mercredi 18 février 2015

Invisible Nation



© Vahan A. Setyan, 2014


Invisible nation
Keghart.com - 09.02.2015


"Aucune autre nation, aucun autre groupe ethnique, ne font apparemment face à autant d'opposition, de désinformation, de détournement et de déformation contre son histoire que les Arméniens."
Vahan A. Setyan, in Language as a Fingerprint. Book 1: Perspectives on the Cradle of Civilization and The Armenian Language, 2014, p. 72

L'outrance de M. Setyan est compréhensible, si l'on considère les siècles de traitement abusif et injuste, qu'ont subi les Arméniens et l'Arménie, de la part des historiens occidentaux. Cette déplaisante tradition perdure aujourd'hui, non seulement dans les livres d'histoire, mais aussi les grands mass médias.

Combien de fois avez-vous consulté l'index des livres d'histoire pour vérifier si l'Arménie ou les Arméniens sont mentionnés, pour refermer ensuite l'ouvrage, frustré de constater que nous n'existons pas dans ce livre ? Et parfois, lorsque nous sommes cités, c'est dans un énième format standard: "Alexandre le Grand/les Romains/les Perses/les Arabes/les Turcs (faites votre choix) ont conquis l'Egypte, la Syrie, l'Asie Mineure, l'Arménie..." Toujours conquis, toujours occupés. Sans jamais nous distinguer, ni contribuer à la civilisation. Près de 4 300 ans d'histoire et pas un seul personnage, pas une seule réalisation d'importance à montrer, à en croire ces "érudits." Nous sommes la nation invisible. 

Dans les livres d'histoire au 19ème siècle, nous jouons deux rôles : agitateur, victime de massacres. Nous déplaisons de même à l'Occidental(e), faisant la chronique de son voyage à travers l'empire ottoman. Si l'Arménien est pauvre ou vêtu de son habit traditionnel, il est ridiculisé ou vilipendé pour son arriération, tandis que son clergé est stigmatisé comme obscurantiste, superstitieux. Les églises sont décorées de mauvais goût. Si l'Arménien est éduqué et adopte des manières occidentales, il est méprisé pour son 'allure et [sa] prétention,' tandis que le brigand turc ou kurde est salué comme naturel ou d'apparence héroïque, dans son costume traditionnel coloré.

Dans les livres d'histoire du début du 20ème siècle, une prime nous est accordée par ces auteurs, l'Occident combattant alors les Ottomans, nos bourreaux. Puis, lorsque l'Arménie fit partie des Soviétiques "impies," nous disparûmes pendant 70 ans. Les historiens occidentaux, qui mentionnaient les Arméniens et la Première Guerre mondiale, soutenaient que nous avions ulcéré les Turcs ottomans en aidant la Russie, leur ennemie... méritant ainsi, en quelque sorte, notre sort. Discours qui perdure aujourd'hui.

Après l'indépendance, nous avons suscité une attention tiède (espoirs d'une 'Révolution grenade,' mise en scène ?), mais, depuis lors, du fait du pétrole de l'Azerbaïdjan, de la diplomatie du caviar et d'un tempérament jouisseur, nous avons été rejetés à l'arrière-plan ou accusés d'être l'agresseur dans le conflit avec l'Alievstan.

Le déni, la dissimulation du génocide, est aussi largement répandue parmi les "chercheurs" occidentaux. Pour commémorer la Première Guerre mondiale, de grands magazines allemands ont récemment publié des éditions spéciales sur la guerre. Aucun d'eux, excepté Die Zeit, n'a mentionné le génocide. Pendant ce temps, au Musée de l'Histoire allemande, à Berlin, une petite section était consacrée à Armin Wagner, documentariste du génocide, alors que le mot "génocide" était, là encore, absent de l'exposition. Au début de ce mois, la chaîne MSNBC a produit l'émission 10 Special Anniversaries Across the Globe [10 grands anniversaires à travers le monde]. Naturellement, le génocide arménien n'y figurait pas, contrairement à celui intitulé "80 Years Since Aya Sofia Became a Mosque" [Voici 80 ans Haya Sofia devenait une mosquée].

Comme si le discours standard anti-Arménien ou le mépris des Arméniens ne suffisaient pas, ces derniers mois, un groupe d'auteurs mercenaires (Ilan Aran, Tal Buenos, Ariel Cohen, Amanda Paul, Brenda Schaffer, Thomas de Waal, etc.) ont conçu une nouvelle manière d'attaquer les Arméniens, afin de renforcer les liens entre l'Azerbaïdjan et Israël. Reprenant cette étiquette d'"antisémitisme" à toute épreuve, ils ont accusé les Arméniens de haïr les Juifs. Le fondement de ce mensonge est la célèbre "enquête" de l'Anti-Defamation League (1). Les "faits" révélés par cette étude non scientifique sont serinés comme vérité divine par ces journalistes douteux. Il n'est fait, bien entendu, nulle part mention, dans leurs articles, que beaucoup d'Arméniens ont été déçus par le refus d'Israël de reconnaître le génocide arménien et qu'ils sont donc susceptibles de nourrir des sentiments négatifs à l'égard de cet Etat, mais non contre les Juifs. Non seulement Israël nie l'indéniable, mais son groupe de pression aux Etats-Unis constitue l'arme anti-Arméniens la plus efficace de la Turquie aux Etats-Unis. C'est ce groupe de pression qui s'assure que les Etats-Unis ne reconnaissent pas le génocide. Pourquoi des Arméniens n'en voudraient-ils pas à Israël ? L'Arménie reconnaît la Shoah et compte un monument qui lui est dédié. Les Juifs d'Arménie ne se sont jamais plaints d'être discriminés. Les Arméniens ont aussi préservé d'anciens cimetières juifs.

Des hectares entiers de forêts ont été abattus l'an dernier pour répondre à la demande en épais livres d'histoire des éditeurs occidentaux, à l'occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale : World War I, de Jennifer D. Keene (Bison Books, 2011), Gardens of Hell, de Patrick Gariepy (Potomac Books Inc., 2014), The Month that Changed the World: July 1914, de Gordon Martel (Oxford University Press, 2014), A Mad Catastrophe, de Geoffrey Wawro (Basic Books, 2014), War of Attrition, de William Philpott (Overlook Books, 2014), The Sleepwalkers, de Christopher Clarke (Harper, 2013), Catastrophe, de Max Hastings (William Collins, 2013), The Great and Holy War, de Philip Jenkins (HarperOne, 2014)... A de rares exceptions près, ces ouvrages (comptant en moyenne 600 pages) ne mentionnent pas les Arméniens, excepté le génocide. Dans la somme de 739 pages, The War that Ended Peace, de Margaret MacMillan (Random House Trade Paperbacks, rééd. 2014), l'Arménie n'est mentionnée qu'une seule fois et en passant, avec la Géorgie et l'Azerbaïdjan.

La Première Guerre mondiale résulta de la cupidité coloniale et de la rivalité des puissances européennes pour la domination. Bien que les Arméniens n'eurent aucune influence dans cette guerre, ils figurèrent parmi ses principales victimes : la conflagration de l'Europe donna à la Turquie ottomane l'opportunité de liquider 1,5 million d'Arméniens et d'expulser les autres de leur patrie quatre fois millénaire aux quatre coins du monde. Or, à ce jour, aucun historien européen n'est venu reconnaître que le génocide n'aurait pu avoir lieu, s'il n'y avait pas eu cette folie guerrière en Europe. Nous fûmes de simples dommages collatéraux. Ce qui compte, ce sont le courage et les victimes de Mons, Dieppe, de la Somme, d'Ypres, de la Marne... leurs fils, qui furent les victimes de la cupidité et de la démence de leurs dirigeants.

Et lorsque ces mêmes historiens occidentaux accusent les Arméniens d'avoir été aux côtés de la Russie tsariste, ils négligent de relever que SI les Arméniens se sont rangés aux côtés de la Russie, ils avaient de bonnes raisons de le faire . ils avaient été soumis à des siècles de persécutions, de pogroms et de massacres (jusqu'au milieu des années 1890 et en 1909) par les Ottomans. En outre, ce sont les Ottomans qui attaquèrent les premiers la Russie, tandis que les Arméniens, qui combattaient du côté russe, n'avaient pas le choix : ils étaient enrôlés en tant que citoyens de Russie. Enfin, ces mêmes auteurs occidentaux, qui jettent l'opprobre sur les Arméniens, répugnent à rappeler que l'Occident fit des promesses avant, pendant et après le génocide, lesquelles ne furent pas tenues.

Pourquoi cette animosité à l'égard des Arméniens ? Pourquoi continuons-nous à être malmenés dans les médias occidentaux ?

Cela a-t-il commencé au Moyen Age avec notre refus de reconnaître le Pape comme chef de notre Eglise ou parce que les Arméniens de Cilicie devinrent hostiles aux Croisés, lorsqu'ils découvrirent que leurs soi-disant libérateurs chrétiens étaient des colonialistes ? Est-ce parce que nous - en tant que "Levantins" - nous n'étions pas assez humbles à l'égard des voyageurs occidentaux dans l'empire ottoman ou que nos marchands concurrençaient dangereusement leurs opportunistes homologues occidentaux ? Est-ce parce que les Ottomans devaient être courtisés pour des raisons commerciales, militaires, politiques ? Est-ce parce que l'Arménie faisait partie de l'Union Soviétique ? Il est à noter que peu après le génocide, lorsque l'Amérique décida plus avantageux de s'entendre avec la Turquie, son haut-commissaire à Istanbul déclara que les Arméniens "[...] n'ont guère l'âme nationale et sont peu enclins à la morale."

Que pouvons-nous faire pour changer cette perception mensongère ?

Le pétrole est plus épais que le sang. Le 'Turkbaïdjan' a l'argent, mais nous avons la vérité. Nous ne pouvons changer la posture de méprisables "think tanks" (la boîte de Pétri de certains de ces 'auteurs'), qui représentent les instruments stratégiques de leurs gouvernements pro-turcs. Nous ne pouvons changer la politique des grands médias, essentiellement aux mains de multinationales, dont le cœur penche du côté de Wall Street ou de la City de Londres. Rappelons-nous qu'avant d'être un média, une publication, une chaîne de télévision ou de radio est, avant tout, une affaire lucrative. La plupart de leurs employés, conscients des intérêts et des partis pris de l'entreprise, pratique l'autocensure. Ils affirment être indépendants, mais, en fait, ils ont intériorisé les prises de position fondamentales des entreprises, qui les emploient. Aucune grande publication n'a osé déclarer George W. Bush et Tony Blair criminels de guerre. Elles savent qu'ils ne faut pas franchir la ligne jaune.

Nous devrions établir des liens avec des éditeurs, des auteurs, des écrivains indépendants et progressistes, prêts à dire la vérité. Des gens comme Robert Fisk, Jeremy Scahill, Laura Flanders, et des médias tels que The Huffington Post, The Daily Beast, Salon, Al-Monitor, Harper's, Nation, AlterNet, Democracy Now, Mother Jones, Canadian Dimension et Tomorrow Magazine. Armons-les de faits, pour qu'ils puissent dire la vérité sur les Arméniens d'une voix plus forte. 1915 est central. Tentons de changer les perceptions d'au moins une partie de l'opinion en général. A nous de trouver des oreilles et des cœurs compréhensifs.                                

Note

1. "ADL's Dubious Survey," Keghart.com, 01.06.2014 - http://www.keghart.com/Editorial-ADL-Survey

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Traduction : © Georges Festa - 02.2015