mardi 24 février 2015

Aram Kouyoumdjian - From Constantinople to LA: Three Centuries of Western Armenian Theater / De Constantinople à Los Angeles : trois siècles de théâtre arménien occidental



 Compagnie Krikor Satamian
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De Constantinople à Los Angeles : trois siècles de théâtre arménien occidental
par Aram Kouyoumdjian
Asbarez (Little Armenia, CA), 02.01.2015


L'automne dernier, lors d'un colloque sur "L'art et la culture arménienne dans l'empire ottoman avant 1915," j'ai présenté une communication intitulée "Un développement interrompu : le théâtre arménien occidental au 19ème siècle." Cet exposé s'intéressait à l'émergence du théâtre arménien occidental à Constantinople - "Bolis" - en pleine période de réveil national, appelée "Zartonk," et de transition linguistique de l'arménien classique vers l'arménien vernaculaire.

Tandis que j'étais plongé dans mes recherches, je ne pouvais m'empêcher de constater que dans tout Los Angeles, il n'y avait que deux - seulement deux - productions en arménien occidental, cette année-là, toutes deux ayant des liens directs avec la Constantinople du 19ème siècle : l'interprétation par la Compagnie Krikor Satamian, de Choghokort (Le Flatteur), d'Hagop Baronian, écrite à cette époque et à cet endroit, tandis que ma reprise de Hine Asdvadznere [Les Dieux anciens] adaptait une œuvre emblématique de Lévon Chanth, né à Bolis, où il se forma avant le génocide.

Etait-ce là pure coïncidence ? Pas vraiment. Le théâtre moderne de diaspora revient, en bien des aspects, aux débuts du théâtre arménien occidental, voici presque deux siècles. Expliquant nombre de tendances et d'imperfections - et la raison pour laquelle le théâtre arménien reste apparemment le moins avancé de nos formes d'art.

Constantinople - 19ème siècle

Le théâtre arménien occidental, tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'apparut véritablement comme forme d'art que dans les années 1850. Des productions pionnières de Méguerditch Bechigtachlian et Srabion Hékimian conduisirent à la formation du Théâtre Oriental, la première troupe professionnelle arménienne. Le début des années 1860 fut une période d'ascension pour le Théâtre Oriental, lequel s'enorgueillissait d'un vaste répertoire de pièces historiques et mettait en scène plus de 40 œuvres traduites. Les importations comprenaient des sujets de divertissement (à partir d'originaux en français et en italien), des mélodrames, ainsi que des comédies à la fois traditionnelles et musicales. Les œuvres de Goldoni et de Molière étaient particulièrement appréciées.

A la fin des années 1860, un producteur nommé Hagop Vartovian fonda le Théâtre Ottoman, grâce à une autorisation décennale du gouvernement, qui lui conféra une sorte de monopole. Son lieu, le Théâtre Gedikpaşa [Guedikpacha], était le plus vaste de sa catégorie à Constantinople, comptant près de 900 places. Durant la décennie qui suivit, Vartovian mit en scène quelque 200 productions en arménien et un nombre similaire en turc; lesquelles productions se composaient de pièces historiques, de mélodrames, de comédies et d'opérettes - dont beaucoup de traductions. Personnage controversé, Vartovian s'intéressa rapidement aux dramaturges et au public turcs, au détriment des productions arméniennes.

Alternatives au Théâtre Ottoman, l'éphémère Compagnie Bénévole de Bédros Maghakian, qui ne présentait que des pièces en arménien, et la troupe d'opérettes de Serovpe Benklian, vouée exclusivement à la comédie musicale. Le répertoire de Benklian présenta les œuvres de Dikran Tchouhadjian, compositeur du premier opéra arménien, Arshak [Arsace] II (1868), et d'opérettes avec des livrets en turc, telles que Leblebidji Hor Hor Agha [Horhor, le vendeur de pois chiche] (1875) et Zémiré (1891).

Cette époque compta plusieurs dramaturges arméniens prolifiques, dont Bédros Tourian, plus connu aujourd'hui comme poète. Mais, en général, la portée du répertoire est inégale, et quasiment aucun texte écrit au 19ème siècle n'est resté dans le canon théâtral arménien. Les brillantes satires d'Hagop Baronian, comme Medzabadiv Muratsganner [Les Mendiants honorables] et Baghdassar Aghpar [Oncle Balthazar], constituent les seules exceptions, bien qu'elles ne furent jamais représentées du vivant de l'A. Lévon Chanth, l'autre grand dramaturge apparu à Constantinople, ne commença, en fait, à écrire des pièces qu'à l'aube du 20ème siècle.               

Après trois décennies seulement, le théâtre arménien de Constantinople marqua un arrêt en 1880, suite aux interdictions gouvernementales. L'arrêt de son développement signifiait qu'il ne s'était jamais détaché des traductions européennes et qu'il n'avait jamais transcendé le genre des pièces historiques, pour refléter la société contemporaine (contrairement au théâtre arménien oriental, qui adopta le réalisme social). Au lieu de jeter les bases d'un théâtre en diaspora, le 19ème siècle fournit davantage un schéma directeur à imiter. 

Beyrouth - 20ème siècle

Le dialecte occidental de l'arménien est devenu la langue de la diaspora, durant l'époque qui a suivi le génocide, et le théâtre dans ce dialecte a proliféré au sein des communautés éparpillées à travers le monde, grâce aux efforts d'organisations telles que l'UGAB (Union Générale Arménienne de Bienfaisance) et l'Association Educative et Culturelle Hamaskaïne.

Le théâtre de diaspora au 20ème siècle connut toutefois son apogée à Beyrouth, où l'association Hamaskaïne montra la voie grâce à son formidable ensemble, la Compagnie de théâtre Kasbar Ipékian.

Ipékian représenta sa première pièce à Beyrouth en 1931 - chose extraordinaire, si l'on considère que la communauté arménienne du Liban était le produit d'un récent génocide et souffrait encore du traumatisme immédiat de cette catastrophe. La production initiale d'Ipékian fut Ochine Baÿl, de Lévon Chanth.

Au début des années 1940, une compagnie en bonne et due forme fut formée sous l'égide d'Hamaskaïne et trois pièces de Chanth furent représentées à un rythme rapide : Ingadz Perti Ichkhanouhine [La Princesse de la forteresse tombée] en 1942; Hine Asdvadznere [Les Dieux anciens] en 1944; et Gaysrouh [L'Empereur] en 1945.     

La troupe fut rebaptisée en souvenir d'Ipékian, après sa mort en 1952. George Sarkissian, qui succéda à Ipékian en tant que directeur artistique, ajouta un lustre nouveau aux réalisations de son prédécesseur et laissa un riche héritage. C'est sous le long mandat de Sarkissian que la compagnie acquit son nouveau lieu, le Théâtre Hagop Der Melkonian, bâti en 1969 et qui perdure à ce jour.

Fait remarquable, parallèlement à la compagnie Ipékian, Hamaskaïne soutenait des ensembles, parrainés par ses délégations locales. Si des troupes indépendantes, comme le Théâtre 67 de Varoujan Khédéchian, et le Théâtre Expérimental de Zohrab Yacoubian, connurent le succès à Beyrouth, le seul ensemble qui ait réussi à survivre presque aussi longtemps qu'Ipékian est la Compagnie de Théâtre Vahram Papazian, de l'UGAB, fondée à la fin des années 1950 par le grand acteur et metteur en scène Berdj Fazlian.

Les pièces de Chanth constituaient le pivot des productions d'Ipékian, tandis qu'Hagop Baronian était fréquemment présent dans nombre de compagnies théâtrales, lesquelles s'employaient à produire aussi des œuvres originales. Nombre de celles-ci, comme Groungouh Gouh Gantcheh [La Grue fait un signe], de Jacques Hagopian, aborde la situation de la diaspora, tandis que d'autres, comme Bourdj Hammoud '78, s'intéressent spécifiquement à la communauté libano-arménienne.        

Les traductions ne faisaient jamais défaut, et les farces abondaient, tandis que des œuvres importantes d'Ibsen, Ionesco, Miller et, étonnamment, de Saroyan, se voyaient reconnues.

Le théâtre arménien occidental de Beyrouth ne se limita ni à un répertoire patriotique, ni à un divertissement léger, comme cela avait été le cas à Constantinople; au contraire, il fut souvent émaillé de drames pesants, qui s'attaquaient à des questions morales, et de comédies recherchées, confinant à l'absurde. Là encore, son développement fut stoppé par la guerre civile et une population arménienne en diminution constante.

Il va sans dire que le théâtre arménien demeure bien vivant au Liban; rien que cette année, la Compagnie Ipékian a mis en scène Asdvadzayin Gadaguerkoutioun [La Divine Comédie] et la troupe Papazian a produit Bidi Ella... Bidi Chella [C'est bon... C'est mort]. Beyrouth reste probablement le lieu, d'où provient la plupart des nouvelles pièces écrites en arménien occidental. Mais, les niveaux de productivité n'y représentent qu'une partie infime de ce qu'ils étaient, et la tendance actuelle laisse penser que l'avenir du théâtre arménien occidental, si tant est, s'épanouira ailleurs.    

Los Angeles - 21ème siècle

Los Angeles représenterait-elle donc l'avenir du théâtre arménien occidental ? Pas encore - même si elle le devrait. Los Angeles constitue une communauté diasporique unique - et peut-être sans précédent - en ce qu'elle s'enorgueillit d'un très grand nombre d'arménophones occidentaux et orientaux. Parallèlement, il s'agit d'une communauté suffisamment nombreuse, suffisamment éduquée et suffisamment aisée pour soutenir une scène théâtrale florissante dans les deux dialectes. Los Angeles ne supplantera jamais Erevan comme lieu où le théâtre arménien oriental se développe, mais elle pourrait bien devenir le pôle prochain du théâtre arménien occidental.

La voie qui y mène est semée d'embûches. Contrairement à Constantinople au 19ème siècle et à Beyrouth au 20ème, Los Angeles ne dispose même pas d'un théâtre arménien. Elle ne possède qu'une seule compagnie théâtrale fixe - qui se compose de non-professionnels. Dans le siècle actuel, un seul individu, Vahe Berberian, a peut-être créé plus d'œuvres originales en arménien occidental - deux pièces entières, ainsi que des monologues, des sketches, et un spectacle d'improvisation - que toutes les autres compagnies basées à Los Angeles.

Hamaskaïne s'est trouvée dans l'incapacité de former une troupe principale, et la qualité des productions, soutenues par ses délégations, a tendance à décliner. La compagnie de théâtre Krikor Satamian (ex-Ardavazt), de l'UGAB, a été la seule présence stable, bien que le calibre de sa production soit inconsistant. Ancien élève de l'ensemble Papazian, de l'UGAB à Beyrouth, Satamian programme typiquement d'insipides divertissements, relevant exclusivement de la comédie, souvent traduite et fréquemment datée.

Pour devenir le centre du théâtre arménien occidental au 21ème siècle, Los Angeles a besoin d'une scène théâtrale arménienne, faisant office de formation académique pour les acteurs, mais aussi de ressources financières pour commander des pièces, et d'un dispositif pour fidéliser le public. Comment tout cela advient-il ?

Cela advient grâce au travail des producteurs - qu'ils soient organisationnels, individuels ou les deux. Le théâtre n'est pas une forme d'art solitaire, du genre écrire un roman ou peindre une toile. Il requiert des producteurs pouvant assurer un financement et apporter l'infrastructure nécessaire à la mise en scène. L'histoire démontre ce point : le théâtre à Constantinople fut rendu possible par des producteurs tels que Vartovian; l'ensemble Ipékian, à Beyrouth, bénéficiait de l'appui d'Hamaskaïne, tandis que l'UGAB soutient la compagnie Satamian à Los Angeles et des troupes similaires dans des communautés en diaspora aussi éloignées que celles de Buenos Aires et Sydney.        

Les producteurs doivent développer des programmes stratégiques prenant en compte la croissance du théâtre arménien occidental, afin que chaque succès en suscite un autre, plus important. Ce genre de réflexion à long terme est nécessaire, si l'on veut s'assurer que le troisième siècle du théâtre arménien ne devienne pas un nouvel exemple de bref âge d'or ou une période de développement interrompu.

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards dans la catégorie Scénario (The Farewells) et Mise en scène (Three Hotels). Sa dernière œuvre est 49 States. Contact : comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur http://www.criticsforum.org. Pour s'abonner à la version électronique de nouveaux articles, aller sur http://www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé pour débattre de questions relatives à l'art et la culture arménienne en diaspora.]  

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Traduction : © Georges Festa - 02.2015