dimanche 31 mai 2015

Micheline Aharonian Marcom - Draining the Sea




 Micheline Aharonian Marcom
Draining the Sea
Riverhead Books, 2008

par Terry Pitts
Vertigo, 04.01.2014


Je suis ce mec qui ramasse des cadavres. Je bouffe des photos, moi aussi je suis mort. Crevé, un fils de pute; du genre à pas regarder en arrière. Rien que l'avenir devant moi, pas de présent; un mec sans histoire; un mec sans espoir...

Draining the Sea [Assécher la mer] (Riverhead Books, 2008), de Micheline Aharonian Marcom, est le troisième volet d'une trilogie qui comprend Three Apples Fell from Heaven (2001) et The Daydreaming Boy (2004) (1). Sans être véritablement une trilogie, ces trois romans prennent chacun racine dans le génocide arménien. Le premier, Three Apples Fell from Heaven, est un livre poétique, viscéral sur l'oppression brutale, le meurtre et l'exil forcé de plus d'un million d'Arméniens vivant dans ce qui constitue actuellement la Turquie, vers 1917. Dépourvu de narrateur ou personnage principal, il suit les destinées d'êtres pris au piège du chaos. Puis vint The Daydreaming Boy, qui se situe à Beyrouth en 1963, avec les premiers signes de la guerre civile de ce pays, surgissant en toile de fond. Il compte essentiellement un seul personnage, dans la cinquantaine, prénommé Vahé, qui est le produit d'un réseau d'orphelinats mal géré et mis en place pour gérer les enfants orphelins du génocide. A mes yeux, Daydreaming donne l'impression d'un livre de transition, à demi accompli. Vahé est un personnage pathétique, grossier et peu sympathique, tel un réceptacle médiocre et indigne de la langue explosive, onirique de Marcom. J'ai trouvé curieux le fait que son existence indolente, lascive et violente, résulte davantage de l'orphelinat que des lointains événements en Turquie à quoi se rapportent son héritage et sa famille. Le troisième livre, Draining the Sea, nous emmène à la fin du vingtième siècle et aux Amériques, sur les pas d'un émigré à l'ouest du globe. Draining the Sea revient lui aussi à ce genre d'histoire gorgée de sang, dans laquelle nous avait plongé Three Apples, sauf que la violence se déroule ici lors de la guerre civile qui éclata au Guatemala dans les années 1980.

Draining nous transporte implacablement dans la tête du narrateur de Marcom et ce n'est pas beau à voir. Cet homme qui n'a pas de nom, désagréable, qui vit à Los Angeles, déclare tout de go : "Je suis un mec irritable, gros et moche" et "C'est pas des histoires pour les âmes sensibles." Quand il roule dans les rues et les autoroutes de Los Angeles ou assis à broyer du noir chez lui, il s'adresse obsessionnellement en pensée à une femme prénommée Marta ("l'indigène"), victime d'un massacre dans le village d'Acul, au Guatemala, en 1982. Le narrateur nous fait explicitement savoir qu'il a eu des relations sexuelles avec Marta au Guatemala, avant d'être apparemment responsable ou complice de ses tortures et de sa mort. Du moins, à ce qu'il semble. Le narrateur de Marcom fait aussi entendre, à la façon d'un oracle, l'histoire des Amériques post-colombiennes. "Je suis un scribe, un sténographe du désir," déclare-t-il, renvoyant à ce demi-millénaire de bain de sang, de Columbus au Guatemala. Sa confession rageuse, emplie de dégoût de soi, est une mise en accusation puissante de la colonisation des Amériques, de l'échec du rêve américain et de la psyché de l'homme blanc.

J'avais pas envie de te buter, pas plus peut-être que j'ai eu envie de buter et de buter une deuxième fois les gamines et les gamins des Gabrielino (leur existence) pour que cet Américain en devienne un : un Américain dans sa ville; une idée d'homme ? et mes idées dans ma tête (à moi ?) bourrées d'histoire par mes profs, de souvenirs de gamins de cour de récréation, fourre-moi la tête dans la crasse, le macadam, cette vision de mains au loin dans la cour de récréation, les filles dans la rangée du fond; la télé qui hurle en arrière-plan. Ces Amériques qui nous font et qui nous défont, défaites, qui te font sans cesse - la maladie, les lois sur le vagabondage, les lois sur le lynchage, les règlements sur les routes des Blancs et les Indiens. - Tu existes, ma chérie ? Et sinon, je peux ?

Il sait que la civilisation occidentale moderne est déphasée et sa confession se veut un testament et, en partie, une réparation de cette histoire sadique et criminelle. D.H. Lawrence et Walt Whitman sont les anges terrestres, rédempteurs qui planent au-dessus de ce livre et leurs mots sont souvent enchâssés dans le texte de Marcom. Dans tel passage, le narrateur cite Lawrence : "Il nous faut revenir à un rapport, un rapport vivant et nourricier avec le cosmos et l'univers."

Ce livre m'a hanté pendant plus d'un mois. Le récit et le rappel d'actes sexuels misogynes et de tortures est pénible à lire. Et j'ai sans cesse eu l'impression d'être frustré par mon incapacité à déterminer si le narrateur est véritablement l'auteur de ces actes ou s'il les imagine "simplement," même si je sais que la réponse est double : le narrateur est en même temps un personnage et la voix de l'histoire. Je ne pense pas que l'on puisse douter que ce soit délibéré de la part de Marcom. A travers des personnages désagréables et des actes déplaisants, elle oblige le lecteur à vivre son texte au plan tant viscéral qu'intellectuel. Son objectif semble être de repousser toute lecture facile ou toute interprétation simpliste. L'on est sur la corde raide du début à la fin, mais Marcom ne doute pas que l'on puisse tomber et immédiatement reprendre pied. En fin de compte, j'ai trouvé Draining the Sea le livre le plus étonnant et le plus fort de cette trilogie. (Au fait, le titre provient d'une déclaration du général guatémaltèque Rios Montt : "La guérilla c'est le poisson. Le peuple c'est la mer. Si tu n'arrives pas à attraper le poisson, tu dois assécher la mer.")

Tous les ouvrages de cette trilogie utilisent des photographies pour ancrer le texte dans l'histoire, opérant comme une sorte de contrôle que des gens réels et des événements réels président aux récits de Marcom. Dans Draining the Sea, chacun des cinq chapitres du livre débute par deux photographies qui font le lien entre la Los Angeles "sans âme," le génocide arménien et la guerre civile au Guatemala.                      

NdT

1. Micheline Aharonian Marcom, Le Garçon qui rêvait le jour, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2014
Micheline Aharonian Marcom, Trois Pommes sont tombées du ciel, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2015

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Traduction : © Georges Festa - 05.2015

Traduction française en cours (Georges Festa) (à paraître en 2016)