samedi 6 juin 2015

Virginia Mendoza - Heridas del viento



 
Virginia Mendoza
Heridas del viento
Createspace, 2015

par Ander Izagirre


Les formidables chroniques nomades de Virginia Mendoza à travers l'Arménie viennent de paraître sous la forme d'un livre, Heridas del viento [Les Blessures du vent]. Elle m'a demandé d'en écrire la préface, ce que j'ai eu le bonheur de faire, enthousiasmé par les histoires qu'elle croise en voyageant lentement par les chemins les plus reculés.

Tout a commencé ici

Virginia Mendoza raconte que son grand-père mort lui apparut en rêve et lui déclara être né dans la rue des Arméniens. En réalité, son grand-père était né dans la rue de l'Aire, à Terrinches (Ciudad Real) , et Virginia crut que cette apparition était un signal pour voyager en Arménie. Quant à moi, j'ai l'impression que ce rêve lui livra aussi un autre message : qu'elle écoute les anciens. Ce à quoi elle a toujours obéi.

Mendoza était dans l'attente d'une réponse pour savoir si elle était acceptée dans un programme européen de recherches sur les cultures des minorités ethniques en Arménie, "le seul pays actuel gravé sur la plus ancienne carte du monde." Son grand-père lui apparut en rêve et, comme s'il se pouvait que les morts soient en contact avec la Commission Européenne, peu de temps après, arriva aussi un courrier électronique avec la réponse positive. Mendoza s'envola pour Erevan et se sentit dans une planète lointaine, étrange et attirante, comme le montrent les récits du premier bloc de cet ouvrage, écrits avec cette conscience si vive d'être une extraterrestre qui commençait à déchiffrer les premiers signes : l'alphabet, la montagne qui est un symbole, les vers traduits des poètes, les cimetières, les tables débordantes de nourriture pour l'étranger. Régale l'inconnu et il te dira d'où il vient, pense-t-on dans ce pays. Les familles arméniennes ont régalé Mendoza de pommes de terre frites avec coriandre, saucisses, concombre, fromage et confiture, tandis qu'elle parcourait le pays, qu'elle acceptait que sa route serait celle que lui indiquerait une vache, par exemple, qu'elle empruntait des chemins tortueux, parce que ces chemins hasardeux étaient ceux qui l'intéressaient, qui la conduisaient jusqu'à des enfants avec une croix de sang tracée sur le front. Après quelques explorations, Mendoza décida tout de go qu'elle était "très arménienne."

Gustave Flaubert soutenait que la nationalité devait être accordée non pas en fonction du lieu de naissance, mais des lieux qui nous attirent en particulier. Il renia la France bourgeoise, bureaucratique et ennuyeuse, voyagea en Egypte et s'émerveilla de l'agitation des ports, du chaos des souks, jusqu'à l'âne qui déféquait sur la place où il prenait le café. Pour Flaubert, la vie était chaotique, impure, sale, sensuelle, et les tentatives civilisées d'instaurer l'ordre impliquaient "une censure négative et hypocrite de notre condition." L'Egypte encourageait des modes de vie qui s'accordaient avec l'identité de Flaubert, valeurs alors réprimées dans la société française.

Mendoza décrit un pays de gens humbles, hospitaliers, nostalgiques, amènes et, osons le dire, extravagants. Elle le décrit avec étonnement, tendresse, humour et, peu à peu, à mesure que le livre avance, elle le fait chaque fois davantage sien.

Une prédisposition très forte existe parmi les Arméniens, qui coïncide avec une prédisposition tout aussi forte chez Mendoza : sauvegarder des histoires. Se souvenir, préserver le passé, fixer une identité, pour ne pas se dissoudre tout à fait dans les courants avec lesquels l'histoire a détruit l'Arménie tant de fois. Etre Arménien c'est être en manque : leur manque le Mont Ararat, leur manquent deux mers, leur manquent les villages d'où ils furent expulsés lors du génocide perpétré par les Turcs, leur manquent leurs parents qui furent massacrés ou dispersés au loin, vers de nouvelles frontières. Le livre recueille des récits anciens sur le point de disparaître et d'autres récits nouveaux que l'on aurait cru passés à la trappe : ces femmes qui furent tatoués comme du bétail et utilisées comme esclaves sexuelles par les Turcs, ce soldat qui envoya des lettres sous les bombes de la Seconde Guerre mondiale et qui ne revint jamais, ces familles qui vivent dans des baraques vingt-sept ans après le tremblement de terre qui dévasta le pays, cet ivrogne qui monte sur une terrasse pour raconter le bombardement d'une de ces nombreuses guerres du Caucase qui suivirent la désintégration de l'URSS, la génération de ces gamins qui se demandent si rire est une bonne chose.

Qu'est-ce que survivre ? se demande ce livre. Mendoza approche les survivants et découvre qu'ils ont survécu, mais non, mais bon, mais presque. Ils, elles, ne veulent pas parler du génocide. Ils sont las de voir que les visiteurs ne s'intéressent qu'à leurs blessures, aux difformités de leurs vies, comme s'ils étaient des monstres de foire. Le côté positif, c'est que Mendoza s'intéresse à leurs existences entières dans leurs plus petits détails, qu'elle partage son temps avec les protagonistes de ses récits, qu'elle les accompagne chez eux et en chemin, qu'elle observe leurs mains usées qui pèlent et font griller des aubergines, qu'elle boit de la vodka avec eux, qu'elle prête l'oreille à des histoires d'amour, des blagues, des chansons, des embrouilles, des prières. C'est alors, tout naturellement, qu'ils se mettent à lui parler du génocide, car le génocide fait déjà partie de toute une vie que Mendoza a écoutée, une vie à laquelle elle rend ainsi justice. Grâce à cette patience, Mendoza met au jour une réponse simple et puissante, à peine une scène, pour suggérer que la survie réside peut-être dans l'amour, dans ce grand-père de 103 ans qui ne buvait jamais de café et qui apprit à le préparer pour l'emmener avec lui tous les matins dans la chambre de son épouse, pour la faire rire aux éclats en blaguant sur sa vieillesse, après quatre-vingts ans de mariage, après un génocide.

Mendoza passe aussi son temps avec des chrétiens molokans - les buveurs de lait -, avec les yézidis - des nomades zoroastriens, adorateurs du soleil et parfois de l'Athletic de Bilbao -, avec cette femme qui garde chez elle les dieux de l'Arménie païenne, des dieux anciens et las. Elle passe son temps avec un patineur mystique, avec la veuve de cet homme qui creusa un énorme labyrinthe vertical sous sa maison afin de se réfugier dans les entrailles du monde et s'entretenir avec les eaux souterraines (1), avec cet archéologue qui découvrit la chaussure la plus ancienne de l'histoire, renforçant ainsi "cette idée si arménienne que tout a commencé ici."

Mendoza s'intéresse aux gens enclins aux mondes étranges, qui évoluent entre quête et folie, art et délire, étude et obsession, et son hommage en devient fructueux : dans ces récits que n'importe qui éluderait pour leur côté absurde ou caricaturerait pour leur extravagance, elle décèle des pépites en or. Dans les histoires des anciens, peu à peu, de détail en détail, elle approfondit jusqu'aux sédiments antiques et révélateurs. Elle y découvre des perles de sagesse qui parlent à chacun de nous. Sans s'en rendre compte, Mendoza les rejoint : quelqu'un qui part en quête et en est obsédée, quelqu'un qui préserve et raconte. Si Mendoza est très arménienne, ce n'est pas parce qu'elle croit que tout a commencé dans ce pays, mais parce qu'elle recueille les histoires, les savoirs et les idées des anciens, de nos grands-mères, de nos grands-pères les plus éloignés, parce qu'elle sait que tout a commencé avec eux.  

NdT

1. Virginia Mendoza, "Arinj (Armenia) : Levon y su templo subterráneo," El Puercoespín (Buenos Aires), 29.11.2013 - traduction française parue dans notre blog :

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 06.2015