jeudi 4 juin 2015

Ramela Grigorian Abbamontian : Raffi Hadidian's Los Angeles Photographs: Isolation and Movement in the Big City / Les photographies de Los Angeles de Raffi Hadidian : isolement et mouvement au sein d'une mégapole





© Raffi Hadidian, série "Street Photography"
www.flickr.com
Avec l'aimable autorisation de l'A.


Les photographies de Los Angeles de Raffi Hadidian :
isolement et mouvement au sein d'une mégapole
par Ramela Grigorian Abbamontian
Asbarez.com, 31.10.2014


Le photographe libano-arménien Raffi Hadidian (né en 1972) a un appareil photo en main depuis l'âge de 19 ans, mais sa passion pour les images et traduire leur puissance en racontant une histoire a débuté bien plus tôt.

A l'âge de 6 ans, Hadidian arrive du Liban déchiré par la guerre à Los Angeles. Très vite, il utilise des images visuelles pour reconstituer et donner sens à son lieu de naissance. La première fois, vers 7 ans, il utilise des voitures en miniature Matchbox et de petites boites en papier pour créer une ville improvisée dans un bac à sable avec son frère Ara. Tandis que son frère fait craquer une allumette, Hadidian photographie (à l'aide d'un appareil photo Kodak 110) les flammes d'une ville incendiée. Ce premier souvenir de création d'images révèle une volonté de comprendre la ville de ses origines et sa situation. Les séries visuelles qu'il a réalisées ces dix dernières années dévoilent un désir profondément enraciné de comprendre sa ville actuelle de Los Angeles, livrer une représentation photographique démocratique de ses habitants, et finalement - comme je le propose - passer, ainsi que ses spectateurs, de l'état de voyeurs à celui de témoins et de participants.

Comme nombre de photographes, Hadidian travaille par séries. L'historien d'art social, aujourd'hui décédé, Albert Boime, a proposé, lors d'entretiens avec l'A., que les artistes travaillent par séries, parce que leurs vécus ne peuvent être saisis en un seule image. Autrement dit, l'acte même de créer une série devient un processus par lequel l'artiste explore non seulement ses sujets, mais aussi lui-même. Les thèmes des séries d'Hadidian sont variés et incluent ce qui suit : conducteurs dans des voitures avoisinantes dans "Portraits in Motion" (2005 - en cours), gens et lieux photographiés tout en conduisant dans "Drive By Shootings" (2005 - en cours), scènes de rue dans "Boulevard of (Broken) Dreams" (2005 - en cours), cyclistes en ville dans "Wind in My Face" (2006 - en cours), moments de calme dans "Tranquil Stills" (2007 - en cours), stabilité architecturale dans "Structures" (2009), merveilles de la nature dans "Backyard Living - It's a Jungle Out There" (2008 - en cours), gorgées d'expresso dans "Holy Shot!" (2008), et paysage à couper le souffle dans "Yosemite 2011." (L'on trouve parfois plus de 400 images dans chaque série. Aucune photographie originale de ces séries n'a de titre, confirmant la nécessité d'images multiples pour saisir les sujets et les sensations.)

Dans Forget Me Not: Photography and Remembrance (Princeton Architectural Press, 2004), Geoffrey Batchen affirme que "[la] photographie est privilégiée au sein de la culture moderne car, contrairement aux autres systèmes de représentation, l'appareil photo fait plus qu'observer simplement le monde; il est aussi touché par le monde" (p. 31). De même, les séries photographiques d'Hadidian lui permettent d'explorer sa réalité contemporaine : un artiste en diaspora, déplacé, faisant sienne la Los Angeles multiethnique. Chaque série constitue donc un processus par lequel il investit l'environnement qui l'entoure, dévoile les subtilités de la ville, se débat avec son rôle d'artiste, en tentant de déchiffrer le mode de vie de Los Angeles.

Tandis qu'Hadidian explore le mode de vie accéléré de Los Angeles, il semble d'une certaine manière saisir une réalité tout autre. Par exemple, nous sommes toujours en mouvement à Los Angeles - dans des voitures et des autoroutes - fonçant d'un lieu à un autre. Or, à travers ses photographies, Hadidian nous fait ralentir suffisamment longtemps pour attirer notre attention sur des choses habituellement négligées : les sans-abri dans les rues, les conducteurs dans les voitures toutes proches, les gens à vélo. En créant des photographies magnétiques, il invite les spectateurs à un dialogue avec des réalités souvent éludées. Comme si l'œuvre révélait le "bruit de fond" du mode de vie dans cette métropole.       

Dans "Boulevard of (Broken) Dreams," Hadidian capture des gens souvent méprisés dans les rues : "[La série] est centrée sur nos vies quotidiennes, les gens qui y vivent, mais en quelque sorte nous avons effacé leur présence" (entretien avec l'A., 18 oct. 2014). Les sujets de cette série sont très divers et vont des sans-abri assis dans des arrêts de bus et au bord des trottoirs, aux piétons se précipitant sur les passages cloutés, aux consommateurs poussant leurs caddies, aux marchands de glace avec leurs chariots, et aux joueurs de dames sur le trottoir. De par leur nature même, ces photographies nécessitent l'inclusion d'un environnement supplémentaire afin de placer le sujet dans un contexte particulier. En tant que tels, ces environnements se font les prolongements de leurs habitants et une part essentielle de leurs identités. Hadidian reprend cette remarque du célèbre photographe Paul Strand pour expliquer son intention présidant à cette série : "C'est une chose de photographier des gens. C'en est une autre de faire en sorte que les autres se préoccupent d'eux en révélant le cœur de leur humanité" (cité dans la page Facebook d'Hadidian). Ne pourrait-on pas suggérer que le témoin de troubles et d'un bouleversement dans un autre pays développe une sensibilité au désastre que sont les souffrances de l'humanité dans sa terre d'adoption ? Hadidian déclare : "Le combat dans la diaspora arménienne pour la survie m'[a] rendu plus sensible à la survie des êtres humains" (entretien avec l'A., 1er nov. 2012).

Un des thèmes clé qui ressort de cette série est la déconnexion humaine qui prévaut dans nos existences contemporaines. Dans une photographie de cette série, deux hommes assis se font pendant, bras repliés et jambes croisées. Cette congruence visuelle contraste paradoxalement avec leur désengagement mutuel. Au lieu de converser entre eux, les deux hommes sont isolés dans leurs mondes respectifs - ce que soulignent au plan visuel les barres séparant leurs espaces sur le banc; absorbés dans leurs seules pensées, leurs regards se dirigent hors de la composition. En outre, les deux hommes sont dans l'espace en partie cloîtré de l'arrêt d'autobus, attendant l'autobus, faisant ainsi ressortir le déclin de l'espace public dans des métropoles régies par les voitures comme Los Angeles.

Hadidian articule explicitement son envie d'être un témoin, tout en reconnaissant avoir l'impression d'être un voyeur, lorsqu'il prend ces photographies, soucieux du fait qu'il puisse "saisir quelque chose d'eux [ou] de cet instant." En général, la frontière entre voyeur et témoin est pensée comme indistincte; les images d'Hadidian servent d'intermédiaires entre ces deux rôles. Comme l'a observé un critique d'art : "Il y a l'image comme acte de témoignage, soucieuse de communiquer une réalité que nous devrions connaître ou de faire prendre conscience d'une situation qui requiert une réaction. Et puis il y a l'image voyeuriste, guidée par le plaisir de voir, l'exposition de la souffrance ou l'étalage de l'intimité. D'un côté, un moyen subordonné à une fin; de l'autre, le moyen comme fin en soi : d'un côté, une façon de tendre vers l'autre, de l'autre, rien d'autre que soi" ("Witnesses and Voyeurs," Art Press, Nov. 2001). Chaque fois que cela lui est possible, Hadidian aborde ces thèmes. Lors de ces échanges, il explique qu'il a envie de rendre public un problème - les rues et la réalité d'un état de fait. En retour, ces thèmes exigent de lui qu'il "les expose avec justesse" (Hadidian, entretien avec l'A., 18 oct. 2014). A l'aide d'images crues et puissantes, Hadidian donne force à ses sujets en leur conférant un espace pictural - ils deviennent les sujets centraux des compositions des photographies. En conséquence, Hadidian et ses photographies se font témoins de la présence absente à Los Angeles.

"Drive By Shootings" se compose de photographies prises alors qu'Hadidian conduit et "repère quelque chose ou surtout quelqu'un d'intéressant à [ses] yeux." A mon avis, nos existences sont très orientées vers la production - notre intérêt premier semble se focaliser entièrement sur le résultat final. Je fais l'hypothèse que notre Los Angeles communique visuellement ce mouvement qui va d'un point à l'autre : l'environnement regorge de rues à l'infini et d'autoroutes interminables, souvent avec des voyageurs solitaires se dirigeant vers leurs destinations. De manière assez paradoxale, Hadidian est en train de conduire lorsqu'il prend ces photographies de sujets intéressants à ses yeux - beaucoup dans leurs voitures, d'autres dans les rues. Ainsi, ces photographies "immobiles" semblent arrêter suffisamment longtemps le temps et le mouvement pour que nous soyons témoins des détails.

Tandis que les compositions dans "Drive By Shootings" englobent les sujets au sein du contexte plus large de leur environnement, "Portraits in Motion" comprend des photographies prises de près de gens dans leurs voitures (prises là aussi alors qu'Hadidian est en train de conduire). Dans l'une d'elles, il semble que le monsieur plus âgé ignore totalement l'appareil photo d'Hadidian; sa passagère plus jeune, de son côté, fait face à l'appareil photo - et donc à Hadidian - directement. Son visage calme, avec son regard tranquille et ses lèvres inexpressives, traduit une profonde tristesse. Or elle s'investit dans l'appareil photo avec tant de sincérité que l'on pourrait se demander si elle n'aspire pas à quelque contact humain, fût-ce à travers l'objectif d'un appareil photo. La photographie semble exposer l'isolement et la solitude vécues dans un environnement urbain, où le contact humain existe, mais uniquement de manière superficielle. Les deux sujets sont assis dans le même espace intime d'une voiture, tout en étant déconnectés au plan personnel, sans qu'il y ait la moindre conversation. Il n'est donc pas étonnant que les sujets sur les photographies d'Hadidian soient anonymes. Los Angeles compte-t-elle une population si nombreuse que tout type de contact signifiant soit devenu rare ? Cette aliénation et cet isolement définissent-ils nos existences, nos relations contemporaines ?

Signifiant important dans cette photographie, la vitre qui sépare, à la fois littéralement et figurativement, le photographe de ses sujets. De fait, elle pose la question suivante : où se situe la frontière entre espace privé et espace public ? Hadidian lui-même en a conscience et précise : "Je trouve intéressant de voir où nous pouvons franchir la ligne entre public et privé. Un morceau de verre représente-t-il un sentiment illusoire d'intimité ?" (extrait de la page Facebook d'Hadidian). Alors que la vitre franchit la frontière entre public et privé, l'acte de photographier sert lui aussi d'intermédiaire entre les rôles de voyeur et de témoin relevés plus haut.

La fascination d'Hadidian pour les véhicules de transport comme moyen d'explorer notre vécu à Los Angeles est aussi mise en lumière dans une autre série, "Wind in My Face," qui inclut des gens de tous milieux à vélo. Ses photographies ajoutent une autre dimension à la vision qu'a le spectateur de Los Angeles en tant que ville dominée par des voitures solitaires et d'interminables autoroutes; il s'agit de fait d'une ville dotée d'une sous-culture du cyclisme. Là encore, Hadidian photographie des gens avec des objets en mouvement, et pourtant ses photographies semblent arrêter le temps et agir suffisamment longtemps pour que les spectateurs le remarquent.

Dans une autre photographie de la série "Holy Shot!" Hadidian bouleverse le signifiant d'une activité collective : des tasses d'expresso. On pourrait suggérer que les tasses d'expresso à moitié pleines indiquent un pot interrompu par une vie trépidante. De plus, ces tasses solitaires pourraient représenter l'illusion d'être ensemble avec sa famille et ses amis, tout en soulignant la réalité de la déconnexion et de l'isolement symptomatiques de nos existences contemporaines. La perspective aérienne - et donc, le point de vue distancié - illustre par ailleurs cette idée de déconnexion contemporaine, typique de nos existences à Los Angeles.                         

En conclusion, les photographies d'Hadidian affirment la présence de sujets souvent délibérément effacés de notre vécu quotidien. Le sociologue et théoricien Roland Barthes soutient dans Camera Lucida: Reflections on Photography (1981) (1), que "toute photographie est un acte de présence." Autrement dit, la force de la photographie comme médium réside aussi potentiellement dans sa capacité à servir de preuve - d'existence et de survie. La matérialité même des photographies, dirais-je, révèle l'instinct de préservation à l'œuvre dans les créations de nombreux artistes de la diaspora arménienne : la volonté d'enregistrer et de préserver plusieurs aspects de leur histoire, qu'elle soit passée ou contemporaine. Cet instinct de préservation transforme le photographe - et par extension, le spectateur - en chroniqueur, témoin et même "porte-parole" de ses sujets et de leur vécu. Convaincu de la puissance de nous transformer inhérente à l'art, je suggère que les photographies d'Hadidian revêtent une urgence certaine : tandis qu'elles dévoilent la condition humaine moderne à Los Angeles, elles nous font prendre simultanément conscience de la déconnexion et de l'isolement qui prévalent dans notre culture. Partant, elles nous poussent à penser le changement. Et peut-être notre situation de spectateurs ou de voyeurs pourra-t-elle évoluer vers celle de témoins et de participants... dans notre vécu quotidien mutuel.

Les séries photographiques d'Hadidian n'ont jamais été exposées, mais peuvent être visualisées sur Flickr et Facebook. Hadidian est aussi un photographe commercial professionnel, qui a photographié pour une clientèle internationale très connue dans l'industrie du luxe. Ses photographies ont paru dans plus de 90 revues à travers le monde, dont Vanity Fair, Vogue, Town & Country, WhiteWall et Elite Traveler.    

NdT

1. Roland Barthes, Camera Lucida: Reflections on Photography, traduit en anglais par Richard Howard, New York : Hill and Wang, 1981

[Docteur en histoire de l'art de l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), Ramela Grigorian Abbamontian est actuellement professeure associée d'histoire de l'art au Pierce College (Los Angeles). Contact : comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s'abonner aux versions électroniques de nouveaux articles, consulter www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé pour débattre de questions relatives à l'art et la culture arménienne en diaspora.]  

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Traduction : © Georges Festa - 05.2015
Avec l'aimable autorisation de Raffi Hadidian.

(reproductions soumises à autorisation de l'artiste)