samedi 10 janvier 2015

Uzay Bulut - Turkey's Kristallnacht / La Nuit de Cristal de la Turquie



Emeutiers turcs s'en prenant à des magasins grecs
© http://en.wikipedia.org


La Nuit de Cristal de la Turquie
par Uzay Bulut
The Armenian Weekly, 30.09.2014


Le 6 septembre 1955 commença comme n'importe quel autre jour pour les Grecs, les Arméniens et les Juifs d'Istanbul - ou Constantinople.

"J'habitais alors à Çengelköy avec ma femme et nos deux enfants," écrit Apostolos Nikolaidis dans l'ouvrage I Nihta ton Kristallon (1). "Lorsque les manifestations ont commencé à Taksim, j'ai fermé mon magasin à Karaköy et je suis rentré chez moi."

Nikolaidis ignorait qu'une atroce campagne d'épuration ethnique était en cours. Tout comme lui, des milliers de non-musulmans d'Istanbul n'avaient pas encore pris conscience de la volonté de leur propre Etat de détruire leurs biens, leurs affaires et leurs lieux de culte, de les terroriser pour qu'ils abandonnent leur terre ancestrale.

Nikolaidis poursuit : "On a essayé d'écouter la radio pour avoir des informations. Le bruit des pillages continuait de se rapprocher de nous. Ils devaient être en train d'attaquer le magasin de Yovani. Puis, juste après, la première pierre a été lancée contre notre maison. [...] La foule projetait le charbon, que j'avais entassé devant chez moi, dans les fenêtres des maisons avoisinantes. Pendant un certain temps, la populace s'est éloignée de notre maison. Une demie heure plus tard, un nouveau groupe est arrivé. Ils étaient dirigés par Kemal, un contrôleur de billets. Il se plaignait toujours d'avoir mal à la tête. Comme j'étais le seul au village à posséder un réfrigérateur, je lui apportais de la glace pour soigner ses maux de tête. J'ai décidé alors de lui parler, croyant à notre amitié. J'ai pris chez moi le drapeau turc et je suis descendu."

"Ils ont été choqués quand ils m'ont vu et ils ont reculé; j'ai profité du silence et j'ai commencé à parler. Je leur ai dit : "Moi, Apostolos Nikolaidis, je suis né et j'ai grandi ici, comme vous ! Comme vous, j'ai servi dans l'armée ! Comme vous, je suis un citoyen turc ! Je n'ai rien à voir avec ce qui se passe à Chypre ! Comme vous, je crois en Dieu ! S'il vous plaît, laissez ma famille et ma maison tranquilles ! N'oubliez pas que j'appartiens à cette terre, autant que vous !"

"Une courte période de silence suivit mes paroles. Puis j'ai reculé, effaré, après un hurlement : "Qu'est-ce que le drapeau turc fait dans la main de cet infidèle ?" a crié quelqu'un. Puis, quelques-uns, qui étaient près de moi, m'ont pris à partie. Ils me frappaient la tête avec des bâtons. J'entendis mon fils crier, quand je suis tombé à terre. "Kemal, mon frère ! Tu es train de tuer mon père !" a-t-il hurlé. Kemal était abasourdi, il a arrêté les autres et s'est éloigné avec la foule. Ma femme et mon fils m'ont ramené à la maison. Puis nous sommes allés chez nos parents à Tarlabaşı, où nous étions plus en sécurité. Le 6 septembre 1955 fut la dernière nuit, que nous avons passée chez nous. Nous sommes d'abord partis dans le centre-ville, puis, quelques mois plus tard, nous avons quitté la Turquie."

Durant le pogrom qui dura deux jours, les flammes s'élevaient au-dessus d'Istanbul, dues aux incendies qui débutèrent lors des pillages et des destructions.

Les maisons et les lieux de travail des Grecs et des autres communautés non-musulmanes avaient été préalablement localisés par les émeutiers. La veille du pogrom, les agresseurs prévinrent les propriétaires de magasins turcs de "mettre des drapeaux turcs à leurs fenêtres;" les magasins qui n'avaient pas de drapeaux turcs furent détruits ou endommagés. Selon des témoins, les émeutiers étaient munis d'une liste d'adresses à attaquer.

Puis, le 6 septembre, ils lancèrent leur "mission" et ravagèrent les quartiers grec, arménien et juif d'Istanbul, tuant quelque 37 Grecs. Ils détruisirent et pillèrent les maisons, les bureaux, les magasins et les écoles des non-musulmans, ainsi que leurs lieux de travail. Les images saintes, les croix et les icônes furent attaquées. Certaines églises furent incendiées et complètement brûlées.

Les émeutiers frappèrent et blessèrent de nombreuses personnes, détruisirent des cimetières, exhumèrent les morts de leurs tombes et les traînèrent dans les rues. La portée de cette sauvagerie est innommable.

Quelque 200 Grecques furent violées. Il fut aussi fait état de jeunes Grecs violés et d'un prêtre brûlé vif. De nombreux Grecs, dont un prêtre au moins, furent contraints d'être circoncis.

La liste des victimes de viols a été établie par le Patriarcat Œcuménique et par le consul général de Grèce, elle figure dans l'ouvrage de Speros Vryonis, publié en 2005, The Mechanism of Catastrophe: The Turkish Pogrom of September 6-7, 1955, and the Destruction of the Greek Community of Istanbul (2).

Alexandros Hacopoulos, député grec, membre du Parti Démocrate, alors au pouvoir en Turquie, prononça un discours dans le Parlement de Turquie, le 12 septembre, dans lequel il déclara que sa maison avait elle aussi été pillée. Il précisa que 300 personnes environ s'étaient rendues en moto à Büyükada, un quartier situé dans le district d'Adalar à Istanbul, et avaient pillé les maisons et les lieux de travail des Grecs, tandis que la police était restée passive.

Le 27 septembre 1955, le consulat des Etats-Unis à Istanbul adressa la dépêche suivante au Département d'Etat : "Seule un infime pourcentage des biens des minorités semble avoir échappé aux attaques."

Ces atrocités furent perpétrées en l'espace de 48 heures à Istanbul, une des plus grandes villes du monde et qui abrite une des plus puissantes armées au monde.

Or les forces de sécurité turques, qui coordonnèrent le pogrom, s'abstinrent de protéger les vies et les biens des victimes, facilitant à l'inverse un regain de violences et de pillages.

Lois Whitman, avocat et ancien directeur-adjoint de la délégation aux droits de l'homme de la Fédération internationale d'Helsinki (3), précise dans son ouvrage Destroying Ethnic Identity: The Turks of Greece (4) la position des forces de sécurité turques, face à ces agressions : "Le consul général des Etats-Unis télégraphia au Département d'Etat que 'les destructions sont hors de tout contrôle, sans la moindre preuve de tentatives par la police ou les militaires d'y mettre fin. J'ai été personnellement témoin du pillage d'un grand nombre de magasins, tandis que la police ne réagissait pas ou encourageait les émeutiers.'"

Orhan Eyuboglu, un des responsables d'alors de la sûreté d'Istanbul, déclara dans un tribunal que le ministre de l'Intérieur avait donné pour instruction à la police de ne pas faire usage de violence [contre les agresseurs], ce dont ils étaient témoins constituant "une fureur nationale."

Le transport des pillards fut assuré par des voitures particulières, des taxis, des camions, ainsi que des autocars, des trains, des navires et même des véhicules militaires.                 

D'après les statistiques, 4 214 maisons, 1 004 lieux de travail, 73 églises, 1 synagogue, 2 monastères, 26 écoles et 5 317 lieux, dont des manufactures, des hôtels et des bars, furent attaqués.

"J'avais 13 ans. Les gens qui sont arrivés ont dit : "Il y a une fille de 13 ans ici, livre-la-nous de suite !" Ma mère était terrorisée. Je tremblais comme une feuille. Impossible de comprendre pourquoi ils me voulaient avec autant d'insistance. Plus tard, j'ai appris qu'ils avaient violé de nombreux enfants non-musulmans, en particulier à Beyoğlu et à Taksim," raconte Keti Bagdat, 65 ans, une des rares Grecques à être restées à Istanbul après le pogrom, à l'agence d'informations Bianet (5).  

Bagdat ajoute qu'elle fut anéantie, lorsqu'elle découvrit l'étendue des destructions, le lendemain. "Des églises avaient été brûlées et entièrement détruites. Les cimetières des Grecs et des Arméniens avaient été pillés. Ils avaient exhumé les morts, sans même épargner les corps de ceux qui venaient de mourir. Non seulement ils s'en sont pris aux vivants, mais ils ont aussi dérangé les morts," déclare-t-elle.

Comme les agressions étaient orchestrées par les forces de l'Etat turc, les communautés non-musulmanes ne pouvaient se tourner nulle part pour obtenir de l'aide. Terrorisées, elles recoururent à la seule option qui leur restait : fuir Istanbul-Constantinople, leur patrie ancestrale, dans une vague massive d'émigration.

Durant la Nuit de Cristal, les 9-10 novembre 1938, en Allemagne et en Autriche, au moins 91 Juifs furent tués; des maisons, des hôpitaux et des écoles juives furent saccagés; plus de 1 000 synagogues furent incendiées; et plus de 7 000 magasins juifs furent détruits ou endommagés par les SS et les SA nazis.

Le monde a été témoin d'une autre Nuit de Cristal, le 6-7 septembre 1955. Cette fois, à Istanbul et contre les Grecs, les Arméniens et les Juifs de ce pays.

Le pogrom d'Istanbul doit être apprécié au regard de deux questions : Chypre et la politique de turcisation de la république de Turquie.

Avant la Conférence de Londres sur Chypre, le 29 août 1955, Adnan Menderes, alors Premier ministre de la Turquie, déclara : "Nos frères à Chypre sont menacés d'être violés en public dans les jours qui viennent !" Hikmet Bil, le dirigeant de l'association "Chypre est turque" et éditorialiste au journal Hürriyet, déclara de même, le 20 août 1955 : "La réaction à ce genre d'évènement [une tentative de massacre visant des Chypriotes turcs] doit être très rapide. Il y a beaucoup de Grecs à Istanbul."

Les autorités turques considéraient certains de leurs citoyens - les Grecs et autres non-musulmans - comme un atout à exploiter dans leurs relations avec l'étranger. Elles remettaient la question de la minorité grecque de Turquie à l'ordre du jour, chaque fois que des tensions entre la Turquie et la Grèce surgissaient, estimant que toute amélioration - ou aggravation - dans la situation des Grecs de Turquie pouvait être utilisée, pour obliger la Grèce à faire des concessions à la Turquie.

Tandis que la Conférence de Londres se poursuivait, des membres de l'association "Chypre est turque," ainsi que d'autres organisations nationalistes turques, tentèrent de provoquer l'opinion, en recourant à ce genre de discours. Et le 6 septembre marqua le point culminant de leur propagande. Le journal stambouliote Express titra en une ce jour-là : "La demeure de notre bien-aimé Atatürk a été attaquée à la bombe à Thessalonique," visant clairement à monter la population contre les non-musulmans.

Or les deux jours de pogroms à Istanbul et Izmir ont été planifiés, systématiques et organisés à un point tel qu'ils ne pouvaient résulter d'une simple provocation.

La question de Chypre fut un prétexte pour inciter l'opinion à s'en prendre aux Grecs et aux non-musulmans. Et le pogrom du 6-7 septembre ne concernait pas uniquement Chypre. Il visait à homogénéiser encore plus la "nation turque," objectif ouvertement affiché du régime turc, et à créer une économie nationale, en mettant fin à l'implication ou au rôle dirigeant des citoyens grecs, arméniens et juifs dans l'économie de la Turquie.

Ce pogrom doit donc être considéré comme le prolongement d'une politique à long terme de discrimination, de la part des gouvernements ottomans et turcs, à l'encontre de leurs communautés non-musulmanes.

L'échange forcé de populations en 1924 entre la Turquie et la Grèce; les lois qui excluaient les non-musulmans de certaines professions, le pogrom anti-Juifs de 1934 en Thrace Orientale, l'impôt sur la fortune de 1942, imposé aux non-musulmans, ainsi que l'enrôlement des non-musulmans dans des bataillons de travaux forcés dans l'armée turque, durant la Seconde Guerre mondiale, constituèrent autant de manifestations de la politique turque de discrimination contre ses citoyens non-musulmans.

Le Parti Républicain du Peuple (6), qui institua la république de Turquie en 1923 et la dirigea jusqu'en 1950, déclare dans son rapport sur les minorités, en 1946, que son objectif est qu'il n'y ait plus de Grecs à Istanbul, à compter du 500ème anniversaire de la "conquête" d'Istanbul (à savoir 1953). Son programme fut mené à bien en l'espace de deux jours seulement.

Le 6 septembre 1955, une explosion se produisit dans la cour du consulat de Turquie à Thessalonique, un bâtiment adjacent à la maison natale d'Atatürk. Il s'avéra ensuite que cette attaque à la bombe fut organisée par le consulat de Turquie, en coordination avec le ministère turc des Affaires Etrangères.           

Oktay Engin, un citoyen turc, alors étudiant à l'université de Thessalonique, fut chargé de perpétrer cet attentat près de la maison d'Atatürk. Il fut ensuite promu par le ministère turc de l'Intérieur à de hautes fonctions et devint gouverneur dans plusieurs provinces de la Turquie. Ces faits furent révélés lors des procès de Yassiada en 1960-61, qui furent instruits après le coup d'Etat de 1960 (7).

Bien que les principales victimes du pogrom furent les Grecs, l'ensemble des minorités non-musulmanes était ciblé.

"Les pogroms des 6 et 7 septembre ne constituèrent pas seulement une action de représailles contre les Grecs, au sujet de Chypre, car 59 % seulement des lieux de travail, qui furent détruits, appartenaient aux Grecs. 17 % appartenaient à des Arméniens et 12 % à des Juifs," rappelle le docteur Dilek Guven, une historienne, auteur d'un ouvrage sur ce pogrom (8).

Vryonis rappelle aussi que, "d'après la police d'Istanbul, 2 572 magasins grecs, 741 magasins arméniens et 523 magasins juifs furent détruits."

Le pogrom déclencha une vague d'émigration conforme aux objectifs de l'Etat turc. En quelques mois, la plupart des grandes entreprises furent transférées des non-musulmans aux musulmans, et celles qui furent détruites ne ré-ouvrirent jamais.

Grâce à cette vague d'émigration, l'Etat franchit une étape importante visant à remplir son objectif d'homogénéiser "la nation turque" et turciser son économie.

"La presse locale d'Istanbul vit toutefois dans cette émigration en masse "une trahison traditionnelle des minorités" et "leur lien historique avec des Etats étrangers," souligne Guven.  

Du fait des dommages importants infligés à son imprimerie, durant le pogrom, Embros, un journal grec basé à Istanbul, cessa de paraître, huit jours durant. Une fois reprise sa parution, l'éditorial du 15 septembre 1955 déclara : "Nous resterons là où nous appartenons. Nous nous lèverons pour rebâtir nos églises, enterrer nos morts, remettre à neuf nos écoles, nos magasins, nos appartements et rester là où nous sommes."

"Nous resterons dans ce pays, où nous sommes nés et où nous avons grandi, où reposent les tombes de nos ancêtres, même si elles ont été endommagées. Nous ferons un monde nouveau de nos tombes abîmées et des églises, des écoles, des magasins et des appartements, réduits à l'état de ruines. Grâce à notre persévérance et à notre courage, nous rebâtirons à nouveau nos vies parmi les ruines."

"Nous nous ferons entendre, en rappelant haut et fort que cette tragédie qui nous a frappés n'aurait pas dû avoir lieu. Nous soulignerons que le pays où nous vivons est le nôtre, que nous ne sommes les otages, ni les prisonniers de personne et que nous n'avons pas à partir, simplement parce que certains veulent nous voir partir. Nous resterons ici. Tel un sycomore étreignant la terre de ses racines, nous rappellerons sans cesse aux autres que nos racines sont dans ce pays. Ils peuvent couper nos branches, mais les profondes racines de notre vieil arbre sont au-delà de toute atteinte."

"Avec l'aide de Dieu Tout-Puissant et la sécurité apportée par le gouvernement, les Grecs de Turquie surgiront des cendres en un rien de temps."

Or rien ne sera pareil pour les communautés non-musulmanes de Turquie après le pogrom. Une grande majorité des Grecs d'Istanbul et au moins 10 000 Juifs furent contraints de quitter la Turquie. La plupart des Grecs restants furent exilés en masse vers la Grèce en 1964 - autre tragédie dans l'histoire de la Turquie.

En 1964, quelque 30 000 Grecs de Turquie furent obligés de quitter leur lieu de naissance avec seulement quelques affaires personnelles, pour un poids de 20 kilos, et une somme d'argent limitée à 20 dollars. Ils n'eurent pas l'autorisation de vendre leurs maisons, ni leurs biens, ni de retirer l'argent déposé sur leurs comptes en banque, avant leur départ.

Les autorités de l'Etat turc ont-elles procédé à des réparations morales et matérielles pour le pogrom de 1955 ? Ont-elles montré des signes de remords ou de chagrin, suite à cette épuration ethnique ?

Malheureusement, la réponse est non. Au contraire, elles baptisent une université, un aéroport et des écoles du nom d'un des concepteurs de ce pogrom. Et il n'existe pas encore le moindre rapport officiel du gouvernement turc sur les violences des 6-7 septembre 1955, exceptée une déclaration d'un responsable de l'armée, lors d'un entretien.

Le général Sabri Yirmibeşoğlu, un officier de l'armée turque durant le pogrom, a déclaré dans un entretien en 1991 que le 6-7 septembre fut l'œuvre du Département des Opérations militaires spéciales (O.H.D.) (9), au sein de l'armée. "Une bonne opération. Le but a été atteint. Je vous pose la question : 'L'opération n'a-t-elle pas été une réussite ?'" demanda-t-il au journaliste, qui l'interviewait.   

L'O.H.D. fut aussi impliqué dans l'invasion de Chypre par la Turquie, sous le commandement de Yirmibeşoğlu. En 2010, Yirmibeşoğlu a déclaré à la télévision que la Turquie incendia une mosquée durant le conflit à Chypre, "afin de susciter une résistance des civils contre les Grecs sur l'île" et que "c'est une règle de la guerre de se livrer à des actions de sabotage visant à faire croire qu'elles ont été perpétrées par l'ennemi."

La minorité grecque d'Istanbul, qui s'élevait à 100 000 personnes environ avant le pogrom, est actuellement estimée à 2 000. Pour reprendre les termes de Yirmibeşoğlu, "l'opération a atteint son but."

Comment réagirait la communauté internationale, si le gouvernement allemand refusait de verser des compensations aux survivants de la Shoah, en faisant publiquement l'éloge de ce génocide ?

L'Occident réalisera-t-il un jour que son double langage sur l'Etat turc nuit à toutes les nations dans la région - les peuples de la Turquie et ceux des pays voisins ?

Si la Turquie a l'ambition d'être un membre respecté de la communauté internationale et de rester un "allié" de l'Occident, il est certaines obligations que l'Etat turc doit remplir.

Il doit présenter des excuses officielles pour le pogrom du 6-7 septembre et pour les autres massacres, qu'il a perpétrés. Il doit reconnaître le droit à la vérité et proscrire la négation des génocides dans son histoire.

Il doit exprimer son repentir pour ses crimes, en suivant l'exemple de l'ancien chancelier d'Allemagne, Willy Brandt, qui s'agenouilla, en signe d'humilité et de pénitence, face au Mémorial de la Shoah, dans le ghetto de Varsovie en 1970.   

Il doit verser d'importantes réparations aux survivants de ces massacres, ainsi qu'aux familles des victimes. Il doit reconnaître leur droit au retour dans leur ancienne patrie en tant que citoyens égaux, et leur accorder tous leurs droits culturels, linguistiques et politiques. Il doit cesser d'encourager et de récompenser les assassins et les contraindre immédiatement à rendre compte de leurs crimes contre l'humanité.

Il doit créer des musées mémoriels à travers la Turquie pour faire en sorte que la population turque prenne conscience que de tels crimes ne soient plus jamais perpétrés.

Et s'il n'est pas encore prêt ou désireux de le faire, il doit, du moins, cesser de faire l'éloge et de s'enorgueillir de ces massacres. Il doit s'efforcer de ne pas ajouter de la honte sur lui et ses citoyens.   

NdT

1. Apostolos Nikolaidis, I Nihta ton Kristallon, Atina [Athènes], 1998
2. Speros Vryonis Jr., The Mechanism of Catastrophe: The Turkish Pogrom of September 6-7, 1955, and the Destruction of the Greek Community of Istanbul, Greekworks.com Inc., 2005
3. Fédération dissoute depuis 2007 et remplacée par des Comités Helsinki à l'échelle nationale.
4.  Lois Whitman, Destroying Ethnic Identity: The Turks of Greece, Human Rights Watch, 1990
6. Cumhuriyet Halk Partisi (C.H.P.), membre de l'Internationale Socialiste.
7. Allusion au coup d'Etat du 27 mai 1960, organisé par un groupe d'officiers contre le Parti Démocrate au pouvoir.           
8. Dilek Guven, Nationalismus Und Minderheiten: Die Ausschreitungen Gegen Die Christen Und Juden Der Turkei Vom September 1955, Walter de Gruyter, 2012  
9. Özel Harp Dairesi (O.H.D.). Voir Orhan Kemal Cengiz, "From the September 1955 pogroms to a campaign against missionaries," Today's Zaman, 28.06.2012 - http://www.todayszaman.com/columnist/orhan-kemal-cengiz/from-the-september-1955-pogroms-to-a-campaign-against-missionaries_284951.html

[Journaliste turque indépendante, Uzay Bulut réside à Ankara. Elle est titulaire d'un master en médias et études culturelles de l'Université Technique du Moyen-Orient d'Ankara. Son activité de journaliste s'intéresse principalement à la question kurde, à l'antisémitisme, ainsi qu'aux minorités ethniques et religieuses de la Turquie.]

___________

Traduction : © Georges Festa - 01.2015