jeudi 2 avril 2015

Gariné Torossian - Interview



© Gariné Torossian Films - National Film Board of Canada (NFB), 2007


Sur les films qui nous touchent : entretien avec Gariné Torossian
par Karen Jallatyan
Asbarez.com, 02.03.2015


Gariné Torossian est une cinéaste arméno-canadienne, née au Liban, auteure, depuis plus de vingt ans, de nombreuses œuvres d'art audio-visuelles d'une étourdissante complexité. Elle a aimablement accepté de répondre à quelques questions sur sa pratique, en particulier son premier long métrage, "Stone Time Touch" (2007). Suite à la première du film dans la section Forum du Festival international du Film de Berlin, il a été projeté dans plus de 50 festivals et diffusé sur la chaîne Sundance (Etats-Unis) et la Canadian Broadcasting Corporation. Il poursuit sa carrière en avril à Berlin, dans le cadre du programme "INVOCATION - A Cinematic Memorial," sous l'égide de Fred Kelemen, et en automne 2015 au Pavillon d'Arménie, lors de la Biennale de Venise, sous l'égide d'Adelina Von Fürstenberg. Notre entretien a aussi abordé le premier court-métrage emblématique de Torossian, "Girl From Moush" (1993), ainsi que son nouveau long métrage, "Noise of Time," avec pour thème une femme de retour à Bourdj Hammoud, qui se confronte par inadvertance à son passé.

- Karen Jallatyan : Dans quelles circonstances a été réalisé Stone Time Touch ?
- Gariné Torossian : C'était important pour moi de découvrir l'Arménie en tant que voyageuse et cinéaste, et d'explorer le lien entre l'Arménie véritable et celle que j'imaginais. Il s'agissait de mon premier séjour en Arménie et en Géorgie, où je suis restée pas mal de temps. Ce film c'est plein de choses, dont une exploration de mon rapport au pays, à partir de plusieurs points de vue. Un des personnages visite pour la première fois l'Arménie. Un autre connaît et présente le pays sous un jour moins optimiste. Et puis il y a la cinéaste qui documente plusieurs niveaux de réalité et points de vue, à travers toute une série d'entretiens, principalement avec des Arméniennes. Comme toutes ces perspectives sont celles qui m'intéressent, j'ai trouvé un moyen de les entrelacer dans mon film qui est, en résumé, la quête d'un pays, et puis il existe plusieurs perspectives différentes que chacun peut fouiller, en fonction de son point de vue - qui tu choisis d'interviewer ou pas, et là où tu cherches ou pas, comment tu considères un lieu et ses habitants. La réalité et sa découverte sont un processus complexe, à plusieurs niveaux, en sorte que ce film illustre ma recherche pour savoir comment appréhender le réel d'une manière authentique.

- Karen Jallatyan : Dans une étude importante, intitulée "Diaspora Studies: Past, Present and Promise" (2012) (1), Khachig Tölölyan distingue les réalités subjective (individuelle) et objective (collective, sociale et matérielle) au sein des diasporas, en s'appuyant sur le concept de "post-mémoire" développé par Marianne Hirsch. La post-mémoire est ce qui est transmis à partir d'événements collectifs souvent traumatisants et saisissants à la deuxième génération. Dans quelle mesure avais-tu conscience que ton point de vue subjectif, en réalisant Stone Time Touch, aborderait les réalités objectives plus larges, relatives à la diaspora arménienne et à sa "post-mémoire" ? Qu'as-tu appris en réalisant ce film sur la "post-mémoire" diasporique arménienne, en te confrontant à l'Arménie "réelle," grâce à toi et à l'objectif de ta caméra ?
- Gariné Torossian : En fait, pour un Arménien, il est impossible de quitter l'histoire. C'est probablement vrai de tous les peuples et de toutes les nationalités. Même si, en tant que personne en diaspora, c'est très facile de quitter ton pays, ce que j'ai fait plein de fois, c'est plus difficile de quitter son passé collectif. Ça occupe mes pensées et mon travail en tant qu'artiste, et c'est aussi vrai de la guerre civile libanaise. Ce genre de passé diffère de notre histoire individuelle, que nous sommes capables de modeler grâce à nos actions et notre volonté, tout en se distinguant de l'histoire collective - les souvenirs sont comme transmis ou hissés en toi, indépendamment de ta volonté. Pour moi, en tant qu'artiste, ce sont là deux sources auxquelles je puise, un va et vient entre les mémoires individuelles et transnationales, et les mémoires nationales plus larges, dont nous avons hérité en tant qu'Arméniens, autant de catégories entre lesquelles je navigue dans mes films. Je ne crois pas que l'une occupe une place plus grande que l'autre dans mon travail. Je ne procède pas par ce genre de priorités. Ce sont toutes des sources d'inspiration, d'approche et d'exploration. Concernant la post-mémoire et comment le traumatisme collectif a été transmis à notre génération, ce n'est pas tant l'exploration de ce thème qui est entrelacée dans Stone Time Touch, que la quête de ce qui constitue le réel. Une des choses que j'ai apprises c'est que mon Arménie véritable est non seulement différente de celle, mettons, de quelqu'un qui est né et qui a grandi là-bas, mais que ce qui constitue l'Arménie dans sa totalité peut être tout autre et particulier à plein de gens différents, en fonction de leur vécu et de leur biographie.            

- Karen Jallatyan : Le récit de la rencontre, lancé au pied de la lettre comme un "retour au pays," que tu mets en scène dans Stone Time Touch entre une identité arménienne en diaspora et la réalité de l'Arménie, est présenté dans un style qui me rappelle ton premier court-métrage, Girl From Moush, et propose une certaine "esthétique de diaspora." J'emprunte l'expression "esthétique de diaspora" à Stuart Hill, qui théorise l'identité comme la pratique consistant à nous positionner dans le cadre d'un processus d'identification, tout en reconnaissant que la différence dévalue toute revendication identitaire. Comment définirais-tu ton "esthétique de diaspora" ? Ce genre d'"esthétique de diaspora" conditionne-t-elle aussi ta vision de l'Arménie en tant que pays, de nos jours, en particulier après tes séjours en Arménie ?
- Gariné Torossian : Je suis consciente de cette distinction, mais je ne vois pas mon travail tomber dans tel ou tel paradigme. Si ce genre de chose existe en tant qu'esthétique en diaspora, je la vois dans un sens très large. Mes préférences sont plutôt catholiques, au sens large, mais pas au sens religieux. Je pense aussi que les choix esthétiques entre diaspora et patrie vont devenir inévitablement plus flous ou s'emprunter les uns aux autres - beaucoup plus que par le passé. Les cinéastes de l'Arméniens postsoviétique vont davantage interagir avec ceux de la diaspora et réciproquement. Depuis Stone Time Touch, j'ai vécu en Arménie durant deux années consécutives, et s'il existe de nettes différences, mettons en architecture, entre l'école soviétique moderne et le modèle international occidental, l'on assiste plutôt à une pollinisation croisée des cultures et des sensibilités entre la patrie et le monde extérieur, en sorte que ces catégories vont devenir moins pertinentes. Cela dit, il y a des différences, bien réelles, c'est évident. La sensibilité ou l'esthétique russe occupe très probablement une place beaucoup plus réduite dans ma représentation de la création que chez les cinéastes arméniens postsoviétiques. C'est inévitable, car, étant en diaspora, ma sensibilité esthétique est énormément influencée par mes déplacements, mes déplacements physiques à travers les frontières, les villes et les lieux d'habitation, de Beyrouth à Toronto, Berlin, Paris, Erevan et Montréal, non pas comme voyageuse, mais comme résidente.

- Karen Jallatyan : Hudson Moura, de l'université de Toronto, a beaucoup écrit sur tes films. Il voit ton travail comme positionné simultanément entre cultures et médias, un positionnement liminal nourrissant l'autre. Dans quelle mesure te sentais-tu une artiste-en-exil, quand tu as lancé tes projets artistiques ? Selon quelles modalités as-tu vécu, si tant est, une transition entre le fait d'être exilée et de vivre en diaspora ? Et enfin y a-t-il eu un moment, où tu as eu l'impression d'avoir incontestablement dépassé tout sentiment de nostalgie mélancolique d'une patrie, en particulier après la réalisation de Stone Time Touch ?
-  Gariné Torossian : Effectivement, j'ai dépassé cette nostalgie mélancolique, et ça s'est passé après avoir vécu à Erevan pendant deux ans consécutifs. Mon second fils est né là-bas, le premier à Paris. Des choix personnels que nous avons faits en tant que famille - des choix professionnels, des choix artistiques; en sorte que les migrations multiples de ville en ville que nous avons faites ces dernières années ont eu peu à voir avec cette situation d'exil. L'exile présuppose une sorte d'expulsion forcée de sa patrie. Je n'ai donc jamais éprouvé cette expérience de l'exil au sens existentiel plus large. La mélancolie et la mémoire, oui, la quête d'une identité plurielle, façonnée par mes résidences dans des lieux différents, oui, mais c'est très différent de l'exil. Même avant mon nomadisme transfrontalier depuis 2007, lorsque mon film est sorti, j'étais davantage centrée sur l'identité comme thème dans mon travail, mais peut-être ne suis-je pas seule dans mon cas. La quête d'identité occupe une place particulière au Canada et chez les Canadiens, si bien que leur intérêt à cet égard n'a peut-être qu'alimenté ma curiosité à ce sujet.

- Karen Jallatyan : Contrairement à Girl From Moush, Stone Time Touch contient des poches de récits et un discours dominant. Quelles sont les modalités par lesquelles tu entreprends de raconter des histoires dans tes films, par opposition au recadrage d'images iconiques, pour modifier notre façon de les voir ? Quelles sont les contraintes de la narration que tu t'efforces d'exploiter dans Stone Time Touch et dans ton travail actuel ?
 -  Gariné Torossian : J'évolue davantage vers la narration avec mon film actuel, que je suis en train de produire. Il ne se fonde pas sur un scénario, au sens traditionnel. Je ne pense pas en avoir envie un jour, du moins pas dans un sens commercial, mais il y a des parties scénarisées, plusieurs récits dominants, agissants, si bien que Noise of Time sera différent de ce que j'ai fait dans le passé. Mes premiers courts-métrages étaient un flot d'imagerie poétique et iconique, et il y aura toujours ça dans mon travail, mais je m'emploie davantage à raconter les histoires des autres qu'à travailler mes obsessions et mon univers intérieur sur la pellicule. Je trouve aussi dommage que les spécialistes de cette industrie classent les films dans des catégories ou des créneaux du genre expérimental ou narratif. Il est plus important de réaliser de bons films, qui nous touchent, avec des personnages uniques qui nous accompagnent. Donc, pour revenir à ta question, une des contraintes qui président à mon histoire est d'essayer de construire le récit autour de personnages marquants et forts. L'histoire doit être guidée par les personnages.

- Karen Jallatyan : Dans Stone Time Touch, les images émouvantes vibrent avec les rythmes complexes des interprétations par le trio a cappella Zulal d'airs populaires arméniens. Pourquoi as-tu décidé d'utiliser la musique de ce groupe de la diaspora arménienne ? S'agit-il simplement d'un cadre rythmique ou voulais-tu aussi attirer l'attention sur la production culturelle de la diaspora, dans une tentative de réflexion à son sujet ?
-  Gariné Torossian : J'adore leur musique. Elle résonne en moi et s'intègre parfaitement aux images. Je ne pensais pas à la diaspora, quand j'ai décidé d'utiliser leur musique dans le film, mais simplement à la beauté de leurs voix. La scène finale est en fait très émouvante et présente une jeune fille d'Arménie en train de chanter. Cette scène est là parce qu'elle est superbe, et non parce que la jeune fille est née en Arménie historique.

- Karen Jallatyan : Stone Time Touch est l'un de ces rares films à représenter l'Arménie et la diaspora arménienne, du point de vue des femmes et en attirant l'attention sur la réalité des femmes sous des aspects multiples. Malgré la présence indirecte de puissantes institutions patriarcales dans le film, Stone Time Touch crée un espace dans lequel les femmes représentent et sont représentées. Les trois personnages sont des femmes : Kamee Abrahamian, Arsinée Khanjian et toi, Gariné Torossian. Les voix du trio Zulal sont toutes féminines. Les pauvres et les artistes présentés sont, dans l'ensemble, des femmes. Naturellement, il y a des hommes dans le film, mais ils ne monopolisent pas l'espace de la représentation. As-tu porté une attention particulière au rôle des femmes en concevant Stone Time Touch ?
-  Gariné Torossian : Oui, énormément. Les femmes, mis à part dans quelques pays, n'occupent pas généralement des positions dominantes à travers le monde. Dans des pays plus patriarcaux comme l'Arménie, cette réalité est d'autant plus consternante. Je pensais qu'il était important de donner la parole aux femmes d'Arménie, car leur parole est très sous-représentée. Et pourtant, dans la plupart des foyers, ce sont elles qui sont les mères, les soutiens de famille, qui font la cuisine et qui travaillent à temps plein. Jamais je n'ai vu des femmes avec une telle volonté et une telle assurance. L'Arménie a besoin de son Angela Merkel. Ce qui ferait un beau sujet de film, par ailleurs.

[Doctorant de littérature comparée à l'Université de Californie à Irvine, Karen Jallatyan prépare une thèse interdisciplinaire sur la culture visuelle et numérique contemporaine de l'Arménie et de la diaspora arménienne. Contact : comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s'abonner aux versions électroniques de nouveaux articles, cliquer sur www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé pour débattre de sujets liés à l'art et à la culture arménienne en diaspora.]                          

NdT

1. Khachig Tölölyan, "Diaspora Studies: Past, present and promise," University of Oxford, International Migration Institute, Working Papers, Paper 55, April 2012

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Traduction : © Georges Festa - 03.2015