vendredi 9 janvier 2015

Sona Tatoyan - Interview



© Riverhead Books, 2001
[Traduction française à paraître en 2015 - G. Festa]


Un film explore le génocide arménien et la paix avec la Turquie
Entretien avec Sona Tatoyan
par Ezgi Basaran
Al Monitor, 17.01.2013



Née en Amérique, Sona Tatoyan est productrice et comédienne arménienne. Elle prépare un film inspiré du livre de Micheline Aharonian Marcom, Three Apples Fell From Heaven (1). Le scénario a été écrit par son mari, José Rivera, qui a rédigé celui de Che Guevara, ainsi que l'adaptation au cinéma de Sur la route, de Jack Kérouac (2). Le film sera mis en scène par le réalisateur indien Shekhar Kapur, dont le film Elizabeth a été sélectionné pour un Oscar (3). Le tournage débutera fin 2013.

Nous avons voulu partager l'histoire de Sona et les raisons pour lesquelles elle a entrepris de réaliser un tel film, à l'occasion du sixième anniversaire de l'assassinat de Hrant Dink, un journaliste d'Anatolie.

- Radikal : Votre famille est originaire d'Alep, mais vous êtes née et vous avez grandi aux Etats-Unis, n'est-ce pas ?
- Sona Tatoyan : Oui. Voilà pourquoi j'ai toujours vécu entre les deux. Je passais mes vacances d'été dans un village près d'Alep, avec la famille de ma mère. Ma tante maternelle était très sensibilisée à l'histoire de l'Arménie. Elle tenait à la mémoire du génocide et à ce qu'il y ait une prise de conscience. J'ai appris d'elle de nombreux récits.

- Radikal : Etait-elle une survivante du génocide ?
- Sona Tatoyan : Sa mère et son père, qui sont ma grand-mère et mon grand-père, vivaient à Antep à cette époque. Ils ont survécu en fuyant vers Alep.
J'étais une enfant très curieuse et j'ai toujours obtenu les réponses les plus franches de la part de ma tante. La question la plus importante que je me posais était toujours celle-ci : nous sommes Arméniens, pourquoi donc vivons-nous à Alep et pourquoi sommes-nous entourés d'Arabes ? Elle tentait de m'apporter des réponses. Mais, à la fin, les vacances s'achevaient et je devais rentrer dans l'Indiana. Le premier jour à l'école, j'ai vérifié dans les livres d'histoire pour m'informer sur les récits que m'avait raconté ma tante. Il s'avère que je n'ai pu trouver le moindre mot sur cette question. J'ai donc commencer à avoir des doutes.

- Radikal : Vous vous êtes demandée si votre tante disait la vérité ?
- Sona Tatoyan :  Non. J'ai eu des doutes sur la validité de l'interprétation de l'histoire par les Américains. Je pouvais constater la preuve physique de ce que ma famille avait vécu. La moitié de ma famille vivait en Syrie - ce simple fait suffisait pour moi à croire en l'authenticité de leurs récits. Un jour, ils ont dû quitter leurs foyers à Antep et se réfugier à Alep. Mon grand-père et ma mère ne parlaient pas l'arménien, ce qui constituait pour moi une autre preuve. La famille de mon père était originaire d'Ourfa. Ils se sont enfuis et ont survécu. Ils ont quitté la Turquie, après avoir été informés par leurs amis turcs que des choses horribles pouvaient arriver.

- Radikal : A l'écoute de ces récits, en quoi vous ont-ils changée ?
- Sona Tatoyan : Longtemps, j'ai eu des problèmes avec mon identité arménienne. Car, en fait, j'étais Américaine. Je passais presque toute l'année aux Etats-Unis, sauf les vacances d'été à Alep.
Là-bas, on n'avait pas l'autorisation de porter des vêtements courts. On ne se sentait pas à l'aise et je détestais l'idée de passer mes étés à Alep. Mais le plus grand désir de ma mère, durant les hivers aux Etats-Unis, était de passer les vacances d'été à Alep. On devait donc y aller, mais j'étais une Américaine là-bas. J'étais une rebelle à Alep. Quand je revenais aux Etats-Unis, à l'école, j'étais une Arménienne, avec mes sourcils épais, mes bras poilus et mon nom bizarre. Voilà pourquoi je détestais être Arménienne; chaque enfant a envie de sentir qu'il appartient à un lieu. Je ne me sentais chez moi nulle part.

- Radikal : Votre mère et votre père vous ont-ils parlé des événements de 1915 ?
- Sona Tatoyan : Ce n'était pas un tabou, mais ils n'abordaient pas le sujet, sauf si je leur demandais d'en parler. A un moment donné, cette question a commencé à me hanter. Ils me disaient toujours ce qu'ils savaient être la vérité.
Mais ils étaient aussi passionnés par la Turquie et la culture turque. J'écoutais de la musique classique turque, quand ma mère m'emmenait à l'école. Je détestais cette musique, car elle me donnait des maux de tête ! Ma mère continuait à regarder des émissions à la télévision turque. Il y a eu des moments étranges dans ma vie. Tout en écoutant de la musique pop turque à la maison, je lisais des livres sur le génocide arménien.

- Radikal : Comment votre maman, qui adorait la Turquie, vous parlait-elle du génocide ?
- Sona Tatoyan : Très ouvertement. Parfois, elle me disait : "C'est vrai, ils nous ont fait des choses horribles" et elle déprimait avec moi. Et puis elle faisait l'éloge du peuple d'Anatolie, de sa cuisine et de sa terre. Ce que j'ai appris de ma mère, je crois, c'est à ne pas critiquer les gens pour les crimes commis par l'Etat dans lequel ils vivent.
Concernant mon sentiment de non-appartenance, j'ai rencontré des expériences similaires parmi les Afro-Américains aux Etats-Unis. Grâce à Maya Angelou, que j'ai eu comme professeur à l'université, j'ai découvert ce que les Afro-Américains ont vécu aux Etats-Unis. Un jour, je suis allée dans une librairie acheter un livre qu'elle m'avait conseillé et je suis tombée sur un ouvrage de Peter Balakian, un Arméno-Américain. Après avoir lu son livre, j'ai été prise d'un sentiment nationaliste.

- Radikal : De quelle sorte ?
- Sona Tatoyan : J'étais hantée par des questions du genre : comment ont-ils pu nous faire ça ? Comment peuvent-ils nier ce qu'ils nous ont fait ? pourquoi ne s'excusent-ils pas, au moins, pour ce qu'ils ont fait ? Je n'étais pas seulement furieuse contre la Turquie, mais aussi contre les Etats-Unis qui, pour de nombreuses raisons stratégiques, ferment les yeux sur la politique négationniste de la Turquie. Plus tard, je suis allée en Arménie, pour la première fois de ma vie, pour y tourner un film. Je n'arrive pas à expliquer à quel point je me suis sentie étrangère là-bas. La musique, l'architecture, la cuisine - tout est si différent. Rien à voir avec l'Anatolie.
A nouveau, j'étais une étrangère. Cette fois, j'étais une étrangère en tant qu'Arménienne dans un pays appelé Arménie. Mais, lors de mon séjour, j'ai découvert le livre Three Apples Fell From Heaven, de Micheline Aharonian Marcom. Il s'agit d'un ouvrage qui raconte le génocide arménien à travers une intrigue impressionnante et un style fascinant. Le livre parle d'un enfant sur le point de mourir, qui rêve du genre d'existence qu'il aurait pu avoir, s'il avait été sauvé par une famille turque ou kurde. J'ai immédiatement pris contact avec l'auteur.

- Radikal : Vous réalisez un film inspiré de ce livre, n'est-ce pas ?
- Sona Tatoyan : Oui. Après avoir lu le livre, j'ai demandé à mon mari, José Rivera, de le lire. José a été, lui aussi, très impressionné. Il a écrit le scénario, que nous avons ensuite envoyé à notre ami, le réalisateur Shekar Kapur. Pendant ce temps, nous avons entrepris un voyage, au plan spirituel et matériel, avec Micheline, l'auteur du livre.

- Radikal : Quel genre de voyage ?
- Sona Tatoyan : Nous sommes allés ensemble à Deir-es-Zor et à Ras-ul-Aïn C'est là que j'ai découvert les ossements de mes ancêtres. Littéralement, je précise; des ossements dépassaient du sol. A ce moment-là, j'ai décidé de me rendre en Turquie et de visiter Harpout, là où le livre débute.

- Radikal : Vous étiez encore très en colère ?
- Sona Tatoyan : Oui. A un point inimaginable. Ourfa, Antep et Elazığ m'ont rappelé des scènes d'un film d'horreur. En fait, nous avons loué une voiture avec Micheline et mon mari, et nous sommes allés à Van, Doğubeyazıt et Elazığ. Durant notre voyage, cette colère a évolué vers quelque chose d'autre, un mélange de sentiments.

- Radikal : Quel genre de sentiments ?
- Sona Tatoyan : Un soir, nous prenions le thé avec nos amis kurdes, que nous avions rencontrés à Doğubeyazıt. L'un d'eux m'a demandé : "Pourquoi êtes-vous partis ? J'aurais préféré que vous ne soyez pas partis !" Je ne savais pas quoi lui dire. A ce moment-là, j'ai réalisé que je faisais partie de cette terre, à quel point la langue et la cuisine turque m'étaient familières.
Lors de notre séjour à Harpout, j'ai vécu un autre épisode, impossible à oublier. Nous sommes allés chez un antiquaire, le propriétaire a fait un signe vers moi et a demandé à mon ami traducteur si j'étais de l'Anatolie. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait dit cela, il m'a répondu : "Parce que tu as l'Anatolie dans ton regard." Je lui ai dit que je suis Arménienne. Il m'a répondu : "L'Anatolie c'est le nom d'une famille. Ce que nous avons vécu, c'est le déchirement d'une famille, mais ça ne change pas le fait que nous restons une famille." Ma colère contre la Turquie a commencé à se dissiper. En même temps, je me suis mise à développer une animosité contre ma propre communauté.

- Radikal : Pourquoi ?
- Sona Tatoyan : Parce que la diaspora arménienne s'abstient de vivre ce parcours spirituel. Elle insiste pour ne pas ouvrir son cœur. Elle choisit la facilité et se console par une victimisation constante. Franchement, je ne peux pas lui en vouloir pour cette attitude, car il s'agit d'un périple très éprouvant. Ce qu'elle devrait comprendre, c'est que se réconcilier avec l'Anatolie, les Turcs, ne signifie pas oublier le génocide, ni approuver la politique négationniste de l'Etat turc. Pour la diaspora arménienne, faire cela c'est avant tout respecter sa propre culture et son histoire. Mais, à ses yeux, tout n'est qu'affaire de concessions. Voilà pourquoi je suis en colère.

- Radikal : Comment vous sentiriez-vous, si l'Etat turc reconnaissait le génocide et présentait des excuses ?
- Sona Tatoyan : Soulagée - mais, si l'Etat turc continue à s'y refuser, je ne sais pas. En tant qu'Arménienne, je n'ai pas besoin que la Turquie reconnaisse le génocide. C'est ce que j'essaie d'expliquer à la diaspora arménienne. Elle s'efforce d'amener l'Etat turc à prononcer ces mots. Ce faisant, elle renforce, en fait, l'Etat turc. Car ce qu'elle implique, en fait, c'est : "A moins que vous ne reconnaissiez que ce qui s'est passé fut un génocide, nous ne pouvons pas guérir, en tant qu'Arméniens." La psychologie des nationalistes arméniens se fonde sur la victimisation et la souffrance, qui est réelle. Or la mentalité des nationalistes turcs est, elle aussi, affligeante.

- Radikal : En quoi ?
- Sona Tatoyan : Durant des décennies, ils ont maintenu l'illusion d'éviter d'affronter la réalité. Vous ne pensez pas que c'est pathologique et lassant ? Pendant combien de temps peut-on conserver cette attitude ? J'ai l'impression d'être entre le marteau et l'enclume. Je suis dénoncée par la diaspora arménienne pour le fait de réaliser ce genre de film. Selon elle, mes tentatives de réconciliation avec les Turcs sont gênantes. Je suis sûre d'être dénoncée de même par les Turcs, puisque je réalise un film qui explique la réalité du génocide. Voilà pourquoi je pense que ce film est extrêmement important. Ce sera La liste de Schindler du génocide arménien (4). Il montrera le bien et le mal. Il y aura des gens monstrueux, et des Justes, qui ont risqué leur vie pour sauver leurs voisins. Il s'agit d'une histoire de Turcs, d'Arméniens et de Kurdes durant la Première Guerre mondiale. C'est l'histoire de l'Anatolie.

- Radikal : De quel genre de film s'agira-t-il ?
- Sona Tatoyan : Micheline Aharonian Marcom, l'auteur de Three Apples Fell From Heaven, a écrit son roman, en s'inspirant de l'histoire vécue de sa grand-mère. Son arrière-grand-mère fut sauvée par un ami turc de son père. Durant ces événements, il y eut aussi des Arméniens qui ont trahi d'autres Arméniens. Ils seront, eux aussi,présentés dans le film. Par ailleurs, ce film va au-delà de ce qui est arrivé aux Arméniens; il a à voir avec les limites de la nature humaine. J'espère que cela vous aura donné une petite idée du film.                          

NdT

1. Micheline Aharonian Marcom, Three Apples Fell From Heaven, Riverhead Books, 2001. Traduction française par Georges Festa (à paraître en 2015 aux éditions MētisPresses, avec le soutien de la Fondation Gulbenkian).
2. José Rivera, School of the Americas, Broadway Play Publishing Inc. (NY), 2007 - http://www.broadwayplaypubl.com/SCHOOL%20OF%20THE%20AMERICAS.pdf
Walter Salles, réal., On the Road, MK2 Productions-Nomadic Pictures-VideoFilms, 2012
3. Shekhar Kapur, réal., Elizabeth, Working Title Films-Polygram Film Entertainment-Chanel Four Films, 1998
4. Steven Spielberg, réal., La Liste de Schindler, Universal Pictures-Amblin Entertainment, 1993  

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Article originel publié in Radikal (Istanbul), 14.01.2013 -
Traduction du turc en anglais : © Ceren Kenar
Traduction française : © Georges Festa - 01.2015