lundi 23 février 2015

Mary L. Movsissian Foess : How I Found My Brother / Comment j'ai retrouvé mon frère



 © www.lulu.com, 2013


Comment j'ai retrouvé mon frère
par Mary L. Movsisian Foess,
The Armenian Weekly, 17.11.2014


Je dédie cet article à neuf Arméniens. Sans leur aide, mon odyssée n'aurait pas existé. Ils se nomment Sooren S. Apkarian, Arra Avakian, Nazeli Bagdasarian, Ara Baliozian, Avedis Kaprelian, Robert Khachadourian, Percy Sarkisian, John Tembeckian et Jirair Yessayan.


Judith Movsisian est née le 23 septembre 1945 à Washington D.C., à l'hôpital Old Providence, puis fut confiée au dispensaire. Plus aucun contact avec sa mère ne fut autorisé. J'avais 25 mois, lorsque mon adoption fut reconnue au tribunal de Montgomery, à Rockville (Maryland). Mon certificat de naissance originel fut définitivement officialisé. Mon identité était désormais Mary Louise Letts, fille du lieutenant-commandant David D. Letts, Marine des Etats-Unis, Washington, D.C., et de son épouse, Eathel G. McCallum Letts. En 1983, maman engagea un détective pour s'informer sur ma mère biologique.

Ma volonté déterminée de localiser précisément ma mère devint un exercice quotidien, consistant à consigner chaque trace, chaque écrit, à contacter des administrations, mon représentant au Congrès, des médecins, des pasteurs sur tout le District de Columbia, des détectives, des généalogistes, un tribunal de Washington, un juge et des associations de recherche. Je joignais une photo de ma classe à l'école primaire et de moi, ainsi que les numéros de téléphone de mon domicile et de mon école. Au terme de mon odyssée, j'avais envoyé plus de 800 lettres manuscrites.

Tout le monde voulait m'aider, moi, Mary L. Foess, membre d'une commune rurale, paysanne, à Vassar, dans le Michigan. Les enfants de l'école en briques, à trois étages, savaient que leur maîtresse, un fin limier, était fortiche ! Certains parents de mes élèves, des collègues, et même notre directeur, Tom Matuszewski, s'y sont mis.

Une enveloppe adressée à mon frère, récemment retrouvé, brisa un code de silence, vieux de 41 ans : il avait une sœur aînée ! Ma genèse arménienne fit un bond. Le secret se dissipait. Mes retrouvailles avec mon oncle arménien, Korioun, ont demandé de la persévérance. Mon instinct premier prit le dessus; impossible de m'arrêter. J'ignorais alors que j'étais tout comme Mère et Père : farouchement indépendante. Même le détective que Maman Letts avait engagé pour localiser ma famille me disait de ralentir. J'étais euphorique. Tonton était toujours en vie ! La dynamite faisait sauter tous ces faux-semblants. Comme un chat devant un trou de souris, j'attendais patiemment de bondir, guettant ce que je désirais tant. Bientôt, ce brave homme, un avocat qui plaida deux fois devant la Cour Suprême des Etats-Unis, me verrait.

Même si mes méthodes ont toujours été loyales, ce processus incluait une part de sortilège. Les résultats portèrent leurs fruits durant les neuf années suivantes. Notre lien mutuel était une chaîne ADN incassable, qui remontait aux temps anciens : la vallée de l'Euphrate, quelque 5 000 ans ! J'étais l'unique descendante féminine de ma grand-mère, après Mère. L'ADN mitochondrial avait déjà été transmis à mes trois filles, en attendant mes trois petites-filles, et ainsi de suite. Je m'empressai de trouver le moyen d'obtenir l'adresse et le numéro de téléphone de mon oncle. J'étais sur le point d'atterrir en catastrophe dans cet arbre familial "connu", tel un lance-missiles. Je fis tout pour que son téléphone sonne ! Son affection pour moi était toute proche. J'étais plus jeune de 32 ans que lui. Nous avons localisé son domicile dans la région de Chicago (Illinois), le 30 mars 1986. Mon mari, John, et mon fils, Tim, faisaient partie de l'aventure.

Tonton n'avait pas de photo de moi et pourtant il m'a reconnue de suite. Nous venions d'un territoire inexploré. Tonton et moi étions d'apparence et d'attitude semblables. Je pouvais maintenant faire mien cet oncle intelligent, élégant. Il sut qui j'étais, au moment même où nos grands yeux marrons se sont croisés. Un regard bref, mais intense, s'ensuivit durant quinze secondes. Il m'a dit : "Entre."           

Impossible d'éviter de faire mutuellement connaissance. Une fois franchie la porte de sa cuisine, nous avons créé un lien, de suite. Ses hôtes seraient bientôt John, Mary et Tim. Nerveuse, je luis dis quelque chose. C'est alors qu'il m'a lancé : "C'est ce que je dis au tribunal !" Son plan de travail en formica, dans la cuisine, était de la même couleur et de la même forme que le nôtre, son salon avait le même plafond en bois à rainure et languette, et sa voiture était de la même année, de la même marque et de la même couleur que la nôtre, mais c'était une berline, au lieu d'un break.

Tonton sortit une boîte emplie de photos. En observant notre fils, son regard brillait, son sourire était communicatif et l'expression de ravissement sur son visage emplissait toute la pièce. Tonton s'approcha de la fenêtre de son salon pour s'asseoir en face de Tim, son petit-neveu. Se vantant de sa toute première voiture, mon oncle montra la photo à notre fils. Il l'aimait déjà !

En regagnant la porte de sa cuisine pour partir avec mon mari et Tim, je vis Tonton fermer les yeux. Avec tristesse, il me regarda droit dans les yeux pour prononcer ces mots : "Je n'y peux rien !" Faisant référence à ma recherche de Mère. Je l'ai regardé avec une expression de pardon.   

Ma détermination grandissait, à mesure que le calendrier s'avançait vers le mois suivant. J'étais concentrée, avec toujours ce besoin de continuer à anticiper une nouvelle étape. Personne pour me conseiller. Lors de notre seconde visite, Tonton avait insinué, sur un ton agressif, que j'avais un frère. Il plaisantait avec moi, puis un prénom s'échappa de ses lèvres, dans une phrase sur son neveu. Son action me donnait l'occasion de démêler la toile, et découvrir ensuite une chose cachée. Il avait aplani le terrain pour moi ! Dix mois durant, j'ai cherché à localiser mon frère. Tel un loup solitaire, je m'appuyais sur les registres publics. Ce qui s'avéra payant ! Finalement, j'ai contacté le secrétariat d'un grand réseau scolaire, qui avait accès aux annuaires de tous les lycées. C'est alors que j'ai découvert enfin le nom complet de mon frère, après avoir exploré chaque piste pour contacter des gens ! Une photo - la sienne - parvint dans notre boîte aux lettres, 21 jours après l'envoi de ma lettre à The Armenian Weekly, et publiée dans son édition du 3 juillet 1986. Folle de joie, mon corps ne faisait qu'un avec mon esprit. Je retrouvais mon frère, si séduisant, en voyant simplement sa photo de lycéen. Je me précipitai au téléphone pour appeler tous mes amis et mes proches. A dix heures du soir, j'appelai Maman Letts pour lui raconter. Sans elle, aucune de ces retrouvailles n'aurait été possible.

Le 11 décembre 1986, notre téléphone sonna. C'était mon frère ! Six jours plus tôt, j'avais envoyé une grande boîte, emplie de photos et de documents, à son domicile. Mon refus obstiné, opiniâtre, de renoncer aboutissait à des résultats. Les mois qui suivirent furent nourris de nos appels téléphoniques incessants. Je me pris d'affection pour ses enfants et je me rendis à trois reprises en Californie pour les voir. En juin 1988, j'ai créé une association à but non lucratif, Bonding by Blood, Unlimited [Les Liens du sang], afin d'aider les gens à retrouver leurs familles biologiques. Un journaliste de la chaîne de télévision locale est venu m'interviewer dans notre école primaire, à Vassar (Michigan), alors que mes élèves travaillaient en classe. Mes élèves de CE2 ont profité de chaque minute. En 1990, j'ai rencontré les trois frères cadets de mon père lors d'une réunion familiale à Culpeper (Virginie).

Un jour, en consultant mon site, "basé sur mon livre," www.ArmenianAncestryBook.com, un homme, qui déclarait m'être apparenté, m'envoya un courriel sur l'adresse du site ! Mon parent, Aram Mahtesian, 83 ans, m'avait retrouvée ! En tombant sur mon site, il avait reconnu des gens sur mes photos ! Son message miraculeux m'a profondément émue.          

[Mary L. Movsisian Foess est l'A. de My Armenian Genesis: The Last Survivor, qui raconte l'histoire de son odyssée de trente ans pour retrouver les familles de sa mère et de son père, disparus depuis longtemps. Elle aide d'autres personnes à découvrir leurs racines en leur apportant une aide concrète grâce à son association de soutien, à but non lucratif, Bonding by Blood, Unlimited. Pour en savoir plus sur l'activité de Foess, ou acquérir son ouvrage, consulter www.ArmenianAncestryBook.com.]
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Traduction : © Georges Festa - 02.2015