samedi 18 juillet 2015

Arda Arsenian Ekmekji - Survivre au massacre : l'odyssée arménienne d'Hagop Arsénian vers Jérusalem, 1915-1916 / Surviving Massacre: Hagop Arsenian's Armenian Journey to Jerusalem, 1915-1916



 © Haigazian University Press, 2011


Survivre au massacre :
l'odyssée arménienne d'Hagop Arsénian vers Jérusalem, 1915-1916
par Arda Arsénian Ekmekji
Jadaliyya, 03.07.2012


Ces pages sont extraites du journal de déportation d'Hagop Arsénian, depuis son village natal d'Ovajik [Ovacık] en Turquie, et de son périple atroce jusqu'à Jérusalem (1915-1916). Après des mois d'épreuves à Meskéné, "une des étapes les plus horribles de la déportation des Arméniens," où lui et sa famille échappent de peu au massacre, le statut de pharmacien d'Arsénian lui permet finalement de partir pour Alep. Il trouvera finalement, avec sa famille, refuge à Jérusalem - où, par un coup du sort, il est incorporé dans l'armée ottomane. Le journal d'Arsénian, ainsi que ses Mémoires ultérieurs de pharmacien à Gaza sous le mandat britannique, ont été traduits et édités par sa petite-fille, Arda Arsénian Ekmekji, et publiés en 2011 par les Presses de l'Université Haïgazian sous le titre Towards Golgotha: The Memoirs of Hagop Arsenian, a Genocide Survivor.  

Vers le Golgotha : Préface

Mon grand-père (Medz hayrig), le pharmacien Hagop Arsénian (1880-1963), vécut jusqu'à l'âge vénérable de 83 ans. D'un naturel des plus curieux et aventureux, dix jours avant sa mort, il entreprit de visiter l'église du Saint-Sépulcre dans la Vieille ville de Jérusalem et, bien que souffrant d'un pied, il se risqua à escalader la centaine de marches menant à la Chapelle du Golgotha, pour inspecter les travaux de rénovation lancés par l'Eglise arménienne. En descendant, il glissa et d'autres complications liées à son diabète aggravèrent son état, conduisant finalement à son décès le 30 septembre 1963, à Jérusalem, loin de son Ovajik (l'ancienne Nicomédie) natale, dans la Turquie moderne.

Agée de 12 ans, je me rappelle très bien de ses obsèques au couvent arménien de Saint-Jacques. Des centaines de gens, Arméniens et Arabes, accompagnèrent le cercueil du plus vieux pharmacien de Jérusalem jusqu'à sa dernière demeure dans le petit cimetière jouxtant la Bibliothèque Calouste Gulbenkian, située dans ce couvent. "Baron Arsénian," ou "Abou Noubar," comme l'appelaient les Palestiniens, était une figure très connue à Jérusalem. Au fil des ans, tout Arménien qui se rendait en Terre Sainte se devait de compléter ce pèlerinage par une halte à la pharmacie Arsénian qui, avant 1948, se trouvait sur Mamilla Street, et qui, durant la période jordanienne, s'appelait "The Jerusalem Grand Pharmacy," sur Rashid Street, en dehors de l'enceinte de la ville, et dirigée conjointement par mon grand-père Hagop et mon père, Noubar Arsénian (1912-2003).

Toute petite, mon grand-père m'impressionnait, homme accompli, heureux et détendu, fier de sa famille et dévoué à son égard. Chaque été, il réunissait ses petits-enfants, les six aînés, et nous emmenait en excursion. Il adorait vivre au grand air et prenait plaisir à nous regarder jouer à des jeux comme le Monopoly et le Scrabble. Quiconque voyait cette scène de famille ne se serait jamais douté que cet homme ait enduré le moindre souci dans sa vie. Doté d'un étonnant sens de l'humour, il nous racontait sans cesse des anecdotes, tout en nous insufflant le sens du devoir et des responsabilités. C'est à lui que je dois mon initiation aux complexités de l'alphabet, de la langue et de la grammaire arménienne, un enseignement qu'il entreprit plus par devoir religieux que par amour. Parfois, lorsqu'il m'observait et m'appelait "Ardanouch," ses yeux noisette se figeaient, suscitant probablement des souvenirs pénibles dont rien n'était trahi, ni ne nous était communiqué.

En juillet 1996, trente-trois ans après sa mort, une réunion de la famille Arsénian eut lieu chez moi à Beyrouth lors de la remise de diplôme de ma nièce, Natasha Carmi, étudiante à l'Université Américaine de Beyrouth. C'est durant ce bref séjour que j'ai découvert pour la première fois le manuscrit écrit par mon grand-père.

Arda Arsénian Ekmekji - Beyrouth, 24 avril 2011     


Extrait du Journal d'Hagop Arsénian : Meskéné - Alep - Jérusalem, 9 juin 1916 - 19 janvier 1919

La destination de tous ces Arméniens est Alep. Ils y sont regroupés dans toutes les maisons disponibles, les khans, les églises arméniennes, les cours et les terrains inoccupés. Leur situation à Alep est indescriptible. Le 9 juin 1916, des attelages spéciaux partirent de Meskéné pour transporter les gens de métier et les artisans. Je suis donc retourné, avec tous les membres de ma famille, à Meskéné. J'étais ravi et j'espérais que nous prendrions nos dispositions pour entrer à Alep et mettre fin progressivement à notre sort terrible et atroce. Cela augurait de meilleurs jours à venir, puisque nous revenions de la route menant au massacre. Néanmoins, quand nous sommes arrivés à Meskéné, le commandant me regarda très froidement et m'ordonna de repartir à Abou-Harrar dans les deux jours, sous prétexte que ma présence dans ce groupe était une erreur. Apparemment, il avait pour objectif de récupérer un bakchich, comme je l'appris plus tard, mais j'étais totalement effondré et déprimé, le retour à Abou-Harrar signifiant une mort certaine.    

Pour trouver le moyen de l'éviter, je fis immédiatement appel au commandant par l'intermédiaire de ses "compagnons d'arak" : les aghas d'Akşehir et d'Adabazar. La médiation réussit et je fus autorisé à rester à Meskéné sans pouvoir y travailler. Grâce à des médicaments que j'avais commandé d'Alep pour 15 pièces d'or, je réussis à survivre et à nourrir ma famille. Chaque jour, je passais mon temps à aller voir les occupants des tentes voisines : notre Père spirituel, Monseigneur Stépanos, ainsi que le père du prêtre Séropé Bourmanian et d'autres amis originaires d'Adabazar. Mais je restais inquiet et je continuais à chercher une solution pour sortir de cette situation. Si nous continuions sans la moindre ressource, toute la famille subirait la faim. Finalement, je me fis à l'idée de trouver du travail à Alep. C'était pour moi et ma famille le seul moyen de salut, mais comment arriver là-bas ? Il était strictement interdit à tout réfugié d'entrer dans la ville sans une autorisation officielle.

Profitant de l'absence de l'officier, je demandai à son aide de me permettre de me rendre à Alep, en lui racontant que je devais récupérer de l'argent qui m'attendait là-bas et rentrer à Meskéné.

Le 13 juillet 1916, après avoir laissé ma femme et mes fils Noubar et Noraïr à Meskéné sous la protection de mon beau-père, je partis avec trois amis d'Izmit pour Alep. Sur notre route, nous fûmes saisis de terreur et de peur, lorsque la tribu arabe des Enezé suivit notre attelage à toute vitesse pour nous dévaliser et probablement nous tuer. Mais notre cocher, Souren, d'Adabazar, était très habile et conduisit l'attelage à bride abattue pendant trois heures sans discontinuer, si bien que les pillards ne purent nous rattraper.

Le soir venu, à notre arrivée dans un khan, un de nos chevaux mourut d'épuisement. Le lendemain matin, notre cocher fut obligé d'acheter un autre cheval pour que nous puissions continuer notre route jusqu'à Alep au soir. A Alep aussi, les gendarmes, les policiers et les gardiens pourchassaient les Arméniens et arrêtaient tous les réfugiés qui n'avaient pas d'autorisations, les emprisonnant et les envoyant ensuite à Deir-es-Zor.

Au début, je sombrai dans la dépression, mais n'avoir atteint Alep que pour rentrer à Meskéné sans aucune solution n'aurait fait que redoubler mon échec et mon impuissance. Au mépris du danger, je résolus de rester à Alep et de chercher un emploi dans les milieux officiels. Parmi les amis qui m'accompagnaient, certains furent obligés de rentrer une deuxième fois à Meskéné. Pendant ce temps, sur les conseils d'amis et de connaissances, j'entrais en contact, la nuit venue, lorsque les rafles et les contrôles se relâchaient. Afin d'obtenir un poste de pharmacien militaire, je pris contact et remplis les formulaires nécessaires, fut-ce en plein jour, au prix de grands risques et craignant d'être arrêté à tout instant.

Parfois, je me rendais dans la pharmacie de Roupen Effendi Ezadjian, où je rencontrais de nombreux autres pharmaciens réfugiés, qui se plaignaient de chercher en vain du travail. Je refusai toutefois de me laisser aller et continuai de nouer des contacts jour et nuit grâce à des personnes influentes. Finalement, après dix jours sans interruption passés à chercher un poste, je soumis mes lettres de recommandation et déclarations sous serment aux autorités. Je finis par obtenir un emploi de pharmacien dans l'armée, avec l'autorisation de me rendre à Jérusalem dans ma nouvelle affectation. Je serai éternellement reconnaissant au kaïmakam Baghdassar Bey, ancien médecin militaire, qui se démena pour me trouver un emploi. Je me rendis immédiatement chez un tailleur arménien d'Alep pour me faire faire un uniforme militaire.

Le 25 juillet 1916, arborant mon uniforme militaire, je respirai profondément et me baladai librement à Alep, sans crainte d'être suivi ou arrêté. Je me sentais renaître; j'étais devenu quelqu'un d'autre. Avant de quitter Alep pour ma nouvelle affectation à Jérusalem, j'écrivis une lettre officielle au gouverneur militaire pour lui demander de faire venir ma famille des déserts de Meskéné à Alep. Après avoir consacré trois jours à ces formalités, on me conseilla de partir à Jérusalem et de m'y consacrer. Je réussis cependant à obtenir un télégramme envoyé par le chef de la Commission des Réfugiés à Meskéné, demandant que ma famille ne soit pas transférée, jusqu'à ce que le certificat [vesika] officiel, confirmant leur appartenance à une famille de militaire, leur soit envoyé. Satisfait par cette situation, soulagé et rassuré, je partis pour Jérusalem le 28 juillet 1916.

Dans le train, j'étais accompagné par notre honorable compatriote, Lévon Effendi Zakarian, lequel voyageait sous un nouveau nom qui lui avait été imposé, Ali Haydar Bey. Il était en route pour Tripoli pour occuper ses nouvelles fonctions d'inspecteur dans les services de la sériciculture.

Le 3 août 1916, j'atteignis enfin Jérusalem et me rendis immédiatement à l'église Sourp Hagop [Saint-Jacques] dans le couvent de Jérusalem, où était célébrée en grande pompe l'intronisation du nouveau Patriarche, le Catholicos Sahag II de Sis, exilé par les Turcs. Ce fut une surprise bienvenue d'assister à cet événement qui me remonta le moral et me consola, en particulier après notre chemin de Golgotha durant de longs mois, témoins et exposés à des scènes atroces. Je me trouvais là, en Terre Sainte, à la basilique de Saint-Jacques, assistant à ce grand événement.

Après l'office religieux, je fus conduit dans la chambre de mon ancien employeur à Bolis [Constantinople], Onnig Effendi Kurdian. Peu après, nous fûmes rejoints par un autre compatriote, le diacre Boghos Vardjian, et nous évoquâmes le passé et le présent. Après avoir passé la soirée à l'auberge du couvent, je rejoignis la chambre qui m'avait été attribuée par les prêtres.

Le lundi 4 août, je présentai les déclarations sous serment et les lettres de recommandation que j'avais rapporté d'Alep au médecin-chef local et je fus choisi pour devenir pharmacien militaire au Bilingi Waten Khastakhanesi, l'ancien Hôpital Français, où je commençai à travailler le jour même. Mon bonheur était indescriptible, mais ma principale préoccupation était maintenant de faire sortir ma famille du désert de Meskéné pour qu'elle me rejoigne dès que possible. Deux jours plus tard, je soumis une requête à l'inspecteur local [menzili mufattesh] (chef du Commissariat de la 4ème Armée), Rushen Bey, en lui demandant le transfert de ma famille à Jérusalem. Durant tout un mois, j'attendis impatiemment une réponse à ma demande.

Je reçus finalement un télégramme envoyé de Meskéné, déclarant qu'il était à craindre qu'ils soient bientôt transférés ailleurs. Découragé et bouleversé, je rencontrai Rushen Bey; télégramme en main et les larmes aux yeux, je le suppliai et l'implorai de sauver ma famille du danger et de m'accorder un certificat [vesika] pour leur permettre de me rejoindre. Comme c'était un homme au grand cœur, ayant conscience des choses, il écrivit immédiatement un télégramme adressé au préfet d'Alep, qu'il me remit pour que je le dépose à la poste. Parallèlement, il fut généreux au point de m'accorder une permission de quinze jours pour me rendre à Alep et ramener ma famille à Jérusalem.

Le 14 septembre, je partis pour Alep; ce voyage pour retrouver ma famille au plus vite fut semé d'embûches. Le 18, j'atteignis Alep, où Vramchabouh Séropian m'apporta cette bonne nouvelle que ma famille était déjà arrivée et qu'ils se trouvaient dans tel et tel khan. Je me précipitai : quelle joie et quelle bonheur ce fut de les retrouver tous en vie, ma femme Hrout, mes Noubar et Noraïr, mon beau-père et ma belle-mère, mon beau-frère et mes deux belles-sœurs, tous autorisés à se rendre à Alep conformément à mes demande ! Ne voulant pas perdre un seul instant, nous prîmes le train le même soir pour Jérusalem. En route, nous passâmes deux jours à Damas et un jour chez l'épouse de notre ami Fezji Manoug à Deraa. Finalement, le 25 septembre 1916, nous arrivâmes tous à Jérusalem. J'étais désormais soulagé et l'âme en paix.

J'étais profondément heureux d'avoir réussi à nous sauver, moi et les huit membres de ma famille, du massacre, par le simple fruit du hasard. Après quatorze mois d'un exode meurtrier et tortueux, arriver à Jérusalem et établir notre famille dans l'un des quartiers du couvent arménien était une pure bénédiction, un bonheur suprême. Finis les redoutables sabres et baïonnettes des gendarmes, finis les hurlements qui s'abattaient sur nous telle la foudre et nous emplissaient de terreur et de crainte. Finies l'insécurité et cette funeste épée de Damoclès, qui nous avaient hantés des semaines durant. Finis aussi ces jours de marche tel le Juif errant - marcher, marcher, toujours marcher. J'avais maintenant l'esprit préoccupé par tous les membres de la famille et les amis que nous avions laissés derrière nous, et qui n'avaient pas encore eu la chance d'échapper à ce sort destructeur, atroce.

Vers la fin décembre 1916, je reçus de nouveaux ordres pour quitter l'hôpital et rejoindre le dispensaire [Niqahat Khane] du 3ème contingent [Firqa], situé dans la banlieue de Jérusalem, dans le quartier juif de Bukharlare. Au début, ce changement m'affecta au plus haut point; mais je fus ensuite très satisfait, car le travail n'était pas trop fatigant et je pouvais aussi profiter des rations de nourriture pour nourrir une famille de huit personnes, puisque le marché était hors de prix et acheter quoi que ce soit en temps de guerre quasi impossible.

Dix mois après notre installation à Jérusalem, au soir du 6 novembre 1917, nous reçûmes des ordres militaires stipulant que nous serions transférés immédiatement, car l'armée britannique s'avançait vers Jérusalem. J'étais très inquiet et face à un dilemme : devais-je emmener ma famille avec moi ou les laisser au couvent ? Après avoir réfléchi durant vingt-quatre heures et consulté mes amis, je décidai finalement de partir seul.

La ville de Jérusalem était sens dessus dessous, tous les soldats turcs avaient hâte de se retirer. Au matin du 9 novembre 1917, je quittai, malheureux, ma famille et marchai avec les soldats sur Naplouse, un voyage difficile et fatigant, distant d'une soixantaine de kilomètres vers le nord.

Au soir du dimanche 10 novembre 1917, des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquelles l'armée britannique avait atteint Wadi Sarar. Redoutant d'être séparé de ma famille pour de longues périodes, et prétextant que je devais les rejoindre en urgence, j'obtins l'autorisation du commandement et pris un attelage pour rentrer à Jérusalem dans la nuit. Mais, à mi-parcours, je me mis à réfléchir sur la gravité de la faute que je commettrais en agissant ainsi et en mettant ma vie en grand danger, si bien que je revins à Naplouse. Après avoir réussi à collecter suffisamment de rations alimentaires, je restai là avec les autres soldats, jusqu'à ce qu'un soir nous reçûmes l'ordre de continuer à pied jusqu'à la gare de Mas' Oudiye. Il pleuvait à torrents et il faisait nuit noire; les routes étaient pleines de boue jusqu'aux genoux, mais nous devions obéir puisqu'il s'agissait d'un ordre militaire.

Le matin suivant, nous atteignîmes Mas' Oudiye, couverts de boue et trempés. Le même jour, nous fûmes envoyés par train à Damas, et lors de notre arrêt pour quelques heures à Deraa, je rendis visite à mes amis là-bas. Mais, à mon retour, je découvris à mon grand désarroi que le train était déjà parti avec toutes mes affaires personnelles. Deux jours durant, je ne quittai pas la gare, dormant dehors, par grand froid, sans couverture ni mon manteau, restés dans les wagons du train. Je n'oublierai jamais cette première nuit où j'ai tremblé jusqu'au petit matin. Finalement, deux jours plus tard, je rejoignis mon contingent et on nous annonça officiellement que les Britanniques avaient occupé Jérusalem le 9 décembre 1917.

D'un côté, j'étais très inquiet pour la sécurité de ma famille; de l'autre, j'étais soulagé de savoir que ma famille était sauvée et ne connaîtrait plus les périls de la guerre et de la faim. Dix mois durant, je n'eus de cesse de voir mes enfants, resté séparé de ma famille, sans la moindre nouvelle de leur part.

Je me rendis au siège du Croissant Rouge et déboursai 5 livres turques, quand j'appris que je pouvais avoir des nouvelles de gens habitant les pays occupés, grâce à la Croix Rouge internationale. Mais les mois passèrent et j'étais toujours sans nouvelles de ma famille à Jérusalem. Parfois je songeais à défier tous les dangers et à prendre le risque de déserter et rejoindre ma famille. Mais je manquais encore de courage pour une impulsion aussi téméraire. Même si je m'inquiétais pour eux et voulais les rejoindre, je craignais pour moi. Mettre ma vie en danger maintenant était imprudent, notamment parce que les Turcs continuaient à se méfier des soldats arméniens et qu'ils attendaient une occasion pour nous arrêter, en particulier depuis que des informations nous parvenaient selon lesquelles les Arméniens avaient lancé des raids de représailles sur le front du Caucase.

Un jour, je perdis totalement la raison, quand j'appris que le criminel en chef, Enver Pacha, avait ordonné que tous les soldats arméniens, sans exception, soient regroupés et envoyés dans des bataillons de travaux forcés, ce qui revenait à nous anéantir tous, d'une autre manière. Ils avaient fait cela auparavant, durant ce qu'on appelle le massacre blanc, lorsqu'ils exterminèrent des milliers de jeunes Arméniens, les envoyant creuser des routes invraisemblables et les exposant à de terribles souffrances, sans eau ni pain.

Un jour, à Damas, les Turcs se mirent à arrêter sans discrimination les familles arméniennes réfugiées, sans faire de différence entre adultes, enfants, de sexe masculin ou féminin. La police et les gendarmes mirent en œuvre avec zèle ce plan pour propager de toutes parts la terreur et la peur. Ces trois dernières années, après avoir subi toutes sortes de tortures et de persécutions, seule une poignée d'Arméniens avait survécu par le simple hasard, en dépit de tous les dangers; désormais, là encore, les Turcs étaient résolus à anéantir ce qui restait de ces réfugiés, par des moyens atroces.

Les Arméniens que nous avions l'habitude de voir au marché, les commerçants, les hommes dans les familles, tous furent arrêtés et jetés dans de sombres prisons. 24 heures durant, ces rafles ignobles se sont poursuivies. Puis, nous ignorâmes pourquoi, les persécutions ralentirent, grâce peut-être à l'intervention de l'Allemagne et de l'Autriche. Les femmes et les enfants furent relâchés et seuls les hommes en âge de servir dans l'armée furent incarcérés. Je fus hanté par l'idée que je serais, moi aussi, arrêté pour de bon et que de nouveaux malheurs m'attendaient.

Un jour, début septembre, mon commandant m'informa que j'avais reçu l'ordre de gagner le front pour rejoindre le 8ème Commandement. J'en conclus qu'il s'agissait d'un complot ourdi par mon commandant, suite à un antagonisme personnel qu'il me vouait.

J'étais totalement abattu et déprimé. Indubitablement, cette fois, le risque de mourir était inévitable, tandis que nous recevions quotidiennement la triste nouvelle du décès de nombreux militaires que nous connaissions, morts en martyrs au front. Ce qui me faisait le plus souffrir, c'était le fait qu'après avoir survécu par miracle à tant de périls et d'atrocités ces trois dernières années, maintenant que la liberté était si proche, je devais gagner le champ de bataille et mourir sans même avoir la chance de voir mes proches une dernière fois.

Le 12 septembre 1918, je fis mes adieux à tous mes amis et m'entretins avec le Révérend Père Garabed Mazlounian à la Prélature. Je pris congé de lui et, les larmes aux yeux, lui fis part de mes dernières volontés, précisant que, dans l'éventualité de ma mort, il se charge d'éduquer et de prendre soin de mes enfants Noubar et Noraïr.

Le lendemain, le 13 septembre, je partis avec mes camarades de Damas à Tulkarem, où se trouvait l'état-major des opérations militaires. Le jour suivant, nous nous arrêtâmes en gare de Samakh sur les rives du lac de Tibériade. Je désirais tellement visiter la ville de Tibériade où résidaient les familles de mes amis Onnig Kambourian et Garabed Dayan. Nous prîmes un ferry pour traverser le lac et, pendant un moment, j'eus l'impression d'être ramené en mer de Marmara, à Izmit. Ce soir-là, je suis resté chez les Dayan, puis, le lendemain matin, avec mon ami Onnig, je me rendis aux sources minérales, avant de prendre le train pour Tulkarem

Le 16 septembre 1918, j'atteignis Tulkarem et présentai ma déclaration sous serment. Deux jours durant, je fus obligé rester en tant qu'"hôte" chez le major Awni Bey, que j'avais connu à Izmit, jusqu'à ce que ma nouvelle affectation me fût signifiée.

Le jeudi 19 septembre, au matin, nous sautâmes de notre lit au bruit des boulets de canon. L'assaut massif de l'armée britannique avait déjà commencé sur ce front. Poussés par la curiosité, nous montâmes sur le toit et observâmes tout le champ de bataille devant nous.

Cette fois, les soldats turcs qui m'entouraient, emplis de haine et de revanche, admirent leur inquiétude, s'agissant de la bataille finale et décisive contre les Britanniques. L'offensive des canons continua pendant des heures, frappant le front turc. Un peu plus tard, la dévastation régnait parmi les soldats turcs de Tulkarem; tout n'était que chaos et le principal souci des soldats était de fuir et déserter l'armée. Faisant mine de l'ignorer, j'appelai mon supérieur pour qu'il m'envoie au poste médical qui m'était affecté. Puisque tout le monde s'enfuyait, c'était une façon de sauver les apparences. L'homme me regarda, sourit de ma naïveté, puis, faisant ses bagages et se préparant à fuir, me dit qu'il m'enverrait sous peu à mon poste.

Bientôt, les avions "ennemis" survolèrent et bombardèrent tout Tulkarem. Awni Bey, son beau-frère et moi, nous rampâmes sous les murs épais du bâtiment, nous cachant, tout tremblants, réalisant la gravité du danger imminent. Lorsque les raids aériens cessèrent temporairement, nous profitâmes de la situation et partîmes au marché. Sur notre route, nous découvrîmes beaucoup de gens tués par les raids. Soudain, le bombardement reprit avec plus de violence encore et, sur les conseils de quelques soldats arméniens, je les rejoignis, puis nous nous abritâmes dans une grotte en dehors de la ville, où nous sommes restés plusieurs heures, figés de peur. Impossible de sortir de la grotte, les avions britanniques volant tels des hirondelles tout autour afin de stopper la fuite des soldats turcs. Les bombes tombaient comme de la grêle, tandis qu'assis tels des ermites, nous attendions que le danger s'amenuise un peu pour sortir de la grotte et nous précipiter dans le cantonnement où tous les autres soldats étaient partis, comme me l'avait appris l'un d'eux. La situation était vraiment critique. Que faire ? Rester ici, faire défection et me cacher, ou rejoindre les armées en retraite ? Quelle que soit la situation, le danger était inévitable. Je restai là un peu plus longtemps avec les soldats sous les épaisses murailles, puis une heure plus tard, nous décidâmes de battre en retraite nous aussi.

Les avions au-dessus de Tulkarem volaient très bas et faisaient feu sur les soldats battant en retraite. Nous devions parfois nous réfugier à l'ombre des bâtiments en pierre, mais notre déplacement au ralenti était considéré par les soldats turcs comme une action suspecte et une traîtrise, ce qui n'était pas dans notre intérêt à ce moment-là. Des unités de soldats britanniques s'avançaient maintenant vers la ville et nous pouvions voir de loin le reflet de leurs sabres. Il fallait avoir un peu de courage et d'endurance pour être sauvé, mais c'était dangereux. Portant une partie de mes affaires, tandis que le reste était transporté par mon camarade, nous fîmes lentement retraite en rampant à terre, puis malgré la pluie terrible de balles qui s'abattait sur nous, nous réussîmes finalement à évacuer Tulkarem.                              

Tout autour de moi, nous pouvions voir un grand nombre d'hommes et de chevaux blessés. Saisis de crainte et de peur d'être abattus, nous fûmes soudain arrêtés par deux cavaliers qui stoppèrent notre progression, en nous demandant de lever les bras. Etait-ce la réalité ou un rêve ? Etais-je vraiment tombé prisonnier des forces alliées ? L'un parlait anglais, l'autre français. Traumatisé au plan émotionnel et empli de peur et de tristesse, des larmes se mirent à couler sur mes joues. Finalement, sans danger, ni sacrifier ma vie, je fus libéré et l'on m'accorda mon salut.  

Ce fut une suprême bénédiction, puisque nous étions maintenant dans une zone libre et sûre : plus de bombes, ni de boulets de canon pour nous bombarder. Nous étions en sûreté sur les hauteurs contrôlées par les Britanniques, tandis que de l'autre côté se trouvaient les soldats turcs vaincus, battant en retraite, sur lesquels les Britanniques continuaient de tirer. Mon bonheur intérieur était indescriptible, en particulier quand je songeais que bientôt je verrais mes chers proches; d'ici là, je marchai, de bonne humeur, avec les milliers de prisonniers de guerre comme moi. Les routes étaient littéralement jonchées de fusils, d'attelages et d'affaires appartenant aux soldats battant en retraire, ralentissant et rendant difficile notre progression.

Ce jeudi 19 septembre 1918, au soir, après avoir marché six heures en direction de la mer, nous reçûmes à nouveau l'ordre de retourner à la gare de Tulkarem, où l'on nous laissa sans eau toute la soirée. Nous passâmes le lendemain, vendredi, assis sous le soleil, affamés et assoiffés, car les Turcs avaient détruit toutes les citernes d'eau potable avant de battre en retraite. Je sortis la fiole d'acide tartrique de ma trousse médicale et déposai quelques gouttes dans ma bouche pour étancher ma soif. Je me sentais au plus mal depuis deux jours : l'inquiétude, la soif, la faim et la fatigue, outre le manque de sommeil, avaient éprouvé ma santé et je n'arrivais plus à avancer.

Heureusement, vendredi soir, nous fûmes transportés dans de grands camions à Ras-el-Aïn, où les officiers furent séparés des soldats, et installés dans des zones entourées de barbelés. Pour la première fois, on nous donna un aliment à base de viande et de l'eau à volonté, et chaque prisonnier de guerre, pendant un moment, oublia sa situation et profita du repas.

Nous passâmes cette nuit-là au grand air, puis le samedi 21 septembre, au matin, je me réveillai, me sentant malade et très faible. Nous étions tous des prisonniers de guerre, sans avoir notre mot à dire. Je n'avais réussi à sauver que quelques bagages parmi toutes mes affaires et je devais les porter moi-même partout où j'allais, puisque je n'avais plus mes aides. Nous étions maintenant disposés en rangs de deux et dûmes marcher pendant des heures. La chaleur était insupportable; il n'y avait pas d'eau et le verre de matara (1) coûtait une livre turque.

Les fiers généraux turcs de l'empire ottoman, qui nous avaient humiliés et torturés, nous autres Arméniens, de toute leur arrogance, marchaient maintenant tête baissée, incapables de supporter la chaleur et la faim, s'évanouissant et s'écroulant à terre, de temps à autre. J'avançais, muni de mon inséparable sacoche, prenant à l'occasion quelques gouttes d'acide tartrique qui, grâce à son action apaisante, me permettait de marcher et d'étancher ma soif. Parmi tous ces soldats, j'étais le seul à porter ses effets personnels et à marcher, jusqu'à ce que nous atteignîmes une gare; nous prîmes le train et arrivâmes en gare de Lydda en soirée.

Le lendemain, le dimanche 22 septembre, l'enregistrement officiel des prisonniers de guerre se mit en place et on nous posa sur le torse des plaquettes portant nos chiffres. Le même soir, nous fûmes transférés par train à Kantara, voyageant toute la nuit à travers le désert et passant par toutes les gares de l'armée turque, comme Gaza, Rafah, El-Arish et autres, jusqu'à ce que nous atteignîmes la rive asiatique du canal de Suez, où un vaste camp avait été installé pour les prisonniers de guerre sur la base de l'armée britannique.

Nous restâmes dans ce camp neuf jours. Un soir, il plut si abondamment, trempant toutes nos tentes et les inondant, que nous dûmes passer toute la nuit debout.

Le 2 octobre 1918, au matin, nous franchîmes le pont en bois reliant la partie asiatique du canal et celle africaine, et prîmes le train, le long de la route du désert, qui nous fit passer par les grandes villes égyptiennes d'Ismaïlia, Zagazig et Banha. Après avoir atteint la gare de Quweisna, nous dûmes marcher jusqu'au camp réservé aux prisonniers de guerre, situé à une heure de là. Surchargé par mon sac empli de médicaments, je rejoignis, à bout de fatigue, les baraquements entourés de barbelés. Dès lors, nous devînmes officiellement des prisonniers et traités comme tels.

Quelques jours plus tard, je présentai une requête à mon supérieur, en demandant que les mesures nécessaires soient prises pour me permettre de rejoindre ma famille à Jérusalem. Durant une longue période, ma requête resta sans réponse, bien que je fusse convoqué à plusieurs reprises et interrogé par le responsable du camp. La vie était très dure, mais en tant qu'officiers arméniens, au nombre de 45, nous étions installés dans un cantonnement à part, essayant, comme nous le pouvions, de rendre notre existence agréable en faisant des exercices, en chantant, en dansant, en apprenant l'anglais et en passant le temps.

Parfois, le soir, nous nous réunissions et prenions le thé.

Le jour de la Saint Jacques (Sourp Hagop), comme j'étais loin de chez moi et que le souvenirs des fêtes d'avant hantait mon esprit et me déprimait, je décidai d'organiser une dégustation de thé au camp, en invitant tous mes amis arméniens. Malgré nos faibles ressources, nous eûmes une soirée très agréable, passée à chanter et à réciter des poèmes, et pendant quelque temps, j'eus l'impression d'être rentré chez moi avec ma famille.

Un jour, nous lûmes dans le journal arménien que nous recevions du Caire, la déclaration de Noubar Pacha annonçant l'indépendance d'une Arménie libre. Pour célébrer notre joie, nous décidâmes d'organiser une fête collective. Certains Arméniens, qui jusque là n'osaient à peine prendre la parole, allaient maintenant jusqu'à faire des discours, réciter des poèmes et entonner des chants patriotiques arméniens. Cette fête suscita la colère des prisonniers turcs et les mit hors d'eux. Une centaine d'entre eux se rassemblèrent et projetèrent de nous attaquer, mais comme nous l'apprîmes le lendemain, leur chef leur conseilla de se contrôler et les ramena dans leurs baraquements. Néanmoins, un messager nous fut envoyé demandant que notre responsable mette fin à notre soirée.

L'unique manière de sortir ce camp était de faire appel à la Commission Supérieure Nationale du gouvernement au pouvoir au Caire, et non à l'armée. Suite à mes requêtes et celles envoyées en mon nom de Jérusalem à cette même administration au Caire, je fus enfin libéré, lorsque je récupérai mes papiers. Krikor Khatchérian, dont la famille se trouvait aussi à Jérusalem, fut relâché en même temps que moi. Le 7 janvier 1919, nous atteignîmes Jérusalem, escortés par deux soldats britanniques.

Mon bonheur était indescriptible, après toutes ces épreuves et ces événements; j'avais la chance d'être en vie et de revoir mes proches bien-aimés. De retour dans ma famille, j'appris la triste nouvelle du décès de mon beau-père; des neuf membres de notre famille partie d'Izmit à Jérusalem, nous n'étions plus que huit.

Nous remerciâmes le Seigneur d'être tous réunis pour fêter le Nouvel An arménien (14 janvier) et le Noël arménien (19 janvier) de 1919, que je passai entouré de ma famille dans la sérénité et la paix du couvent arménien de la Ville sainte de Jérusalem.         

NdT

1. Matara : amphore dans l'empire ottoman.

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Article paru à l'origine in Jerusalem Quarterly, Vol. 49 (Spring 2012) -
Traduction : © Georges Festa - 07.2015. Reproduction partielle ou intégrale interdite.
Traduction dédiée à mon grand-père, Luigi Festa (1893-1974), deux fois exilé.