samedi 10 janvier 2015

Máximo Vega : Todos somos armenios / Nous sommes tous Arméniens



Drapeau de la République Dominicaine
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Nous sommes tous Arméniens
par Máximo Vega, écrivain dominicain
VegamediaPress.com, 20.10.2014



Le 24 avril 1915 débuta l'un des épisodes les plus sombres de toute l'histoire de l'humanité : le gouvernement Jeune-Turc, durant l'empire ottoman, tenta, huit années durant, jusqu'en 1923, d'éradiquer entièrement la culture et le peuple arménien de son territoire. Par des marches de mort et des travaux forcés, contraints ensuite à séjourner dans d'atroces camps de concentration, entre un million cinq cent mille et un million sept cent mille Arméniens (comme toujours, les statistiques sont incapables de livrer un chiffre exact) périrent dans des conditions épouvantables, d'épuisement, de soif, de faim.

Le 24 avril 1965, la République Dominicaine lança une guerre civile, afin de rendre le pouvoir au président élu démocratiquement en 1963, et renversé six mois plus tard par les forces armées du pays. Cette guerre civile cessa, la même année, avec la seconde invasion de la République Dominicaine par les Etats-Unis. Je ne cherche aucunement à comparer la tragédie qui frappa en 1915 les Arméniens avec la révolution dominicaine, je me propose simplement de rappeler que nous partageons avec ce peuple aux frontières de l'Europe et de l'Asie cet anniversaire, fait de violence et de souffrance.    

Cent ans après ce massacre et cette barbarie, personne ne se décide à demander pardon. Le grand peuple turc, qui devrait prendre ses distances avec tout ce passé honteux, lequel entache sa riche histoire culturelle, devrait apprendre à accepter et à demander pardon. S'agenouiller en touchant du front le sol, lever les bras au ciel et s'adresser aux âmes de ces millions de morts. Ou, peut-être, s'adresser aux millions d'Arméniens en vie, avec humilité et courage. Les Allemands d'aujourd'hui ne sont pas les nazis d'hier, qui crucifièrent des Juifs en Ukraine. Les Turcs d'aujourd'hui ne doivent pas être pris pour les Turcs d'hier. Tant que l'on n'acceptera pas la réalité du génocide et de la Shoah, nous ne pourrons pas, aucun d'entre nous, dormir en paix en tant qu'êtres humains.

Mais cela nous amène aussi à un constat moins pratique et, peut-être, d'ordre beaucoup plus spirituel : nous sommes tous Arméniens. Nous autres, Dominicains, qui avons été envahis tant de fois par des puissances étrangères (Espagne, France, Angleterre, Etats-Unis...), et parfois par des nations qui ne sont pas des puissances - de petits pays autoproclamés empires, comme Haïti -, mais qui n'avons jamais envahi personne, un petit pays pauvre, qui peut à peine contenir ses dix millions d'habitants, nous sommes aussi Arméniens, tout comme nous sommes Palestiniens, Juifs ou Haïtiens. Les Turcs, les Russes, les Américains, tous les membres de l'Organisation des Nations Unies : reconnaissons, au seuil de cette année, à l'occasion du centenaire du génocide, que nous sommes tous Arméniens.

Qu'un million et demi de morts suffisent; plus encore, qu'une seule victime suffit pour demander pardon. Le génocide arménien, le génocide juif, les victimes palestiniennes à Gaza, les victimes d'Ebola (les victimes de la misère et de l'inégalité), un enfant victime d'un missile du Hamas, les victimes en Irak. Les différences de chiffres ne rendent que plus atroce le bilan historique des tragédies : un seul mort suffit. Lorsqu'un peuple se propose d'éradiquer toute une culture, une religion, une langue, une forme de vie, en tentant de faire disparaître tout un peuple, il me semble qu'il y a là une raison suffisante pour demander pardon.

Au nom des Turcs, des Nord-Américains, qui ne demanderont jamais pardon, au nom des Israéliens, du Hamas, je demande pardon. Je demande pardon en tant qu'être humain au peuple arménien. Pardon.      

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 01.2015