samedi 18 juillet 2015

L'écriture comme exorcisme : entretien avec Aline Ohanesian / Writing as Exorcism: An Interview with Aline Ohanesian



 © Algonquin Books, 2015


L'écriture comme exorcisme :
entretien avec Aline Ohanesian
The Armenian Weekly, 18.06.2015


Dans une année qui a vu la publication d'un grand nombre d'ouvrages traitant du génocide arménien, Orhan's Inheritance [L'Héritage d'Orhan] d'Aline Ohanesian lui a valu de grands éloges et un accueil chaleureux - d'Amazon qui l'a nommé Meilleur livre du mois pour avril 2015 au programme "Discover Great New Voices" de Barnes & Noble. Ohanesian a passé six années à écrire ce livre, librement inspiré de l'histoire de sa grand-mère. Dans le cadre de ses recherches, elle s'est rendue à Sébastia (l'actuelle Sivas), où l'histoire s'éclaircit.

A la mort de son grand-père, Orhan Turkoglu fait face à des questions auxquelles il doit se confronter - à commencer par celle-ci : pourquoi son grand-père lègue-t-il la maison familiale à une Arménienne, Seda Melkonian, qui vit dans une maison de retraite à Los Angeles ? Muni du carnet de son grand-père, Orhan doit se rendre à Los Angeles pour y rencontrer Seda.

Après des années de silence sur cette histoire, Orhan doit maintenant faire face à la vérité. Orhan's Inheritance est une histoire d'amour, d'espoir et de résilience.  

Dans l'entretien qui suit avec The Armenian Weekly, Ohanesian aborde plusieurs thèmes qui apparaissent dans Orhan's Inheritance, ainsi que ses choix quant aux personnages et au style. Elle évoque aussi les défis liés à l'écriture d'un tel roman, et l'apport qu'elle espère de ce récit.

Ohanesian a été finaliste du prestigieux PEN/Bellwether Award for Socially Engaged Fiction [Prix PEN/Bellwether du roman socialement engagé], fondé par Barbara Kingsolver.

- The Armenian Weekly : Ton arrière-grand-mère est une survivante du génocide arménien. Dans quelle mesure Orhan's Inheritance est lié à son expérience du génocide ?
- Aline Ohanesian : C'est une survivante, tout comme mes grands-parents paternels. J'ai situé délibérément l'histoire dans un village différent du leur, parce que je voulais créer de la distance psychologique entre moi et cette histoire. J'ai entrelacé leurs vécus en détail, comme la scène où des pièces d'or sont cousues dans les sous-vêtements de Bédros. Ce détail provient directement de la vie de mon arrière-grand-mère.

- The Armenian Weekly : Tu fournis un grand nombre d'informations historiques dans le cadre d'un roman. Combien, et quel genre de recherches as-tu mené en écrivant ce livre ? Dans quelle mesure est-il imaginaire et dans quelle mesure se base-t-il sur des événements réels ?
- Aline Ohanesian : J'ai un master d'histoire et j'étais en thèse, quand j'ai lancé tomber pour écrire ce roman. Quand tu écris sur un événement historique qui reste contesté par ses perpétrateurs, c'est important d'être précis au plan historique. Je pense avoir lu tous les livres d'histoire écrits sur le sujet, y compris ceux de négationnistes comme [Edward] Erickson. J'ai passé presque toute une année à lire des historiens comme Raymond Kévorkian, Taner Akçam et Richard Hovanessian. J'ai aussi cherché des documents primaires. La publication par Ara Sarafian du Blue Book était indispensable (1). [Mon] ouvrage est une œuvre de fiction, mais c'était important pour moi de respecter l'histoire.

- The Armenian Weekly : Aujourd'hui encore, la Turquie nie le génocide arménien, come le font beaucoup d'autres pays à travers le monde, dont les Etats-Unis. A ton avis, comment le public turc réagira-t-il à ton livre ? Qu'attends-tu d'eux ?
- Aline Ohanesian : Je pense qu'il est extrêmement important de distinguer entre le gouvernement, pétri de déni, et les citoyens de Turquie, qui sont pour la plupart aimables et généreux. La plupart des gens éduqués en Turquie connaissent la vérité. Certains ont même le courage d'en parler. Malheureusement, le pays s'oriente vers plus de conservatisme et certains droits de l'homme sont en danger, en premier lieu la liberté d'expression. Impossible d'avoir une démocratie sans ça; la Turquie a un problème avec la liberté d'expression, qui va bien au-delà de la question du génocide arménien. Au plan personnel, mon plus grand espoir est de voir ce livre publié en turc. Je pense que l'opinion turque est mûre pour cette histoire.

- The Armenian Weekly : Tu abordes plusieurs thèmes complexes dans ce livre. Certains thèmes, plus sombres, concernent le traumatisme et la haine qui accompagnent le génocide, la perte et la souffrance liée au passée. Mais tu inclus aussi des messages positifs, dont le pouvoir de l'art et des histoires, la survie, la fierté culturelle, la justice et l'amour. Comment as-tu réussi à entremêler et à équilibrer tous ces thèmes au fil de ton roman ?
- Aline Ohanesian : Ecrire ce livre a été, à bien des égards, un exorcisme. J'ai évacué toutes les pensées et les émotions que je ressentais concernant cette histoire. J'ai tout balancé dans ce livre. Aucun thème n'est plus important qu'un autre. Tous nos instants sur cette terre sont nuancés, et la littérature doit refléter ça. Je dirais que j'ai toujours été hantée par le pouvoir du langage. Difficile, à mon avis, de penser à quelque chose en dehors du langage. C'est impossible, en fait. Je pense que les histoires constituent les unités fondamentales de l'intelligence humaine, et le type d'histoires que nous choisissons pour apprendre et échanger construit notre réel.    

- The Armenian Weekly : Le narrateur exprime les pensées de plusieurs personnages dans le livre, dont Lucine, Mayrig, Kemal, Orhan, Fatma et Ani. Ce doit être très dur d'écrire un livre en utilisant un tiers, le narrateur omniscient, mais c'est ce que tu as fait avec brio. Pourquoi avoir choisi de créer un narrateur tiers ?
- Aline Ohanesian : Je n'avais pas envie que le livre soit limité au point de vue d'un seul personnage. C'était important pour moi d'avoir des voix turques, des voix arméniennes et des voix émanant de différentes générations. C'est notre histoire en partage. Elle appartient à nos deux peuples. Je voulais créer un effet Rashōmon, où tu as des interprétations contradictoires d'un même événement. C'était important de montrer la relativité de la vérité, son manque de fiabilité, et de sortir de l'univers de ce roman en comprenant que, malgré tout ça, l'actualité du génocide arménien est indéniable. En deux mots, on peut très bien contester la couleur d'un objet, par exemple, mais pas le fait qu'il existe.

- The Armenian Weekly : Beaucoup de personnages connaissent des difficultés avec leur foi dans ce livre. Quand tu as mené tes recherches, qu'as-tu découvert concernant les gens impliqués dans le génocide arménien et leur expérience religieuse ?
- Aline Ohanesian : Contrairement au personnage principal du livre, mes grands-parents étaient profondément religieux. Mon grand-père paternel, qui avait grandi dans un orphelinat missionnaire au Liban, était prédicateur dans l'Eglise protestante arménienne. Sa foi lui donnait de l'énergie, mais je ne pouvais pas comprendre. Je me débats avec la foi en ce qui me concerne, plus encore après avoir écrit ce livre. C'était aussi ma façon de souligner le fait que ce conflit, si tu veux l'appeler comme ça, avait plus à voir avec le nationalisme qu'avec la religion. Il y avait un racisme inhérent dans la politique de l'empire ottoman concernant sa population arménienne. On nous traitait de rats et de chiens - un langage très proche de l'antisémitisme rampant qui a précédé la Shoah.

- The Armenian Weekly : Tu crées souvent des images suffisamment détaillées au plan graphique pour susciter une émotion chez le lecteur, tout en veillant à ne pas exagérer les descriptions. Comment as-tu réussi à opérer cet équilibre ? Etait-ce difficile ?
- Aline Ohanesian : Non, pas beaucoup. C'était une décision d'ordre à la fois esthétique et instinctif. Nous connaissons tous ces histoires horribles comme celle que Siamonto raconte sur ces femmes dansant nues, tout en étant brûlées vives. Ces images ont formaté mon écriture, mais je me suis refusée à les intégrer au roman. Ça été fait cent fois. C'est une histoire vieille d'un siècle. J'avais envie de la raconter d'une manière neuve ou pas du tout.

- The Armenian Weekly : Ton livre doit une partie de sa force à la diversité de tes personnages. Certains sont sincères et sympathiques, d'autres sont méprisants et inhumains, mais tous sont uniques à leur manière. Avec lequel te sens-tu la plus proche ? Quel personnage as-tu le plus aimé décrire ? Et lequel a été le plus pénible à dépeindre ? Ces réponses s'entrecroisent-elles ?
- Aline Ohanesian : C'était amusant d'avoir toutes ces expressions différentes en tête. J'ai été surprise de voir à quel point j'ai fait le lien avec Orhan. On est totalement opposés. Je suis une femme, une artiste et une militante arménienne. Lui c'est un Turc qui est apathique au plan politique et qui laisse tomber son activité artistique. Ani, en gros, c'est moi à 18 ans. Prête à affronter le monde, le changer, l'obliger à reconnaître l'histoire de mon peuple. Fatma est mon personnage préféré. Elle est inspirée de la grand-mère d'une amie à moi, que j'admire énormément : une femme très dynamique, fringante, grande gueule. J'espère être comme elle un jour. Le personnage le plus difficile à écrire était Mustafa, le père d'Orhan. Le plus pénible était Lucine. J'en avais le cœur déchiré. J'en pleurais à chaudes larmes sur mon clavier, à chaque fois.

- The Armenian Weekly : Quelle méthode as-tu suivie pour ce livre ? Par exemple, as-tu programmé une intrigue, écrit différentes scènes à différents moments, ou t'es-tu simplement mise à écrire pour voir où ça mènerait ? Ou bien as-tu combiné ces techniques ?
- Aline Ohanesian : J'ai commencé à me mettre dans la peau de Seda à 87 ans et à 15 ans. C'était comme écrire de deux points de vue différents, puisqu'elle change tellement en 70 ans. Orhan est venu après. J'avais donc cette survivante du génocide et ce Turc de 29 ans. J'ai couché par écrit leurs histoires pendant pas mal de temps, avant d'élaborer une intrigue. J'ai rempli une dizaine de carnets Moleskine avec leurs discours. Il m'a fallu plus de six ans pour écrire ce livre. Il y a eu de longues périodes où j'écrivais entre 4 et 6 heures du matin, puis je continuais de 9 heures jusqu'à midi. A bien des égards, l'écriture est comme une pathologie ou quelque chose qui te possède.

- The Armenian Weekly : Ani, la nièce de Lucine, raconte à Orhan : "Ma mère m'a allaitée avec son lait, mais aussi son chagrin. Il s'écoulait de son cœur dans mon sein, dans mes entrailles où il se trouve encore probablement. Elle-même avait avalé la même chose de sa mère. On appelle ça le chagrin transgénérationnel maintenant. Nous, on appelle ça être Arménien." C'est une affirmation très forte. Dans quelle mesure cela sonne vrai pour toi en tant qu'Arménienne ? Ce "chagrin transgénérationnel" a-t-il joué un rôle dans l'écriture de ton livre ? Qu'est-ce qui, d'après toi, définit le fait d'"être Arménien" ?
- Aline Ohanesian : Cette affirmation est vraie pour ce personnage. Elle essaie de communiquer sa souffrance à un Turc qui n'est pas négationniste, autant qu'il est apathique au plan politique. A mon avis, certaines personnes sont plus touchées par le "chagrin transgénérationnel" que d'autres. Je ne pense pas qu'être Arménien se résume à notre victimisation collective. Sommes-nous un peuple traumatisé ? Bien sûr. Qui pourrait subir ce que nous avons subi - le génocide et 100 ans de déni - sans être traumatisé ? Mais nous sommes aussi des gens résilients, joyeux. Tous ceux qui en doutent devraient aller à un mariage arménien.
Ecrire ce livre a été pour moi une façon de gérer ce chagrin transgénérationnel. Je me suis longtemps demandée si je devais ou non transposer ce chagrin sur mes jeunes fils. Finalement, j'ai décidé que même ce chagrin était un don, un don accordé aux hommes et aux femmes qui ont survécu; c'est peut-être une croix lourde à porter, mais que je lègue consciemment à mes enfants sous la forme de ce roman.

- The Armenian Weekly : Quels sont tes projets en matière de livre ou d'écriture ?
- Aline Ohanesian : Je mène actuellement des recherches sur la Californie au 19ème siècle. Mon premier roman concernait la terre de mes ancêtres. Le second traitera de mon pays adoptif.  
                       
NdT

1. SARAFIAN, Ara, ed. and intr. The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-16: Documents Presented to Viscount Grey of Fallodon by Viscount Bryce [Uncensored Edition]. London: Gomidas Institute, 2005, 2nd ed. xxii + 677 p.

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Traduction : © Georges Festa - 07.2015