dimanche 5 avril 2015

Jennifer Manoukian : Exil et mémoire dans la littérature arméno-occidentale contemporaine / Exile and Memory in Contemporary Western Armenian Literature





© Parenthèses, 2011


Exil et mémoire dans la littérature arméno-occidentale contemporaine
par Jennifer Manoukian
Jadaliyya, 16.08.2012


Un tas épais de photographies en noir et blanc voltige au sol. Un homme se tient au-dessus de la pile en désordre et, ignorant coins pliés et bords grignotés, observe des dizaines de visages qui le fixent du regard. Leurs visages sont vaguement familiers – un ancien voisin, un lointain cousin, une tante qui avait l’habitude de passer ses vacances avec lui. Certaines photos tombent à l’envers et, de sa hauteur, l’homme arrive juste à distinguer les noms et les dates griffonnées à l’encre rouge au dos.

Il s’agenouille et, du bout des doigts, ratisse rapidement les photographies en un amas improvisé. Il se penche au-dessus pour examiner de plus près et immédiatement une voix se met à lui murmurer à l’oreille. Les souvenirs commencent à submerger la pièce. Or ces souvenirs ne sont pas les siens ; ils appartiennent aux hommes et aux femmes présents dans les photos. Cette voix les ancre à une histoire, insuffle la vie sur leurs visages stoïques et ranime leurs images unidimensionnelles. Mais elle fait aussi peser le poids écrasant de leurs souvenirs sur les épaules de cet homme.

Dans ces souvenirs gît la peine douloureuse et le tourment tenace du déracinement et de l’exil. Même si ces souffrances ne sont pas les siennes, il les considère comme si elles constituaient une partie indélébile de son vécu personnel, assumant en silence le fardeau de la mémoire et dédaignant par altruisme leur impact psychologique.

Krikor Bélédian : hérault de la diaspora arménienne

Cette scène compose les pages finales du roman Seuils de Krikor Bélédian. Publié en arménien occidental en 1997 et traduit en français par Sonia Bekmezian en 2011, Seuils est le premier d’une série de récits semi-autobiographiques explorant différentes facettes de l’enfance de l’A. à Beyrouth et le premier de ses romans à être traduit. Né en 1945, Bélédian est l’un de cette poignée d’écrivains publiant actuellement des créations en arménien occidental – la branche de la langue utilisée autrefois par les Arméniens dans l’empire ottoman et utilisée maintenant, à des degrés divers, par leurs descendants dispersés à travers le Moyen-Orient, l’Europe et les Amériques.

Dans les premières années de ces communautés en diaspora, l’arménien occidental continua de faire office de langue de littérature et de culture, mais au fil des générations le nombre de gens ayant la compétence linguistique nécessaire pour écrire dans cette langue est allé déclinant. En 2010, l’UNESCO a classé l’arménien occidental « en danger, » second niveau sur les cinq que compte son échelle d’extinction des langues. Une langue atteint ce niveau, lorsque peu d’enfants l’apprennent en tant que première langue. Or Bélédian écrit comme s’il était totalement inconscient de cette grave situation.

Ecrivain prolifique en poésie et en prose depuis les années 1970, Krikor Bélédian est devenu l’une des rares figures de la littérature arméno-occidentale contemporaine – une scène qui jadis abondait en écrivains talentueux qui, à l’instar de Bélédian, prenaient des risques et expérimentaient la langue, lui donnant une nouvelle vie suite à sa récente destruction. A la fois universitaire, romancier et poète, Bélédian réside en France et enseigne la littérature arménienne à l’Institut National des Langues et Civilisation Orientales (Inalco) de Paris. Il a publié des romans, des essais critiques sur la littérature arménienne, des recueils de poésie, ainsi que des ouvrages scientifiques sur l’histoire et la littérature arméniennes.

Bélédian proclame silencieusement sa singularité d’écrivain non seulement en faisant le choix de l’arménien occidental comme langue unique d’expression artistique, mais dans sa manière d’aborder des tropes rebattus dans ce qu’il nomme la littérature de la diaspora arménienne – les écrits des Arméniens de diaspora sur le vécu arménien en diaspora dans des langues autres que l’arménien occidental. Il oppose nettement littérature de la diaspora arménienne et littérature arménienne en diaspora – les écrits des Arméniens de diaspora sur le vécu arménien en diaspora en arménien occidental.

Dans la littérature de la diaspora arménienne, l’on note une tendance à se réfugier dans le passé et à considérer les villages et les communautés dans l’empire ottoman d’avant 1915 pour apprécier ce que devrait être la culture arménienne contemporaine. Le fait de préserver ce legs au détriment d’une valorisation du vécu arménien en diaspora, tel qu’il existe aujourd’hui, est très préoccupant. Les romans de Bélédian choisissent de donner au vécu en diaspora l’attention qu’il mérite, en affirmant la vitalité des identités arméniennes modernes en diaspora. Il ne permet pas à ses ancêtres de l’empire ottoman ou de la république naissante d’Arménie dans le Caucase de prescrire la manière avec laquelle l’identité en diaspora devrait être construite. Ses romans incitent les Arméniens à valoriser leurs expériences diverses, à se forger leur propre conception de l’identité arménienne, et non à chercher ailleurs une quelconque validation.

Les influences littéraires sur l’écriture de Bélédian sont emblématiques du mélange de cultures inhérent au vécu arménien en diaspora, dont il défend inébranlablement l’authenticité. Pour reprendre Talar Chahinian, chercheuse en littérature :

« La fiction [de Bélédian] illustre un style qui se situe quelque part entre le nouveau roman et le roman postmoderne. Ses romans évitent souvent les règles de ponctuation, les intrigues séquentielles et les narrateurs fiables. Or, bien que les formes de ses romans soient très largement inspirés par la pensée poststructuraliste française, leurs acrobaties linguistiques et leur contenu sont représentatifs, d’une manière frappante, de la diaspora arménienne d’après-1915, marquée par un sentiment d’interruption chronologique et de dispersion géographique. »

Le fait d’intégrer des influences françaises au cœur de son œuvre ne constitue pas une tentative pour proclamer la supériorité de la littérature européenne ou déprécier la tradition littéraire arménienne ; elle sert à donner la parole à des expériences diasporiques, en leur permettant de s’exprimer à travers la structure romanesque.

La catastrophe en traduction

L’ossature des romans de Bélédian est remplie d’une langue inventive, qui cherche à revitaliser l’arménien occidental en tant que langue littéraire. Lorsque nous lisons son œuvre en traduction – même dans la traduction souverainement évocatrice de Bekmezian – cette tentative passe naturellement inaperçue. Il va sans dire qu’une dimension significative est perdue dans une traduction, lorsque la langue d’origine est essentiellement son propre personnage dans l’œuvre.

Malgré les défis intrinsèques liés au fait de traduire l’œuvre de Bélédian, la traduction française de Seuils, par Bekmezian, remplit un objectif des plus crucial : elle familiarise un public plus large à une littérature conçue pour n’être lue que par la communauté arménienne. Comme l’arménien est unique, en ce sens que peu de gens, en dehors de la communauté, apprennent la langue ou ont suffisamment de compétences pour en pénétrer la littérature, lire de la littérature arméno-occidentale en traduction revient à écouter quelqu'un, lors d'une séance de thérapie. Révélant joies, peurs et préoccupations collectives, ainsi que les obsessions d'un peuple exilé et fouillant en profondeur dans sa psyché.     

Rien ne pèse plus lourdement sur la psyché arméno-occidentale que ce que Bélédian et un petit groupe d'autres intellectuels nomment la Catastrophe de 1915 - plus communément qualifiée de génocide arménien. La traduction de Bekmezian nous montre comment un événement aussi destructeur est commémoré et débattu au sein de la communauté. Traitée avec subtilité et intégrée au récit, comme elle est intégrée à la structure des histoires familiales arméniennes, la Catastrophe dans Seuils n'est pas étoffée dans tous ses détails macabres, comme elle l'aurait été si l'ouvrage avait été conçu pour un public peu familier du désastre vécu par les Arméniens. Elle n'insiste pas sur les souffrances et les malheurs des Arméniens et ne se propose pas de frapper les lecteurs en reconnaissant ce qui eut lieu.

Le traitement par Bélédian de la Catastrophe est dénué de toute motivation politique sous-jacente, que l'on observe souvent dans la littérature de la diaspora arménienne et dans le débat public sur la reconnaissance du génocide arménien. Il surgit, mais n'est jamais expliqué et n'a pas besoin de l'être. Pour les Arméniens, il s'agit d'une histoire partagée, d'un savoir commun, d'une part vivante de leur mémoire historique. A l'inverse, Bélédian prend en compte l'impact de la Catastrophe sur les hommes et les femmes, qui l'ont vécue personnellement et sur leurs enfants et petits-enfants, qui se sont approprié cette souffrance. Comment ce fardeau - qui se déguise en souvenirs familiaux - est-il transmis ? Pourquoi les Arméniens de diaspora de la deuxième et troisième génération éprouvent-ils encore un tel attachement à leur passé ? Pourquoi ont-ils encore l'impression d'être un peuple exilé, près de cent ans après la Catastrophe et quatre générations plus tard ?

Une souffrance par procuration

Dans Seuils, Bélédian étudie ces questions en explorant les histoires et les portraits de trois femmes - sa tante Elmone, sa grand-mère Verginé et sa voisine Antika - qui furent toutes chassées de leurs villages au sud-est de l'Anatolie en 1915, pour s'établir ensuite au Liban. Leurs histoires de souffrance et d'exil sont racontées à un narrateur anonyme par une voix omnisciente, qui le charge de les recueillir, les enregistrer et les transmettre.

La fragilité de l'histoire familiale est un thème récurrent dans le roman. Le narrateur est habité par l'idée qu'en un instant, il pourrait brûler les photographies et déchirer ces histoires, et que rien ne subsisterait du passé de sa famille. Il est séduit par le pouvoir inhérent à cette mission. Mais la voix l'implore de conserver les portraits et de coucher par écrit tout ce qu'elle lui apprend, afin de maintenir en vie les traces de la communauté. Ce qu'il accepte consciencieusement.

Or le narrateur lutte avec le fait qu'il a hérité de cette souffrance. Il se révolte contre ce qu'il perçoit comme un sentiment entravé de pouvoir, en comblant les vides dans son histoire par ses récits minutieux. En autorisant le narrateur à écrire des scènes originelles dans le passé de sa famille, Bélédian commente la nature malléable de l'histoire. Il demande aux lecteurs de questionner ce qu'ils savent vraiment de leur histoire et comment ils le savent. L'histoire, soutient-il, est une réalité construite, élaborée par les gens via lesquels elle a été transmise - des gens qui relèvent et sélectionnent ce qui doit être commémoré, ce qui doit être oublié et ce qui doit être magnifié. Dès qu'un récit rejoint l'actualité, sa forme falsifiée a parfois peu à voir avec l'expérience vécue.

Cette vision de l'histoire alimente les relations construites du narrateur avec les trois femmes, dont il a hérité les histoires. Ne les connaissant pas bien, mais continuant d'éprouver une obligation d'enregistrer leur expérience, le narrateur invente une connexion personnelle fondée sur les images qu'il a en main et les récits douloureux qui lui sont murmurés à l'oreille. Bélédian utilise le narrateur pour illustrer le caractère illogique de son attachement : pourquoi le narrateur et, par extension, les Arméniens de la seconde et troisième génération en diaspora sans lien direct avec la Catastrophe, s'approprient-ils les souffrances de leurs ancêtres ?

"Comment puis-je parler de quelqu'un que je n'ai pas vu une seule fois ? Comment puis-je pénétrer sa vie et comprendre - par delà la légende, par delà les racontars - l'épaisseur, la lourdeur de l'existence d'un être humain dont je n'ai pas reniflé l'odeur, dont la main ne s'est jamais frottée à la mienne, qui jamais ne m'a serré dans ses bras, dont jamais je n'ai entendu la voix et dont je n'ai pas la moindre image dans mon esprit."

Ces questions caractérisent la relation entre de nombreux Arméniens de la diaspora actuelle - vivant dans des lieux aussi divers que New York, Paris, Beyrouth, Alep, Buenos Aires, Londres, Los Angeles - et leurs grands-parents et arrière-grands-parents. Ils sont très loin du traumatisme du passé, et pourtant des sentiments similaires d'exil et d'aliénation perdurent.

La mémoire s'est emparée des Arméniens en diaspora et conditionne la manière avec laquelle beaucoup se voient. Leur passé est une source majeure d'énergie et tend à consolider une fierté dans leurs identités arméniennes. Or, comme Bélédian nous le montre, enraciner les identités dans le passé plutôt que dans le présent est problématique, car ce n'est que là que nous pouvons apprendre sur notre histoire. Il illustre cette idée en soulignant la désorientation du narrateur dans l'existence des trois femmes. Les éléments fondamentaux de leurs vies - qui se composent de chants villageois qu'il n'a jamais entendus, de dialectes qu'il n'a jamais parlés, de lieux qu'il n'a jamais vus, et d'un type de souffrance qu'il n'a jamais éprouvé - lui sont étrangers. Et pourtant perdure une connexion, un lien qui lui permet de transcender toutes ces différences, quelque absurde que cela puisse sembler.

Rompre avec le passé

Contrairement aux Arméniens d'aujourd'hui en diaspora, qui choisissent de se souvenir du passé de leurs familles et de l'intégrer à leurs identités personnelles, ceux qui ont survécu à la Catastrophe n'avaient d'autre choix que de se souvenir. Ils portèrent leur souffrance non seulement au plan psychologique, mais aussi physique. De même que les Arméniens de diaspora éprouvent le besoin de faire leur cette souffrance, Bélédian montre qu'il y aura toujours des limites à leur vision. Les Arméniens de diaspora ne porteront jamais les traces des tortures sur leurs corps et ne réaliseront donc jamais vraiment l'étendue de leur souffrance :

"Comment peux-tu t'attendre à ce qu'elles [les femmes] reviennent, portant des chaussures avec leurs ongles d'orteils déformés, leurs talons fendillés, leurs pieds farouches passant à travers et brûlés par le soleil, par les collines. Tu marches et tu marches, et c'est toujours le même sable, toujours le même convoi. Il n'y a ni chameaux ni cloches, seulement et sans cesse cette chaleur qui te brûle les pieds."

Ce que les Arméniens en diaspora ressentent c'est la souffrance qui prend son souffle, dès que ces convois parviennent à destination. Il ne s'agit pas d'une forme inférieure; il s'agit simplement de la seconde phase. Les Arméniens nés et élevés en diaspora ne seront jamais véritablement en mesure de comprendre la première phase, car l'échelle du désespoir est trop vaste à appréhender. Ils ne sauront jamais ce que c'est d'être arraché à la seule existence que vous ayez connue et d'être contraint de la rebâtir à partir de rien. Ils ne connaîtront jamais la souffrance d'entendre vos enfants prononcer leurs premiers mots dans une langue qui vous est étrangère ou la nostalgie insupportable d'un lieu qui n'existe plus tel que vous l'avez connu.

Le combat quotidien à mener, assumé par la première génération en exil, a été remplacé par le combat émotionnel, abstrait, de la seconde et troisième génération concernant l'identité et l'appartenance. Il s'agit de la seconde phase de souffrance dont les Arméniens de diaspora font l'expérience. A savoir comment ils ressentent ce qu'ils ont absorbé et imaginé à partir des récits liés à la première phase. Cette seconde phase est simplement une continuation, puisqu'elle n'aurait pu naître sans la première. Autrement dit, la plupart des Arméniens de diaspora ne vivraient pas en diaspora, si leurs ancêtres n'avaient pas survécu à la Catastrophe et enduré la douleur de l'exil. La souffrance au sein des Arméniens de diaspora ne se compose pas seulement de la douleur endurée lors de la première phase. Elle se compose aussi du regret d'une existence qui aurait pu être la leur.

Du fait de la Catastrophe, les Arméniens de diaspora sont définitivement étrangers à l'histoire linéaire dont bénéficiaient leurs familles dans leurs villages ancestraux, depuis des siècles. Ils ne sauront jamais ce à quoi auraient pu ressembler leurs existences, si cette lignée continue n'avait pas été interrompue. Contrairement à d'autres enfants et petits-enfants d'immigrés, ils ne peuvent pas voyager pour voir à quoi leur vie aurait pu ressembler dans leurs villages ancestraux, puisque presque toutes les traces de leurs ancêtres ont été effacées dans ces lieux.

Ce brusque changement de direction et le choc de l'exil ont présenté des défis inattendus au sein des familles : comme le montre Bélédian, cela a conduit à une intensification des clivages entre les Arméniens qui fuirent la Catastrophe et leurs enfants et petits-enfants nés en diaspora. Dans Seuils, Bélédian nous montre comment la nouvelle génération des Arméniens nés en exil ne fut pas nécessairement valorisée par la génération qui dut fuir. Pour reprendre les mots de la voisine du narrateur, Antika :

"Malgré tous nos efforts pour convaincre ces garçons, ils ignorent la saveur ou l'odeur d'Erzeroum. Cette atmosphère n'est pas la leur; cette eau n'est pas la leur. Leur chair et leurs os sont différents."                                         

C'est vrai. Les Arméniens de diaspora ne feront jamais vraiment partie de cette société d'avant 1915, qu'ils exaltent. Ce vécu n'est pas le leur, mais en s'accrochant à lui et en le traitant comme si c'était le cas, les Arméniens de diaspora tentent de prendre le contrôle de leur passé et de forger une histoire autre que celle qui leur est imposée. Ils rejettent l'idée de l'exil et tentent d'estomper les différences entre eux et leurs ancêtres. Or, comme Bélédian le montre clairement, les cultures des Arméniens de diaspora et de leurs ancêtres sont distinctes.

C'est précisément parce que ces expériences sont si différentes que la génération qui fut contrainte de fuir veut s'assurer que ses récits ne sont pas oubliés, peu importe le prix à payer pour les générations à venir :

"Elle me fixe du regard et attend silencieusement un instant. Puis elle essaie de trouver le fil perdu, le mot perdu depuis le vieux pays. M'a-t-elle réservé ce rôle de gardien - le rôle d'apprendre par cœur la légende, de quelqu'un qui transmet la même histoire et vient la clore ? Peut-être est-elle convaincue de transmettre ses souvenirs, parce que le fait de les raconter lui permet de survivre ? Sinon, comment puis-je comprendre pourquoi elle décrit les moments les plus douloureux... sans se dérober et sans la moindre tentative pour me protéger de la violence de son existence ?"

Les sentiments d'éloignement et d'exil, qui perdurent dans de nombreuses communautés arméniennes en diaspora de la seconde et troisième générations, sont liés directement à cette notion, car chaque génération est censée assumer le fardeau du passé. Le relai ne saurait être abandonné jusqu'à ce qu'il soit transmis à la nouvelle génération, avec tous les souvenirs douloureux et un chagrin insupportable quasi intacts. Cette idée est si enracinée et la responsabilité est formulée dans des termes si solennels qu'abandonner le relai revient à rompre la chaîne qui remonte jusqu'à la source, en 1915.

Par delà la logique et la raison

Dans Seuils, Bélédian demande aux Arméniens - et maintenant, grâce à la traduction française, aux autres lecteurs qui portent la douleur du déracinement - de prendre en compte le fardeau de la transmission de l'histoire familiale et l'impact qu'il peut avoir sur le prolongement de la souffrance.

Il n'essaie pas de convaincre ses lecteurs de se libérer de leur passé ou de se défaire des souvenirs de leur famille, mais simplement d'avoir conscience de la manière avec laquelle les souvenirs ont le pouvoir à la fois de donner forme et de paralyser.

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Triant dans la pile de photographies, le narrateur remarque celle de sa tante Elmone et de sa petite-fille, Dzaghganouch. Il est perplexe. Il est certain que Dzaghganouch est née en France et n'a jamais rencontré sa grand-mère. Il extrait la photographie de la pile et l'observe plus attentivement. Une ligne discrète montre que deux photographies datant de deux époques différentes ont été superposées. Grand-mère et petite-fille ne se sont jamais trouvées sur le même continent, mis à part la même pièce, mais là elles se tiennent côte à côte, faisant fi de tout sentiment de chronologie ou de logique, afin de passer l'éternité ensemble. En assumant la souffrance de leurs grands-parents et arrière-grands-parents, les Arméniens de diaspora recherchent ce genre de proximité - un lien avec leur passé pour témoigner leur respect envers ceux qui firent tant de sacrifices pour eux.       

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Traduction : © Georges Festa – 04.2015