samedi 23 mai 2015

Donald Abcarian, Eddie Arnavoudian : The way we lived then: In remembrance of the victims of the 1915 Armenian Genocide / Notre vie d'alors : En souvenir des victimes du génocide arménien de 1915



 Atelier arménien de cordonnerie, Harpout [Kharpert], [avant 1915]
© www.houshamadyan.org


Notre vie d'alors :
en souvenir des victimes du génocide arménien de 1915
par Donald Abcarian et Eddie Arnavoudian
Groong, 24.04.2015


Quelle plus belle commémoration, si nous intégrions dans notre vision de l'avenir ce qu'il y avait de meilleur dans notre façon de vivre avant 1915.

Les images d'une oppression violente du génocide Jeune-Turc sont devenues centrales pour définir et dès lors profondément déformer la vérité historique sur la vie des communautés arméno-occidentales sous domination ottomane. Des caravanes de déportés anonymes vouées à la mort, des empilements de crânes et d'ossements gisant dans les sables du désert, des cadavres épars le long des fleuves et des rochers, des bandes d'enfants émaciés, n'ayant plus que la peau sur les os, des survivants au regard éteint, blottis dans des camps de réfugiés.

Or ils ont vécu d'autres vies jusqu'à 1915.

Dans ses récits (Œuvres, Erevan, 1986, 544 p.), Hagop Mentsouri (1886-1978) fait revivre ces existences. Il ramène les victimes du génocide à leurs villages et foyers. Il nous donne leurs noms et leurs biographies. Il les montre en chair et en os, à la veille de la catastrophe.

Ecrivant dans la Turquie kémaliste d'après le génocide, Mentsouri n'eut pas affaire à l'oppression et au génocide ottoman. Mais cette absence ne diminue en rien les admirables vérités qu'il dévoile. L'oppression et le génocide ne furent jamais les seules formes, la somme totale d'expérience dans les terres historiques de l'Arménie Occidentale. Pour atroces qu'aient été l'oppression et l'exploitation, les communautés arméniennes bénéficiaient d'une aisance telle qu'elle s'épanouissait dans les entreprises au quotidien, dans les espoirs, les rêves et les drames de la vie au jour le jour. Mentsouri nous rappelle que ces communautés profitaient en outre d'une proximité plus généreuse avec la nature et la faune, partant d'une existence plus équilibrée, moins aliénée quant à ses fondements, ni avidement destructrice, comme nous le sommes aujourd'hui.

Révélant des vérités plus profondes encore, Mentsouri montre qu'à un niveau essentiel, les animosités nationales et religieuses entre Arméniens, Turcs, Kurdes, Assyriens et autres, étaient des impositions sans rapport, étrangères, plaquées sur d'autres modes de vie plus écologiques, plus naturels. Et ce sont précisément ceux-ci que Mentsouri restitue dans tout leur éclat et leur diversité, mais aussi leurs nuances plus sombres. Nous découvrons des communautés arméniennes partageant ce qui était alors une terre multinationale, évoluée au plan historique, où les gens ordinaires, fussent-ils Turcs, Kurdes, Arméniens, Assyriens ou autres, coexistaient et coopéraient dans une harmonie des plus prometteuse, une promesse qui fut anéantie par le projet ottoman et Jeune-Turc.

I. Notre vie d'alors : selon les termes d'Hagop Mentsouri

Extraits du récit d'Hagop Mentsouri, "Siraharoutioun me" [Romance], traduit par Donald Abcarian. L'ouvrage fut publié pour la première fois dans le recueil Gabouyd Louys [Lumière bleue], aux éditions Varol, à Istanbul en 1958. Mis à part les autres thèmes abordés, cette traduction s'intéresse à la description détaillée de la moisson, telle qu'elle se pratiquait dans son village natal avant 1915.

"A cette époque je poursuivais mes études secondaires à G., la capitale de notre province. Mon village natal était situé dans un secteur agricole fertile, sur la rive gauche de l'Euphrate, à l'extrême sud de la province, à six jours de là à dos de mulet. Le secteur comptait deux villages, un grand et un petit, mais tous deux avec le même nom. Je venais du plus petit.

Je me suis trouvé au loin pendant six ans au total, sans même rentrer pendant les vacances; je restais à l'école comme de nombreux autres élèves, originaires de villages reculés. J'éprouvais toujours un besoin urgent de rentrer, quand l'été arrivait, mais c'était un long voyage et mes moyens étaient limités. Il était bien naturel pour moi d'aimer mon village et d'en garder une mémoire bien vivante. Après tout, je n'étais qu'un petit villageois en mon for intérieur. Je ressentais une profonde nostalgie. 
        
Il y avait aussi un facteur littéraire. La littérature que nous lisions à l'époque se focalisait entièrement sur la vie au village, qu'elle décrivait avec tout le lyrisme inspiré et la ferveur patriotique, dont ses auteurs étaient capables. J'étais complètement sous le charme.

En outre, nous formions un petit groupe d'écrivains en herbe. On publiait un journal une fois par mois - manuscrit, pour être exact - dont les pages étaient emplies de prose et de vers. On organisait des réunions, des débats, des randonnées, le tout avec l'enthousiasme propre à notre âge. On croyait tous dans ce mouvement qui venait d'émerger dans notre littérature d'alors et qui soutenait que chaque branche de l'art arménien devait refléter l'âme du peuple, illustrer ses formes uniques de beauté, extraire sa nourriture et son inspiration à même la sève de la nature, vibrer avec elle, ces moyens étant les seuls pouvant réaliser l'humanité la plus achevée qui soit. Et pour cela il fallait aller à la source même, au village par-dessus tout. C'est là qu'il fallait vivre, cela qu'il fallait aimer. J'ai commencé alors à me dire : quel meilleur endroit pour poursuivre mes études que mon village à moi ?

Une fois passés mes examens de cinquième année et les vacances d'été étant déjà dans leur deuxième ou troisième semaine, je pris enfin la décision de rentrer. Je recevrais mon diplôme l'année suivante et, avec l'aide de l'école, j'espérais partir à l'étranger compléter mes études. Il était évident que, si j'hésitais, beaucoup de temps passerait avant que je n'aie à nouveau la chance de réaliser mon rêve.

Voilà quel était mon plan. Je vivrais dans mon village et ferais le tour de tous les secteurs environnants. J'essaierais de mener des enquêtes et de rassembler des matériaux. Puis je participerais à tous les travaux du village. Non seulement ce serait un bon exercice, mais, dans la pensée de notre petit cercle à l'école, la seule manière de comprendre pleinement chaque aspect d'un village arménien était de se joindre à la population et de s'identifier à elle. Ah ! L'idéalisme fervent des années de formation !

Cette année-là, la moisson débuta au milieu du mois de juillet. Suivant le modèle institué par nos ancêtres, nous avions réparti la terre en deux moitiés, plantant alternativement dans une moitié en laissant l'autre en jachère. Une moisson médiocre était chose rare. Même si les pluies n'arrivaient pas et qu'il y ait une sécheresse, les vents du nord continuaient de souffler et assuraient que la récolte ne sècherait pas, mais qu'elle continuerait de croître et se fortifier. Cette année-là, à nouveau, ce fut une moisson abondante, de toute beauté, grâce à notre terre fertile, bien cultivée. La moisson arrivée à maturité recouvrait maintenant toute la plaine, les versants escarpés de la montagne et les rives de l'Euphrate. Cela faisait plaisir à voir. Elle ondulait, oscillait et virevoltait.

Les tiges de blé ployaient sous le poids de la moisson, bordés des quatre côtés par de denses rangées de grains prêts à éclater avec l'amidon qu'ils contenaient. Saupoudrés d'une fine couche de pollen, les champs de blé s'étendaient au loin dans un rougeoiement. Si l'on essayait d'y entrer, l'on était happé en entier. Même un serpent n'eût pu s'y frayer un chemin. Un cavalier eût été forcé de s'arrêter au bord, incapable de trouver une ouverture. Si l'on tentait de jouer de la faucille, impossible de la rabattre; elle eût été bloquée à la surface. Pour reprendre le langage pictural de nos villageois, c'était une mer à moissonner, et nous étions enchantés de la savoir nôtre.

J'avais mon rôle à jouer, moi aussi. Après tout, n'était-ce pas précisément ce que j'avais en tête à l'école ? J'adorais la moisson. J'adorais dormir à la belle étoile, à flanc de montagne, partageant tous les plaisirs des moissonneurs. Qui plus est, les maisons se vidaient, lorsque la moisson débutait, et je me serais ennuyé à mort dans le village déserté.

Je fus choisi pour être porteur de gerbe, comme on disait au village. J'avais pour tâche de rassembler les alignements de gerbes, que les faucheurs laissaient derrière eux, de les charger sur des mulets et de les acheminer jusqu'à l'aire de battage - ce qui n'était pas chose aisée. J'avais devant moi une caravane de sept mulets, des chemins de montagnes escarpés et rocailleux, et des gerbes de la longueur d'un homme. Les gerbes devaient être chargées bien en hauteur à dos de mulet, pour qu'elles ne touchent pas le sol et ne s'endommagent pas en route. Le voyage jusqu'au village prenait entre une heure et demie et deux heures, et ce sous le soleil de plomb de juillet, du matin au soir, quatre fois par jour. Mais j'avais été accoutumé à ce genre de labeur dès mon plus jeune âge. J'avais encore le visage, le cou et les mains bien bronzés. Je savais comment m'y prendre.

Aujourd'hui encore, ces images du passé sont bien présentes dans mon esprit - les mulets avec leurs chargements, avançant en file indienne devant moi, le bruissement continuel des gerbes se frottant mutuellement. Je suivais, le visage ruisselant de sueur, un bâton fourchu en main, prêt à étayer les chargements s'ils commençaient à glisser. Les mulets étaient totalement dissimulés sous leurs chargements, donnant l'impression d'être de simples tas de gerbes arpentant d'eux-mêmes la route d'un pas ferme.

Chemin faisant, je croisais des champs emplis d'hommes et de femmes sans cesse en train de moissonner. Des caravanes de mulets et d'ânes ployant sous les gerbes surgissaient de toutes parts. Elles s'approchaient, nous ne faisions plus qu'une longue caravane, puis, accompagnés du chant et du concert des cloches suspendues à l'encolure de nos bêtes, nous descendions triomphalement au village et dans l'aire de battage...

Je rentrais aux champs pour découvrir que les moissonneurs s'étaient mis à chanter. Des chants s'élevaient ici et là. La lune venait de surgir au-dessus de la montagne et éclairait tout le paysage. Chacun progressait, avançant par rangs, moissonnant au clair de lune, se hâtant d'achever sa tâche. Ils entonnaient des chants de la moisson, du genre "Viens, ma belle, partons tous les deux" et "Des profondeurs la lune est sortie." A chaque fois les hommes commençaient, puis les femmes reprenaient. Leurs mains protégées par des gants de laine, ils travaillaient courbés et, chantant à tue-tête, s'avançaient avec leurs faucilles, s'élevant et s'abaissant, résonnant contre les tiges. Puis hommes et femmes se livraient à un concours. Chacun choisissant une rangée égale de blés à terminer avant l'autre, progressant rapidement des deux côtés, brandissant leurs faucilles d'une main ferme et laissant derrière eux poignée après poignée de tiges moissonnées. Soudain, dans un concert de rires sonores, les femmes atteignaient en premier le terme de leur rangée et criaient victoire.

Dans le champ juste en dessous, un autre spectacle se présentait. Je me relevai pour regarder. Deux jeunes hommes, courbés et fauchant côte à côte de concert, transportaient sur leur dos un enfant. Avec l'un de ses pieds planté sur chacun d'eux, ils le portaient en avant sans que jamais il ne perdît l'équilibre. Parallèlement, ils se livraient joyeusement à un dialogue mélodieux, fait d'appels et de réponses, fréquemment ponctué de plaisanteries et d'éclats de rire, poussant de toutes parts les moissonneurs à marquer une halte pour célébrer l'événement.

D'en bas, au loin, arrivait le son des cloches résonnant à l'unisson sur une caravane d'animaux chargés de la moisson et se frayant un chemin parmi les champs. Quel beau spectacle par une belle nuit de pleine lune ! Emerveillé, je contemplais, écoutant avec un plaisir sans fin. Ces scènes m'étaient familières depuis mon enfance. J'étais heureux d'être là, partageant les plaisirs des autres villageois. J'y voyais plus une fête que du travail, un moment de réjouissances dans les champs au clair de lune."                                 

FIN

Cette magnifique évocation de notre existence d'alors, cette reconstitution des communautés, lorsqu'arrivait la saison des moissons, lorsque tous célébraient collectivement les bienfaits de leur labeur, a quelque chose de la puissance poétique du Chant du pain de Daniel Varoujan. C'est la vérité de la vie quotidienne saisie telle qu'elle était vécue et ressentie dans ces moments authentiques de bien-être et de liberté, hors de tout despotisme. Une splendeur sans bornes détruite par le génocide. En la saisissant, l'ouvrage de Mentsouri donne la mesure des atrocités.
Au sein de ce tableau d'une nature féconde, d'une communauté harmonieuse, se tisse un conte tragique qui nous prémunit de tout passé romancé. Un amour réciproque est mis en pièces, un amour à l'unisson de ce qui l'entoure est foulé aux pieds. Naro est séparée du jeune garçon qu'elle aime et mariée à un homme plus riche. Quelle cruauté flagrante ! Quelle opposition amère entre la beauté de l'ordre naturel et celle d'un amour anéanti au premier appel par calcul social et économique ! Il s'agit néanmoins d'un amour qui, malgré sa fin obligée, demeure la sculpture vivante d'existences vécue à la veille de 1915.

II. La veille

Dans un récit aussi captivant que les meilleures toiles de l'Angleterre rurale par Turner, Constable ou Gainsborough, Mentsouri redonne vie aux communautés rurales d'Arménie Occidentales avec leur vigueur et leur énergie. Voici des gens ordinaires, gérant leurs vies et leurs amours, contre vents et marées, plantant et moissonnant, prenant soin de leur bétail, chassant, priant et jouant, faisant l'amour, causant scandale, riant et pleurant, offrant et trichant, haïssant, rêvant, se mariant, donnant naissance et enterrant, tout comme nous le faisons aujourd'hui.

Le premier récit du volume, intitulé à juste titre "Entrée," constitue une admirable introduction. Bien que dénué quasiment de toute action, il déborde de vie - un garde champêtre, un porteur d'eau, le moulin local, de jeunes garçons s'amusant à tuer un serpent, des ménagères s'affairant à la cuisson, des vieillards assis près d'un ruisseau, tandis que des femmes lavent le linge de la famille. Voici aussi le prêtre des lieux, la jeune épousée, des jeunes femmes préparant du yaourt. Par un chaud midi, tandis que les oiseaux chantent, une chèvre, un agneau et un mulet livrés à eux-mêmes pénètrent dans les champs de blé et broutent à loisir, jusqu'à ce que le garde-champêtre les en chasse. Autre récit, "Doursoun Effendi," en une seule page fourmillant de détails, donne à voir un contexte social et économique avec ses percepteurs d'impôts, ses usuriers soutenus par la police et les autorités au service d'un ordre foncier dominé par de grands propriétaires de nationalités diverses, parmi lesquels les Arméniens ne sont qu'une minorité.

Les récits de Mentsouri englobent bien plus que ce que leur nombre de pages pourrait le faire penser. Une profusion de détails à l'équilibre subtil saisit dans un même ensemble artistique la géographie du village, son environnement naturel, ses hommes, femmes et enfants, son économie politique, ses mœurs locales et sociales. De même que ses us alimentaires, ses coutumes, ses fêtes religieuses et sociales, ses traditions, superstitions et préjugés, ses pratiques et inhibitions sexuelles, la séparation des sexes lors de la prière, ses modes vestimentaires, son bétail et ses loisirs. Ses histoires racontent les privilèges d'un clergé souvent corrompu, dévoilent la structure de classe de la communauté et d'un œil critique les relations avec les voisins non arméniens (1). Fait inhabituel dans la littérature arménienne, qui au mieux ne propose qu'une communauté asexuée, Mentsouri n'hésite pas à aborder les mœurs sexuelles et le désir masculin, en particulier.

Les moments élémentaires de la vie universelle - faite de travail, d'amour, de cupidité, de tromperie, de sexe et de mort, moments qui sont livrés avec toute leur fougue, leurs plaisirs et leurs souffrances, sont exposés tout au long avec une simplicité étudiée et mis en œuvre avec une acuité émotionnelle et psychologique. Ainsi, le malheur d'une jeune femme contrainte d'épouser un vieil homme, les souffrances d'une mère pour son fils disparu, le chagrin d'un homme qui a perdu son âne bien-aimé, l'émerveillement et la joie devant le printemps et ses fleurs, le bouillonnement de rage contre les humiliations de la part des privilégiés. L'insistance d'un frère affolé, cherchant désespérément un prêtre pour administrer l'extrême-onction à sa sœur mourante, proclame ce profond besoin humain d'un rituel face à la mort. D'autres passages saisissent bien l'éveil sexuel chez de jeunes garçons, les frustrations d'un jeune homme encore célibataire, la détermination d'une jeune veuve à se remarier, en dépit des volontés de sa belle-famille, les angoisses et les incertitudes d'un jeune amour et bien plus encore.

Tout grief d'idéaliser la vie au village est réfuté dans des récits qui font état de l'asservissement des femmes. Dans la littérature arménienne moderne tout entière, il n'est rien de plus fort que "Hayan's Mouchen," qui en cinq pages seulement relève l'énormité de la déshumanisation des femmes, de leur existence de mules, de bêtes de somme, de domestiques au service du désir des hommes et d'esclaves domestiques. Un projet de mariage d'un jeune garçon révèle une pratique couramment utilisée pour attirer le travail féminin au sein du foyer patriarcal. La chose est entreprise avec la même rigueur et exactitude de calcul que lorsqu'il s'agit d'acheter une bête de somme. Cette terrible vérité est soulignée par la précision avec laquelle cette structure de relations est exposée, ancrée au plus profond de la conscience collective et individuelle, en tant que phénomène immuable et naturel.

Nanties de leur culture, de leur langue, de leurs traditions et de leur religion nationale caractéristiques, ces communautés arméniennes coexistaient avec les Turcs, les Kurdes, les Assyriens et autres populations. Mentsouri les montre partageant, fêtant, adaptant des coutumes, s'offrant mutuellement l'hospitalité, se joignant aux mariages d'autrui, comptant sur des travaux réciproques, vivant de fait tout un réseau de relations unies et mutuellement valorisantes. Un lacis et un mélange qui, de nos jours, dans le sillage d'un siècle envenimé par l'héritage ottoman et Jeune-Turc, est quasiment inconcevable (2).

Artiste consommé, Mentsouri est aussi un historien social, à la fois subtil et intègre, dans la tradition de Thomas de Metsop [Tovma Medzopetsi] au 15ème siècle et d'Arakel de Tabriz [Arakel Tavrishetsi] au 17ème siècle, qui notera plus tard la recomposition démographique de l'Arménie historique. La diversité nationale est peut-être née des guerres, des conquêtes et des colonies. Or la coexistence entre gens ordinaires de toutes nationalités devint inévitablement la condition de la production et de la reproduction de toutes leurs existences. A la lecture de Mentsouri, on réalise qu'aucune autorité étatique supérieure ou extérieure n'était nécessaire pour amener coexistence et collaboration. Nulle constitution, nulle loi, nulle police ou armée n'était nécessaire pour faire lever une mise en partage généralisée, banalisée, mutuelle de la musique, des traditions, de langues et de coutumes. Bien au contraire, c'est une intervention politique extérieure, orchestrée par l'Etat ottoman et les Jeunes-Turcs, qui détruisit l'harmonie prometteuse, bâtie par les gens ordinaires issus de nationalités et de religions diverses.                          

A notre époque de haines nationalistes et religieuses croissantes, la terre multinationale de Mentsouri est un exemple universel de formes réalisables, plus nobles. De même, son tableau d'une existence pas si lointaine, bien moins déracinée, d'une société et d'une communauté qui, tout en vivant dans un monde divers au plan national et social, vivaient d'une manière qui permettait la reproduction écologique du monde de la nature et de la faune. Nos ancêtres vivaient à la dure, souvent misérables, toujours soumis à la tyrannie. Mais ils vivaient en ayant davantage conscience de leur dépendance à l'égard de la nature et de la faune, plus à l'aise avec ses rythmes, dans une relation nouvelle avec les champs, les montagnes et la flore, d'une façon plus durable et plus humaine.   

En 1915, voici un siècle, il fut mis fin à cette existence, du jour au lendemain, catégoriquement et irrévocablement.

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Hagop Mentsouri n'est pas le seul à avoir reconstitué au plan artistique la vie des Arméniens dans leurs terres ancestrales occidentales avant 1915. Associé au genre improprement qualifié de 'littérature provinciale,' en réalité une authentique littérature nationale arméno-occidentale émergente, Mentsouri fit partie de ce nombre grandissant d'écrivains qui choisirent de se focaliser non pas sur la diaspora - d'Istanbul, Tbilissi ou Bakou -, mais plutôt sur l'Arménie ancestrale, le foyer de la vie nationale. Beaucoup furent victimes du génocide, dont le grand Telgadintsi [Hovhannès Haroutiounian] (1860-1915), Rouben Zartarian (1874-1915),  Hrant (1859-1915), Gégham Barséghian (1883-1915). Avec d'autres, comme Servantziants, Hamasdegh (1895-1966), Msho Gegham [Gégham Ter-Karapétian] (1856-1918) et Vahé Haig (1896-1983), ils ont reproduit à eux tous et donc préservé pour nous la mémoire immense et profonde de ceux qui périrent en 1915.    

Notes

1. Pour une présentation sociologique détaillée, voir S. Papikyan, "The western Armenian village in Mntsouri's short stories" [Le village d'Arménie Occidentale dans les nouvelles de Mentsouri], Lraber, 2012, n° 1
2. Pour un débat bienvenu sur l'univers multinational de Mentsouri, voir Florian Riedler, "Hagop Mntsouri and the Cosmopolitan Memory of Istanbul", European University Institute, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Mediterranean Programme, EUI Working Papers, RSCAS 2009/13 - ISSN : 1028-3625

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Traduction : © Georges Festa - 04.2015
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.