lundi 27 avril 2015

Peter Balakian : 'Bloody News from My Friend' - Siamanto Foreshadowing the Violence of 1915 and Postmodernism in 1909 / 'Nouvelles rouges de mon ami' - Siamanto annonçant la violence de 1915 et le postmodernisme en 1909




 © Wayne State University Press, 1996



Nouvelles rouges de mon ami
Siamanto annonçant la violence de 1915 et le postmodernisme en 1909
par Peter Balakian


Siamanto fut arrêté le 24 avril 1915 à Constantinople/Istanbul, ainsi qu'un groupe célèbre d'environ 250 personnalités de la culture arménienne : il fut envoyé, ainsi qu'une partie de ce groupe, à Ayash, près d'Ankara, où il fut tué, ainsi que la plupart des autres, par des gendarmes turcs durant l'été 1915, dans les environs d'Ankara. Il s'agit d'un poète dont l'identité et les écrits constituent une part importante de la Renaissance culturelle arménienne durant les dix premières années du 20ème siècle et de ce qui fut le début du modernisme littéraire arménien. Il joua un rôle essentiel dans l'articulation du rôle de la poésie, s'agissant de reconquérir l'histoire et le mythe en vue de créer un langage nouveau et une culture plus riche. En ce sens, c'est un poète dont la position centrale n'est pas sans rappeler celle de Yeats en Irlande, de Neruda au Chili ou de Whitman aux Etats-Unis, en particulier durant la Guerre de Sécession.   

Bien que non polémiste, il estimait que la poésie ne pouvait être tout à fait isolée de la sphère sociale, ce qui, en l'occurrence, ramenait à la situation d'urgence du peuple arménien sous domination ottomane. Il eût été d'accord avec un Whitman soulignant le fait qu'"un barde se doit d'être à l'unisson d'un peuple." Du reste, Siamanto est un poète aux affinités de barde. Un poète public qui déclamait ses poèmes face à des auditoires et des foules, et populaire dans la culture de café à Constantinople, lors de ces années qui ont précédé 1915.

Pour le lecteur peu familier de l'histoire littéraire arménienne, il importe de noter le contexte d'où émergea Siamanto au tournant du 20ème siècle. Dans la seconde moitié du 19ème siècle, l'Arménie Orientale (dans l'empire russe) comme l'Arménie Occidentale (dans l'empire ottoman) connurent une renaissance culturelle. Dès la seconde moitié du 18ème siècle, l'Arménie Orientale et Occidentale absorbèrent plusieurs dimensions de la tradition intellectuelle en provenance d'Europe et de Russie. Les mouvement européens des Lumières et du Romantisme eurent un impact sur les écrivains et les penseurs arméniens. Voltaire, Racine, Rousseau et Hugo, par exemple, incarnaient des idées sur les libertés civiles et l'égalitarisme, idées que les écrivains arméniens s'approprièrent pour les aider à traiter la situation sociale et politique déplorable de l'Arménie sous domination ottomane.

Même si l'impact de la culture française sur les écrivains et les penseurs arméniens semble avoir été fondamental, Byron et Shelley, Swift, Milton et Shakespeare ont eux aussi contribué pour leur part à la renaissance culturelle arménienne, comme le fit le Risorgimento italien, par l'intermédiaire du monastère arménien situé sur l'île de San Lazzaro à Venise. Les moines mékhitaristes - qui recueillirent Byron en 1816, année où il étudia l'arménien classique - constituaient un pont entre l'Arménie et l'Italie depuis 1717. Dante, Manzoni et Leopardi furent traduits en arménien à partir du milieu du 19ème siècle. Pour les Arméniens, les révolutions démocratiques de France, d'Allemagne et d'Italie au milieu du 19ème siècle et ensuite, représentaient autant de signes de progrès et d'idéaux de liberté.

Si les influences européennes du 19ème siècle ont aidé à former Siamanto, la renaissance d'un intérêt parmi les Arméniens pour leur art et leur culture fit de même. A l'instar de nombre de cultures européennes, l'Arménie de la fin du 19ème siècle connut son propre mouvement romantique, les écrivains et artistes arméniens redécouvrant leur poésie pré- et proto-chrétienne, comme l'épopée de David de Sassoun et les poèmes mystiques inventifs de Grégoire de Narek, ainsi que la tradition des balades de Sayat Nova et la musique populaire rurale, que le prêtre et compositeur Komitas Vartabed recueillait, adaptait et composait. Des miniaturistes d'exception du Moyen Age, comme Toros Roslin et Sarkis Pidzak, faisaient aussi sensation, de même que les réalisations architecturales pionnières des premières églises chrétiennes et de l'Arménie médiévale, illustrées de manière spectaculaire par la découverte de la cité médiévale d'Ani, que l'on croyait perdue, par l'archéologue russe Nikolas Marr dans les années 1890.

C'est dans ce milieu que Siamanto grandit avec une sorte de cosmopolitisme nouveau pour les intellectuels arméniens. Comme d'autres écrivains modernes en arménien occidental de sa génération - Daniel Varoujan, Vahan Tekeyan, Zabel Essayan et Krikor Zohrab, pour n'en citer que quelques-uns - Siamanto absorba les traditions européennes dans les traditions arméniennes. Vu du 21ème siècle, la perte est difficile à évaluer : toute une génération d'écrivains en arménien occidental fut anéantie par le gouvernement ottoman, au moment même où ils émergeaient en tant que génération conduisant la littérature arménienne vers le modernisme, tout en lui conférant un rayonnement international. Par bonheur, un solide corpus de leurs œuvres survit, dont plusieurs traductions élégantes de poésie en anglais, nombre desquelles ont été réalisées par la poétesse Diana Der Hovanessian, qui les a fait connaître à un nouveau public.

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Il n'est rien de comparable aux Nouvelles rouges de mon ami dans ce que je connais de la poésie du 19ème siècle. Il s'agit d'un livre forgé à partir de certaines modes littéraires en faveur au 19ème siècle, tout en évoluant vers quelque chose de saisissant et de neuf. Les poèmes des Nouvelles rouges ébranlent les normes traditionnelles du genre et de la poésie qui définissaient la poésie de la fin du 19ème siècle dans la littérature arménienne, ainsi que celle de la tradition anglo-américaine. Bien que Siamanto adopte certaines conventions arméniennes de la fin du 19ème siècle, en créant des monologues dramatiques et des trames narratives mimétiques, la violence extrême qu'il cherche à représenter l'amène à un langage d'une nature si crue, si tranchante et sans concession qu'il subvertit tout ce qui pourrait évoquer, suggérer ou insinuer quelque esthétique élégante, la quête d'une nature inspirante ou ce sublime par lequel une grande partie de la poésie fin-de-siècle se définissait dans la poésie américaine et anglaise.     

En élaborant une langue plus âpre et une parole vernaculaire, Siamanto se passe souvent des notions traditionnelles de métaphore. Son réalisme brutal me frappe, car il doit plus aux poèmes de Walt Whitman lors de la Guerre de Sécession qu'à la poétique de l'art pour l'art d'un Mallarmé ou des préraphaélites, si caractéristiques de la fin-de-siècle. A l'instar des poètes anglais de la Première Guerre mondiale, Siamanto découvre que l'impact de la violence de masse l'éloigne de l'esthétique plus romantique qui avait inspiré ses premiers poèmes, dans lesquels il tente de revendiquer un passé arménien sublime, réinventer un mythe arménien et saisir des forces transcendantes.

Comme les poèmes des Nouvelles rouges luttent avec le "mal premier," pour reprendre son expression, Siamanto est obsédé par la culture musulmane de la Turquie, ses modalités et ses capacités à diaboliser l'autre. Ce qui est arrivé aux Arméniens de l'empire ottoman en 1909, puis en 1915, est aussi arrivé sous des formes différentes aux Grecs de Turquie Occidentale et du Pont, ainsi qu'aux Assyriens du sud-est de l'Anatolie, durant cette période de génocide et d'épuration ethnique des chrétiens ottomans, qui va de 1915 à l'incendie de Smyrne en 1922. La texture des poèmes comporte ainsi de larges implications sur la dynamique du pouvoir et la diabolisation de l'autre. A cet égard, les poèmes des Nouvelles rouges ont une place de plus en plus visible dans l'intérêt contemporain pour la dynamique de la poésie en rapport avec des situations de violence de masse. La popularité de poèmes tels que "La Danse," "La Croix" et "Douleur," depuis leur première apparition dans l'anthologie de Carolyn Forché, Against Forgetting: Twentieth-Century Poetry of Witness (1), puis dans la traduction anglaise de Nouvelles rouges de mon ami en 1996 (2), me frappe à la façon d'un baromètre témoignant d'un élargissement certain de la poésie dans notre culture littéraire actuelle.   

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Les poèmes des Nouvelles rouges pourraient être présentés comme des poèmes du témoignage, un terme qui s'est acquis une visibilité grâce à l'anthologie de Carolyn Forché parue en 1993 et l'évolution discursive des études sur le génocide. Je suis néanmoins plus enclin à penser la capacité de Siamanto à absorber la violence et à donner pour tâche au poème lyrique de transformer et manipuler l'événement. En s'engageant dans des situations extrêmes, faites de tortures, de meurtres et de viols, Siamanto tente de trouver une langue capable de compression linguistique et de précision lyrique, permettant aux poèmes de susciter scènes, images et voix dialogiques. Dans la plupart des poèmes, Siamanto tait une expression personnelle afin de susciter distance et détachement en créant des personnages via un monologue dramatique et parfois même un dialogue vocal. En ce sens, ces poèmes participent d'une sensibilité de dramaturge. Le point de vue et les techniques de cadrage, dans la plupart de ces poèmes, sont une manière pour le poète de traduire la violence avec un détachement qui crée sa propre ironie.

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Si l'on considère les Nouvelles rouges de mon ami depuis la fin du 20ème siècle, l'on éprouve comme une postmodernité quant aux stratégies disruptives à l'œuvre dans ces poèmes. Par son refus d'être ornemental, générique, métaphysique, Siamanto insiste sur la nécessité de voir clairement quelque chose qui a trait à l'impact de la violence de masse sur le moi, la structure de l'organisation sociale et, bien sûr, l'imaginaire qui suit. Lire ce simple vers extrait d'un poème du recueil, intitulé "Le Fils," c'est croiser un emblème prophétique écrit au début du 20ème siècle : "Sur des kilomètres, des fermes en cendres, des cadavres épars, et dans son séjour son épouse, nue et poignardée." Avant même que les poètes anglais de la Première Guerre mondiale ne se retrouvent confinés dans des tranchées, les poèmes de Siamanto avaient absorbé un type d'expérience qui allait changer notre idée de la poésie, dans sa portée et son registre.

[Extrait de : Peter Balakian. Vise and Shadow: Essays on the Lyric Imagination, Poetry, Art and Culture. Chicago: University of Chicago Press, 2015. Chapitre 10 : "Siamanto's Bloody News."]

NdT

1. Carolyn Forché. Against Forgetting: Twentieth-Century Poetry of Witness. WW Norton & Co., 1994, 812 p.
2. Siamanto. Bloody News from My Friend: Poems. Translated by Peter Balakian and Nevart Yaghlian. Wayne State University Press, 1996, 72 p.

[Titulaire de la chaire Donald M. and Constance H. Rebar en Sciences Humaines et professeur d'anglais à l'Université Colgate (Hamilton, NY), Peter Balakian est l'A. de nombreux ouvrages en prose et de poésie, dont The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response (HarperCollins, 2003], et de mémoires, Black Dog of Fate (Basic Books, 1997). Il est co-traducteur avec Nevart Yaghlian de Bloody News from My Friend de Siamanto (Wayne State U. Press, 1996).]   

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Traduction : © Georges Festa - 04.2015