dimanche 26 avril 2015

Matthias Bjørnlund : 'The Big Death' - Finding Precise Terminology for the Murder of the Armenian People / 'La Grande Mort' - Trouver une terminologie précise pour le meurtre du peuple arménien



 © Kristeligt Dagblad, 2013


"La Grande Mort"
Trouver une terminologie précise pour le meurtre du peuple arménien
par Matthias Bjørnlund


A partir de 1915, l'humanitaire et enseignante danoise Karen Jeppe fut témoin et vécut au plus près le génocide arménien dans la ville arménienne d'Ourfa : les marches de mort, les massacres, la violence (sexuelle et autre) de masse, systématique et l'écrasement de la résistance désespérée du quartier arménien, autant d'expériences qui la conduisirent à une tentative de suicide en 1916. Pour elle et beaucoup d'autres gens comme elle, une partie du processus, s'agissant de donner du sens à une chose aussi impensable, injuste et presque surréaliste à cette époque, et tenter de l'expliquer au monde extérieur, consistait à trouver une terminologie adéquate pour ces événements. A savoir trouver un ou quelques mots pouvant en quelque sorte résumer quelques aspects essentiels d'un processus d'extermination qui défiait l'imagination et qui, selon de nombreux observateurs contemporains, ne ressemblait à rien de ce que le monde avait vu.

Karen Jeppe et de très nombreux autres témoins oculaires vont alors utiliser des éléments d'un vocabulaire identifié par des auteurs tels qu'Alan Whitehorn dans "Describing the Indescribable: 1915," à savoir des termes interchangeables comme "extermination d'une race," "holocauste," "crimes contre l'humanité et la civilisation," "anéantissement" et "massacre" (1). Nous comprenons et nous expliquons essentiellement le monde grâce au langage écrit et parlé, ou plutôt nous essayons - et souvent nous échouons. L'expression "favorite" de Jeppe pour le génocide arménien n'appartient qu'à elle : "La Grande Mort" - "Den Store Død" en danois. A l'instar d'autres expressions contemporaines, comme l'arménien Medz Yeghern / Grand Crime, il s'agit d'une certaine manière d'un terme à juste titre poignant, car il fait apparaître une image simple et puissante de souffrance de masse et de destruction totale. Par ailleurs, néanmoins, ce n'est pas un terme très précis, car il élude l'aspect criminel et intentionnel du projet d'anéantissement, puisque la mort à grande échelle peut être provoquée par toute une série de facteurs, allant du massacre intentionnel aux tremblements de terre.

L'on sait que la recherche d'un terme juridico-historique approprié et précis, signifiant la destruction physique et culturelle intentionnelle de groupes tels que les Arméniens ottomans et les Juifs d'Europe, fut ce qui amena le juriste juif polonais Raphaël Lemkin à inventer l'expression "génocide" durant la Seconde Guerre mondiale, et à faire pression pour des lois internationales définissant, condamnant et réprimant cet crime suprême contre l'humanité. Or ce n'était pas la première fois que ce genre de considérations sémantiques fut émis concernant la destruction des Arméniens ottomans. Le terme juridico-historique moderne "génocide," que l'on peut simplement traduire par "le meurtre d'un(e) peuple/race/tribu" ou "la destruction physique et culturelle d'une nation," est appelé "folkemord/folkedrab," "folkmord," "folkemord/folkemorde," et "Völkermord/Genozid" en danois, suédois, norvégien et allemand, respectivement. Et avant, pendant et peu après le génocide arménien, nous trouvons des exemples de ces termes utilisés par des observateurs contemporains scandinaves et allemands, ou germanophones - politiciens, diplomates, intellectuels, etc. - pour indiquer la politique anti-arménienne systématique et généralement destructrice sous le règne du sultan ottoman autoritaire Abdülhamid II et des dirigeants dictatoriaux Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès (CUP).

Les premiers exemples (de ces variantes) à avoir été recensés et retrouvés se rapportent aux massacres hamidiens d'environ 200 000 à 300 000 Arméniens durant les années 1894-1896, et plus généralement au climat de persécution et de répression créé par le régime du sultan dans l'empire ottoman et parmi les dissidents en exil. En 1899, Mustafa Refik, un des dirigeants Jeunes-Turcs exilé en Europe, dénonce le sultan ottoman comme un despote qui ternit l'empire par son "volkmörderischen Regierung," un terme allemand que l'on traduirait aujourd'hui par "gouvernement génocidaire." D'après Refik, le comportement génocidaire du régime ottoman inclut les récents massacres arméniens. (2)  Et en 1906, la Danoise Maria Anholm, aventurière, éditrice et écrivaine, alors très célèbre, utilise directement et explicitement le terme "folkmord" pour décrire les massacres hamidiens et l'oppression contemporaine des Arméniens ottomans, qui ont pour but, selon elle, la destruction complète de ces populations. Elle interviewa elle-même des survivants arméniens de ces massacres dans la partie russe du Caucase en 1901-1902, et revint en Suède avec des récits de "la saga des Arméniens, écrite avec du sang et des larmes." (3)

Avec le début du génocide arménien en 1915, la question se posa à nouveau de savoir comment nommer une destruction humaine aussi massive. Ce qui n'est guère surprenant, étant donné le fait que le génocide arménien était largement interprété par des observateurs contemporains bien informés comme une tentative sans précédent, tout à fait intentionnelle et extrêmement violente, visant à complètement éradiquer les Arméniens ottomans - y compris lorsqu'ils sont comparés à, disons, les massacres hamidiens des années 1890 ou la persécution de tous ou de la plupart des autres groupes durant la Première Guerre mondiale. Et, une fois de plus, des variantes du terme folkemord/Völkermord furent utilisées, outre l'usage très répandu d'expressions très proches telles que "le meurtre d'un peuple" et "un peuple est en train d'être assassiné."

Les tout premiers exemples sur lesquels je suis tombé datent de 1917, comme lorsque Christen Christian Dreyer Collin, un professeur norvégien de littérature, écrit ce qui suit, en se basant en partie sur des articles de presse antérieurs : "Nous lisons avec horreur les témoignages recueillis par la commission américaine d'enquête, et examinés de manière scientifique par le professeur Bryce, historien anglais émérite et hautement respecté, relatant comment les Turcs, après avoir planifié de sang-froid, ont perpétré des actes plus violents encore que ceux des anciens Assyriens. [...] Lisez l'histoire de ce génocide [folkemord], qui débuta en avril 1915, et n'oubliez pas l'anecdote de cette mère qui, après avoir vu son enfant enlevé par un groupe de gens et brûlé par des musulmans dans une église chrétienne, abandonna toute religion avec ces mots : 'Dieu est devenu fou !'" (4)                   

En Norvège, la même année, l'écrivain Arne Garborg utilise "folkemorde" dans son Journal publié alors, pour décrire le génocide arménien. Hjalmar Branting, figure légendaire du parti social-démocrate suédois et qui deviendra Premier ministre, qualifie le processus d'anéantissement de "folkmord" lors d'un rassemblement à Stockholm, tandis que Matthias Erzberger (membre du Reichstag allemand, dirigeant du parti catholique modéré Zentrumspartei, puis vice-chancelier), de même que Hellmuth Freiherr Lucius von Stoedten (diplomate allemand en Suède durant la Première Guerre mondiale), utilisent le terme "Völkermord" concernant ces mêmes événements dans des rapports diplomatiques en 1917 et 1918, respectivement. Erzberger s'était rendu dans l'empire ottoman en 1916, estimant qu'un million et demi de chrétiens avaient été assassinés à ce moment-là, incluant peut-être des victimes assyriennes et grecques, ainsi que des Arméniens aux dénominations diverses.

Enfin, en 1925, l'intellectuel, linguiste, humanitaire et globe-trotter juif dano-islandais Åge Meyer Benedictsen, qui avait été précédemment témoin des effets des massacres hamidiens, lors de plusieurs grands voyages dans l'empire ottoman et les régions limitrophes avant la Première Guerre mondiale, utilise le terme "folkemord," après un examen attentif et minutieux des sources dans sa somme sur les Arméniens et l'histoire de l'Arménie, des origines au lendemain immédiat du génocide. Ses paroles plutôt perspicaces formeront la conclusion de ce bref essai sur certains aspects moins connus de ce que l'on pourrait appeler la généalogie du vocabulaire de la destruction de masse :

"Très tôt, la destruction du peuple arménien intervint dans le plan aventureux et criminel ébauché par les dirigeants de la Turquie, des gens comme le Grand vizir Saïd Halim, les pachas Enver, Djevdet et Djemal, et le chef qui pense pour tous [sic], le ministre de l'Intérieur Tala'at Bey. [...] Ce génocide [folkemord] devait être appliqué dans ses moindres détails, et non au hasard comme vingt ans auparavant. [...] Il devait être perpétré d'une manière si rapide, si sûre et si secrète que rien ne pût être entrepris de l'extérieur avant que tout n'ait été achevé; même les victimes, la masse du peuple arménien, devaient ignorer ce qui se passait à quelques dizaines de kilomètres." (5)      

Notes

1. Alan Whitehorn, "Describing the Indescribable: 1915," The Armenian Weekly, 10.03.2015 - http://armenianweekly.com/2015/03/10/describing-the-indescribable-1915/
2. Mustafa Refik, Ein kleines Sündenregister Abdul-Hamid II, Genève/Geneva: Arnold Malavallon, 1899, p. 6, 118 sqq. Sur Refik, voir aussi, par ex., M. Sükrü Hanioglu, Preparations for a Revolution: The Young Turks, 1902-1908, Oxford University Press, 2001, p. 166.
3. Maria Anholm, Det dödsdömda folkets saga. Stokholm, 1906, p. 3; Idun: Illustrerad Tidning för Kvinnan och Hemmet, vol. 14, n° 12, 23 mars 1901, p. 186; Vahagn Avedian, "The Armenian Genocide of 1915 from a Neutral Small State's Perspective: Sweden," Genocide Studies & Prevention, vol. 5, n° 3, 2010, p. 323; http://tidskriftenrespons.se/recension/folkmordet-pa-armenierna/.
4. Chr. Collin, Verdenskrigen og det Store Tidsskiffe, Kristiania/Oslo: Gyldendal/Nordisk Forlag, 1917, p. 161.
5. Il est possible de retrouver les références de toutes ces sources in Matthias Bjørnlund, Det armenske folkedrab fra begyndelsen til enden, Copenhagen: Kristeligt Dagblads forlag, 2013    

[Historien des archives danoises, Matthias Bjørnlund est spécialisé dans le génocide arménien et les questions qui lui sont liées. Il a publié plusieurs ouvrages et articles en danois et en anglais sur le sujet, et travaille actuellement sur un nouveau livre consacré aux humanitaires danois avant, pendant et après le génocide arménien, tout en enseignant à l'Institut Danois pour les Etudes à l'Etranger, à Copenhague.]

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Traduction : © Georges Festa - 04.2015
Avec l'aimable autorisation de Matthias Bjørnlund.