dimanche 15 février 2015

Kay Wilson - Interview





© Kay Wilson, 2011
(Traduction française à paraître - G. Festa)


"Quel gâchis ! J'ai 46 ans et on m'assassine !"
Entretien avec Kay Wilson
par Melanie Lidman
The Jerusalem Post, 27.01.2011


[Dans un entretien exclusif avec le Jerusalem Post, Kay Wilson évoque l'agression à coups de couteau, qui l'a gravement blessée et qui a coûté la vie à son amie, Kristine Luken.]

Les nuits sont le plus dur pour Kay Wilson, atrocement poignardée, il y a cinq semaines, lors d'une agression dans la forêt de Jérusalem, qui a coûté la vie à son amie, Kristine Luken.

Du fait des blessures à travers tout son corps, elle ne peut dormir que sur le dos et se réveille plusieurs fois, chaque nuit, à cause de la douleur.

"Quand je m'éveille, je me rappelle pourquoi je suis dans cet état, et c'est comme une onde de choc," confie-t-elle dans un interview rare avec le Jerusalem Post, voici deux semaines.

Trois semaines après son agression du 18 décembre [2010], Wilson précise qu'elle n'a pas encore pleuré, reconnaissant être toujours, globalement, en état de choc. Assise sous le soleil de janvier au balcon d'un ami, chez qui elle est en convalescence, le seul rappel visible de cette agression, lors de laquelle Wilson portait une chemise à longues manches, est une cicatrice de sept centimètres sur son sternum.

Les enquêteurs ont salué mercredi en Wilson une héroïne, une fois levé le black-out des médias sur l'enquête concernant l'attaque à coups de couteau. Afin de protéger l'enquête dans sa totalité, la police et le Shin Beth (Agence de Sécurité Israélienne) n'avaient pas repris les reportages, qui l'obligeaient à se défendre contre certaines allégations, selon lesquelles elle avait assassiné son amie.

"Non seulement j'ai été témoin du meurtre barbare et absurde d'une amie proche, j'ai été quasiment assassinée et enlevée par des terroristes, mais je me suis retrouvée, lors des premières phases de cette enquête, l'objet de spéculations blessantes et sans fondement," précise-t-elle.

Or, mercredi dernier, la police a révélé que ses descriptions détaillées de son agresseur ont conduit à une avancée, qui lui a permis de démembrer un groupe terroriste indépendant, responsable d'au moins un autre assassinat, deux tentatives de meurtre, de viol, de vol et autres actes de violence.

Treize Palestiniens, originaires de villages proches d'Hébron, ont été arrêtés, parmi lesquels quatre ont été mis en accusation mercredi.

Le commandant en chef de la police du district de Jérusalem, Aharon Franco, a conseillé à Wilson de témoigner, entre plusieurs opérations chirurgicales, durant les heures qui ont suivi l'attaque, permettant à la police d'arrêter les deux principaux suspects, en l'espace de 48 heures.

Née à Londres, Wilson est venue pour la première fois en Israël dans les années 1980 et a réalisé son alya en 1991, lors de la première Guerre du Golfe. Deux jours après son arrivée, les Scuds ont commencé à pleuvoir, ce qui ne l'a pas dissuadée de rester.

Après avoir travaillé comme illustratrice et caricaturiste à temps partiel, pianiste de jazz, se produisant régulièrement à Tel Aviv, Wilson décida en 2006 de devenir guide touristique.

Elle accompagne à la fois en hébreu et en anglais, mais a trouvé sa voie en accompagnant des chrétiens anglophones, se spécialisant dans la période du Second Temple et les racines juives du christianisme.

C'est par l'entremise de son activité de guide que Wilson a rencontré Kristine Luken. Elles participaient ensemble à un circuit d'étude, l'été dernier, qui explorait la vie juive et la Shoah en Pologne. Luken voulait en savoir davantage sur le judaïsme, tandis que Wilson avait envie de mieux comprendre comment les chrétiens abordent et vivent la Shoah. Elles sont rapidement devenues amies et ont gardé le contact.

Luken est arrivée deux jours avant l'agression, le 16 décembre. Le 17, les deux femmes firent une excursion à Ein Bokek, près de la Mer Morte et gravirent le Mont Sodome.

Le samedi 18 décembre, Wilson proposa une randonnée dans "un des plus beaux endroits du pays," la forêt de Jérusalem, en dehors de Beit Shemesh.

Tout en conduisant sur des routes de campagne, Wilson se gara pour faire une halte à une mosaïque, dont elle se rappelait dans sa formation de guide.

Tandis que Wilson raconte l'agression, minute après minute, sa voix reste stoïque et calme. Elle veut que le monde sache ce qui lui est arrivé dans la forêt; elle veut faire part de ce qui est arrivé, afin de pouvoir entamer le processus de guérison.        

"Je n'ai pas envie que cet événement me définisse," précise-t-elle.

Les deux femmes sortirent de la voiture avec la chienne de Wilson, Peanut, et cheminèrent sur le Sentier d'Israël. Elles s'écartèrent du chemin pour profiter du panorama, lorsque, soudain, deux Arabes surgirent et leur demandèrent de l'eau en hébreu.

"J'étais interloquée... J'ai donc répondu en hébreu, ce qui était une erreur," confie Wilson. "Je sais ce qu'ils essayaient de faire, ils essayaient de savoir si nous étions Juives."

Comme ces hommes leur avaient fait mauvaise impression, Wilson proposa de retourner au Sentier. Elle précédait Luken et ouvrit la lame de son canif.  

"Tout d'un coup, elle pousse un hurlement et, pendant que je me retourne, l'un d'eux saute sur moi, alors que l'autre s'est déjà précipité sur elle," raconte Wilson. "A ce moment-là, j'étais terrorisée. La peur m'a submergée, une première fois."

Elle se débattit avec son agresseur, qui avait dégainé un très long couteau en dents de scie, réussissant à l'atteindre avec son canif.

C'est ce coup de canif, qui a permis aux experts en médecine légale de recueillir l'ADN sur les lieux et d'identifier positivement l'agresseur, d'après le Shin Beth.

"Ils ne nous ont pas frappées à coups de couteau [au début], ils voulaient qu'on se calme," poursuit-elle. "L'adrénaline m'envahit, une terreur totale. Je reste figée cinq minutes. Je ne sais tout simplement pas quoi faire. Bizarrement, au plan émotionnel, ce moment passe et je suis capable de penser un peu plus clairement."

Wilson change de tactique, montrant son insigne de guide touristique, en leur disant qu'un bus plein de touristes va partir à leur recherche, proposant aux agresseurs tout ce qu'elles possèdent.

Elle confie à Luken : "Ne t'inquiète pas, j'ai un plan."

"Je disais des conneries, je n'avais pas de plan," ajoute-t-elle.

Pendant ce temps, les agresseurs utilisaient leurs téléphones portables, ne cessant de demander en arabe : "Où es-tu ?", établissant le contact avec au moins un autre membre de la cellule terroriste, qui se trouvait dans le véhicule de fuite.

Vingt minutes étaient passées, depuis la première attaque contre Wilson et Luken. L'un d'eux obligea Wilson à ôter ses chaussures, se servant des lacets pour leur ligoter les mains dans le dos.  
  
"Et puis il y a eu ce moment, je n'oublierai jamais. Il m'a pris mon étoile de David. Il courbe ma tête tout doucement, puis l'enlève, comme le ferait un fiancé. Avec ce sourire narquois sur son visage."

Puis, l'homme frappera Wilson à coups de couteau, là même où se trouvait son étoile de David.

Tandis qu'un des hommes utilise des morceaux du blouson de Luken pour bâillonner les deux femmes, Wilson a l'idée qu'elles vont être enlevées.

"Je reste plantée là et j'ai cette pensée atroce : à savoir que, si on se retrouve avec Gilad Schalit [en captivité], c'est mieux qu'être mortes. Une décision horrible," dit-elle.

Puis, les deux femmes sont séparées et Wilson forcée de s'agenouiller, la tête penchée. Soudain, la crainte d'être assassinée se concrétise.

"Je le vois en train de dégainer son couteau et de pousser en avant ma tête, je m'attends à être décapitée. Je pense qu'au plan psychologique, à ce moment-là, j'ai perdu tout sentiment de peur. Je suis complètement dans le coaltar, je n'espère qu'un chose : qu'il coupe net et que ce ne soit pas une boucherie.

"Je m'attends à un 'Allah Akbar !", mais ça n'arrive pas. Au lieu de ça, j'entends : 'Oh non ! Mon Dieu !" Je les entends en train de larder [Kristine] de coups de couteau, à plusieurs reprises. Après, je sais... Il me frappe à coups de couteau. J'étais si terrifiée que je n'arrivais même pas à avoir peur. Je me disais simplement : 'Je suis en train d'être assassinée ! Quel gâchis ! J'ai 46 ans et on m'assassine !' Je prononce 'Chema Israël' et ce que je sais ensuite, c'est que je peux entendre Kristine en train de hurler, vraiment. Et je me dis : 'Arrête, Kristine ! Arrête ! Tu auras une chance, si tu arrêtes !'" Les cinq ou six premiers coups l'ont atteinte aux muscles, mais quand l'un d'eux a percé son diaphragme, Wilson s'est dit que c'était la fin.

"Je n'arrivais pas vraiment à réaliser que j'étais en vie, et puis je m'en suis rendue compte, parce que je pouvais sentir physiquement le sol," se souvient-elle. Elle fit le mort, espérant que les hommes s'en aillent, réussissant, on ne sait comment, à ne pas broncher sous les coups de couteau répétés, alors même qu'elle avait les yeux ouverts.

Finalement, les deux hommes partirent, même s'ils revinrent, un peu plus tard, lorsque Luken laissa échapper un râle, la frappant à nouveau à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'elle cesse de faire du bruit. Un des hommes se dirigea vers Wilson, la frappa au dos, plongeant son couteau dans son sternum, là où se trouvait son étoile de David. Wilson réussit à ne pas crier et continua à faire le mort.
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Traduction : © Georges Festa - 02.2015