jeudi 2 juillet 2015

Ana Arzoumanian - Del vodka hecho con moras / Vodka aux mûres



 © Libros del Zorzal, 2015


"La littérature n'a que faire de la pureté"
Entretien avec Ana Arzoumanian
par Silvina Friera
Página/12 (Buenos Aires), 26.05.2015


[L'écrivaine observe que la fiction devrait sortir "des espaces confortables pour rejoindre des lieux impurs et dérangeants." Ce que fait son roman qui, bien au-delà de la mémoire des Arméniens de la diaspora, assume "la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle."]

Le fourvoiement au grand jour, au-dessus des ruines frontalières qui projettent leurs ombres sur la trame de l'occulte, se fait le requiem d'une voix en extinction, la voix d'un ex-soldat arménien qui a combattu durant la guerre du Karabagh. Le conflit débuta lorsque la république du Haut-Karabagh proclama son indépendance en 1991, quelques mois avant la chute de l'Union Soviétique, et s'acheva en 1994, bien que jamais la paix n'ait atteint cette région du Karabagh, dont le nom plus ancien est Artsakh et correspondant à l'une des quinze provinces de l'Arménie historique. "Je voulais que tout s'arrête. Et ça s'est arrêté. Pendant combien de temps peut-on continuer à supporter les images ? Tacite avait raison quand il disait que la guerre commence à se perdre par les yeux. Que ce sont les fantômes des soldats morts qui gagnent une guerre," raconte le soldat à une Argentine, descendante d'Arméniens, deux corps sans noms et aux identités diluées qui tentent de dépasser les limites amoureuses d'une géographie rongée par un beau et déchirant texte amphibie, une sorte de roman lyrique, Del vodka hecho con moras [Vodka aux mûres] (Libros del Zorzal) d'Ana Arzoumanian.

"Le livre a commencé à s'écrire avec les séjours que j'ai fait en Arménie pour essayer de comprendre ce qui se passait là-bas - explique Arzoumanian à Página/12. Il existe un vide et une tension entre les Arméniens de la diaspora et ceux d'Arménie, et je sentais une certaine méfiance réciproque, j'avais envie de savoir pourquoi. La seule manière était de m'immerger dans le texte, qui a à voir avec une chose amoureuse, un amour cruel, une relation particulière, rare, entre une Arménienne de la diaspora et un Arménien d'Arménie, une rencontre presque impossible. Les gens de plus cinquante ans ont un peu la nostalgie, ils pensent qu'avant c'était bien mieux, parce qu'ils avaient la garantie des services publics et de la santé et que les écrivains pouvaient publier leurs livres. Mais avec la chute de l'Union Soviétique, ils ont dû soudain se livrer à la concurrence, ce à quoi ils n'étaient pas préparés. Les plus jeunes ont tout de suite adopté les formes nouvelles. D'un côté, ils courent après l'argent et de l'autre ils sentent que l'argent et tout cet univers sont mesquins et snob." Un de ces voyages vers la terre qu'avait fui son grand-père, le premier que fit la narratrice, poétesse, essayiste et traductrice, eut lieu en 2010 lors du tournage d'A-Un Diálogo sin fronteras, réalisé par Ignacio Dimattia.

- Silvina Friera : Dans le roman apparaissent beaucoup d'expressions russes et, à un moment, il est fait mention d'une réforme de l'orthographe de l'arménien. Ce qui est intéressant pour les lecteurs, c'est cette très grande proximité entre Arméniens et Russes. Qu'en a-t-il été de la langue arménienne ?
- Ana Arzoumanian : Avec l'appartenance à l'Union Soviétique, la lingua franca était le russe; l'arménien était alors enseigné dans les collèges, mais il était obligatoire de savoir le russe. En 2010 encore, les affiches des supermarchés arméniens étaient écrites en russe. La prononciation de l'arménien ne ressemble pas à celle de l'arménien de la diaspora.

- Silvina Friera : Voilà pourquoi, à un moment, il lui dit qu'elle parle peu, qu'elle ne comprend pas bien l'arménien, c'est ça ?
- Ana Arzoumanian : Oui, le jeu  qui se joue entre les corps est un jeu de tension entre les langues, car ils ne se comprennent pas. Mais il y a aussi un jeu porté à l'extrême entre ce bloc soviétique antérieur ou contemporain de la Guerre froide et l'Occident, cette lutte que l'on perçoit encore. Cette réforme de l'orthographe était censée éviter la communication et ainsi chaque fois qu'on pouvait écrire moins, on comprenait moins; l'idée était de bloquer le lien de l'arménien soviétique avec l'arménien diasporique. Le personnage masculin du livre est un ex-soldat qui continue à servir son armée, mais qui en réalité meurt à cause d'une mauvaise organisation de son armée, il meurt en dehors de la zone de combat et il meurt au-delà du combat, quelque chose s'est produit après la guerre et a été peu étudié, excepté quelques photographies qui ont pris des images de la zone. Il parle de cette folie qui plane autant sur l'armée qu'au dehors. Le Karabagh est une zone très complexe, qui se situe à la limite. Cette sensation de voir que les gens sont au bord est poignante. D'un côté, elle semble très vitale parce qu'ils veulent tout lui offrir, mais ils offrent tout parce qu'ils sentent qu'ils pourraient tout perdre le lendemain.

-  Silvina Friera : A un moment du roman, l'Arménie est présentée comme un pays voyageur : "Nous ne sommes pas des Caucasiens, et pourtant nous vivons dans le Caucase." C'est une définition non exempte de polémique puisqu'elle exclurait ceux qui n'ont jamais quitté le pays...
- Ana Arzoumanian : Oui. Un essayiste français a proposé de promouvoir l'idée d'une Arménie transnationale, en ce sens qu'elle embrasserait tous les lieux de ces voyages. Les Arméniens d'Arménie n'aiment pas qu'on leur dise que l'Arménie est un pays voyageur. Il existe une tension entre un certain sédentarisme et le nomadisme; il existe deux versants de l'appartenance et du fait de planter sa tente où que ce soit, qui se traduit dans le livre par cette relation amoureuse rare consistant à planter sa tente où que ce soit dans le corps. Il n'y a pas d'espace dans le corps où lui ou elle puissent habiter pleinement; les idées romantiques ou de l'amour traditionnel ne les habitent pas. Ce qui m'intéressait, c'était de travailler ce qui se passait dans leurs corps; le texte explore les marges en rendant compte de ce qui se passe, de cette toile de fond, mais dans la première scène il n'y a qu'eux deux. Le mot qui les représente, ainsi que la question politique, est la dilution, quelque chose qui se dissout. L'union s'est dissoute, la fraternité apparente entre les pays s'est dissoute, la langue s'est dissoute, la frontière s'est dissoute. Ils ont envie et ils n'ont pas envie de se dissoudre l'un dans l'autre. Et ils y arrivent à peine dans une région qui est l'Arménie, tout en ne l'étant pas, parce que cette zone du Karabagh n'est pas l'Arménie.

- Silvina Friera : Que se passe-t-il avec ces identités aussi limite ?
- Ana Arzoumanian : L'identité argentine est aussi mise en question : qu'est-ce qu'être Argentin au sud du sud ? et aussi comment les choses se mélangent ? Un réalisateur de films, qui a lu le livre, m'a dit que ça lui a fait penser à une autopsie de l'identité et que le récit utilisait le sexe pour cette autopsie. Peut-être... C'est vrai, parce que les personnages n'ont pas d'identité précise. Peut-être fait-il partie de cette époque qui n'a pas d'identité unique, mais multiple. Le personnage masculin qui a été soldat, qui appartient à une terre et semble posséder une identité plus fixe, se dilue de même dans son propre corps, avec sa propre mort, quand il lui dit qu'elle ne compte pour rien. Il s'agit d'une époque mouvante où la fixité est mise en question. Ce sont deux identités semblables, mais en contrepoint. J'ai l'impression que le mot d'ordre est de penser les Arménies au pluriel. Le glissement des langues entre l'arménien, le castillan et le russe donne une certaine idée de confusion. Le territoire du langage n'est pas non plus très clair, là aussi quelque chose se dérobe.

- Silvina Friera : Il y a ce point polémique dans le roman lorsqu'il lui dit : "Ne parlons pas de ce fameux un million cinq cent mille." Il ne s'agit pas d'une posture négationniste du génocide, mais on a l'impression qu'il demande la nécessité d'oublier.
- Ana Arzoumanian : Pour moi, c'est l'endroit le plus difficile du livre, parce que j'explore la mémoire de ce million cinq cent mille, et pourtant dans mes voyages en Arménie j'ai croisé d'autres besoins. Plusieurs écrivains arméniens me disaient : "Alors que vous autres - s'adressant à l'Arménie de la diaspora - vous investissez toute cette énergie sur le génocide en nous qui sommes en train de mourir - près d'un million a quitté le pays pour des motifs économiques et sont allés en Russie ou aux Etats-Unis - aujourd'hui, nous sommes moins de trois millions d'habitants." Ça été un appel très fort et j'ai eu l'impression que m'était échue la responsabilité de travailler pour la mémoire, pour ces morts qui font partie de notre famille, mais aussi la responsabilité du présent. J'avais une idée plus romantique et je pensais que si on travaillait sur la mémoire, on évitait que les choses recommencent. Et vu ce qui se passe, on se pose des questions et on se demande quoi faire avec ça. Poser à la limite cette question dans la fiction et la rendre visible, la faire transparaître, me paraissait une bonne chose. Le lieu de la mémoire du génocide est pur, mais au lieu de le laisser dans un lieu aussi pur, je lui ai donné cette voix qui est la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle. Qui est la voix de l'appel de l'Arménien d'Arménie et que l'Arménien de la diaspora n'écoute pas du tout et quand surgit un débat à ce sujet, il y a toujours un violent conflit. Je me trouvais à la frontière avec la Turquie du côté arménien, dans un village, avec une femme dans la cinquantaine qui paraissait âgée, qui avait à peine de quoi vivre, sans travail et dont les fils avaient quitté la maison. Quand nous sommes montées sur la terrasse de sa maison, on voyait une montagne qui disait : "Heureux celui qui est né en Turquie." Chaque fois qu'elle sort de chez elle, cette femme voit ça... Ça m'a frappée au point que je me suis mise à pleurer. Elle m'a prise dans ses bras et m'a dit : "Ne t'inquiète pas, les gens de la diaspora viennent, ils voient ça, ils pleurent et puis ils s'en vont." J'ai ressenti une grande responsabilité et en même temps beaucoup de peine et je me suis dit : "Plus jamais je ne pourrai écrire." Comment oser parler de l'Arménien quand ce peuple subit dans son corps tous les jours et vit cette réalité ? Pendant que moi, je suis tranquille chez moi, dans une société qui m'apporte des garanties, et que j'écris. La première chose à laquelle j'ai pensé c'était que je n'écrirai plus jamais au sujet de l'Arménien. Mais ensuite le temps a passé et quelque chose s'est produit de nouveau...                    

Le soupir d'Ana, comme si quelque chose désarmait à nouveau ces mots, n'arrive pas à esquiver l'accumulation d'images qui reviennent. Après cette visite dans ce village, ce fut un collège au milieu de nulle part, presque en ruines, avec des gamins qui suivaient un cours de danse. "J'ai commencé à pleurer là aussi parce que ces gosses étaient impeccables, habillés comme s'ils étaient au Bolchoï. Le maître demandait à des gamins de cinq, six ans, d'être précis à chaque pas, chaque mouvement. Et le maître était en costume. J'ai senti cette obstination à construire en dépit de tout. J'ai eu l'impression qu'il fallait bousculer les espaces de confort de la diaspora et aussi de tous les autres lieux de mémoire; certains espaces de mémoire sont confortables parce que c'est bien de se trouver là. "Qui dirait que construire la mémoire est une mauvaise chose ?" demande l'écrivaine. "Il me semble qu'il faut toucher ces espaces confortables pour veiller à ce que cela n'occulte pas d'autres choses. La littérature n'a que faire de la pureté et des espaces confortables pour gagner des lieux impurs et dérangeants. Je ne pourrais pas le dire en dehors de la fiction, mais j'ai pris la liberté de placer ça dans la bouche d'un personnage."

- Silvina Friera : Il y a quelque chose de plus osé que dit ce personnage : "Tuer ce n'est pas assassiner." Comment expliqueriez-vous cette affirmation ?
-  Ana Arzoumanian : Quand il dit ça, il pense à la guerre du Karabagh. Cela fait partie d'une réalité où tuer signifie la défense de la vie. Lors d'un de mes voyages en Arménie, j'ai visité une école primaire dont les enfants de douze ans portaient un uniforme militaire, chose impensable, selon moi, vu de chez nous. La maîtresse, qui parlait un castillan à moitié russe, m'a demandé pourquoi je m'en offusquais : "Si ces gamins ne savent pas ça, les autres vont les tuer, c'est aussi simple que ça. Ou on les tue, ou ils nous tuent." Il y a un reste de violence non élaborée qui continue de planer. Cette violence est encore effervescente et se nourrit des jeunes. Vivre la situation de savoir que l'on peut mourir à n'importe quel moment ou tuer à n'importe quel moment est si extrême que tout occupe un autre espace, un autre lieu. Le plus intéressant c'est de travailler avec les zones de perdition. Autant l'assimilation à des sociétés où l'on vit est une bonne chose, puisque c'est se montrer à cette culture hôte, autant c'est considéré comme une acculturation, comme une perte de la culture originelle. Ce qui amène à penser l'origine. Qu'est-ce qu'être Européen ou Asiatique, puisque le roman débute à la limite entre l'Europe et l'Asie, qui est très complexe et qui implique aussi une responsabilité pour les Européens eux-mêmes qui se désintéressent de cette limite, qui se trouvent dans une zone de confort et décident quelles guerres sont bonnes et lesquelles sont mauvaises. Ou qui décrètent que l'on peut envahir tranquillement l'Asiatique parce qu'il y a quelque chose à sauver chez l'Asiatique. Peut-être est-ce plus facile depuis l'Amérique de critiquer cette zone européenne, puisque une grande partie de la diaspora arménienne en Europe occupe une position plus européisante et de confort avec le discours tenu lequel, du reste, ne correspond pas à la réalité. Ici, depuis l'Amérique, nous avons une vision bien plus riche, puisque nous pouvons voir les nuances et l'opacité de toute cette conception que les Européens défendent à outrance. Les poètes arméniens me demandaient : "En quoi la poésie arménienne intéresse-t-elle les Argentins ?" Ils ont du mal à comprendre qu'existe ici cette curiosité pour tout cet univers; une distance que nous cherchons à réduire grâce à la littérature et à l'art. Nous sommes attentifs et toujours demandeurs de ce qui se passe dans les Balkans, au Moyen Orient, ce qui nous donne une autre vision que celle qu'a l'Arménien d'Europe.         

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2015