mercredi 15 juillet 2015

Özgün Çağlar - Le traumatisme non résolu : une cause de violences et de souffrances / Unresolved Trauma: Reason for Violence, Suffering



 © www.ismailbesikcivakfi.org/


Le traumatisme non résolu : une cause de violences et de souffrances
par Özgün Çağlar
Agos (Istanbul), Oct. 2014


Le 25 octobre [2014], la Fondation İsmail Beşikci de Diyarbakır a accueilli un symposium intitulé "Diyarbakır et les Kurdes en 1915," où figuraient l'avocat Erdal Doğan, le sociologue Osman Kavala et le coordinateur en charge du projet, Namik Kemal Dinçer. Ce collectif a centré ses communications sur l'étude des histoires orales locales.

L'exposé de Doğan a traité de l'éthique et de l'esprit de la Convention pour la répression et la prévention du crime de génocide (1948) et son impact sur le peuple turc. "En 2000, quand j'ai réalisé que les événements de 1915 étaient un génocide et un crime contre l'humanité, très peu d'avocats partageaient mon point de vue," a-t-il précisé.

"Beaucoup de gens en Turquie ont perpétré des crimes contre l'humanité - non seulement l'Etat, mais aussi plusieurs groupes," ajouta Doğan. "Lorsque nous parlons de génocide et de crime contre l'humanité, le nombre de victimes n'importe guère. Il n'est même pas nécessaire de tuer des gens. Le transfert forcé de gens hors de chez eux constitue aussi un génocide. En Turquie, les gens parlent toujours de massacres réciproques entre Arméniens et Turcs. Cette thèse des massacres mutuels n'est pas fondée sur des faits. Mais cette attitude est en train d'évoluer depuis quelques années," a souligné l'avocat.

D'après la Résolution de 1948 sur le génocide, non seulement les organisateurs, mais aussi les participants tiers à un génocide sont considérés comme responsables, a rappelé Doğan, poursuivant : "Or en Turquie les gens essaient souvent d'éluder cette responsabilité, sous prétexte qu'ils n'ont pas été les organisateurs, mais qu'ils ont été trompés par les organisateurs pour les aider."

Il a souligné que l'actuel régime turc est construit sur la même mentalité génocidaire de 1915 : "Les avocats font encore face à de nombreux défis, car le régime couvre la réalité du génocide. Par exemple, nous avons des difficultés à mettre la main sur des documents, en particulier ceux qui ne sont pas écrits en turc. Leur traduction en turc est interdite par le Conseil de Sécurité Nationale. En Turquie, les avocats ne sont pas autorisés à travailler librement et à collecter des documents." 

Que peut faire la société civile ?

Pour le sociologue Osman Kavala, la société civile turque doit se mobiliser pour la reconnaissance du génocide, car il n'y a plus de communauté arménienne nombreuse en Turquie : "Il n'y a plus de génocide. De nos jours, il y a une réconciliation avec les Kurdes. Certaines personnes peuvent donc se sentir non concernés par ce problème. Or ce problème n'est plus local. C'est un problème international, car le génocide a créé la diaspora arménienne et cette diaspora œuvre pour la reconnaissance du génocide par les Parlements dans les pays où vivent des Arméniens."

Il a ajouté : "Nous essayons d'expliquer aux gens qu'il s'agit d'un problème interne, qui doit être réglé en Turquie. Nous essayons d'expliquer que nous ne travaillons pas sur cette question pour compenser l'injustice perpétrée contre le peuple arménien, mais pour faire de la Turquie un Etat plus civilisé et démocratique."

Les Arméniens de la diaspora doivent communiquer avec leur terre ancestrale

"Un dialogue entre les Arméniens et la communauté turque est important pour se comprendre mutuellement," a précisé Kavala. "Lors de nos entretiens avec des Arméniens de la diaspora, nous avons réalisé que pour eux établir des liens avec leur terre ancestrale est plus important que la reconnaissance du génocide, car pour maintenir leur identité, ils ont besoin de faire le lien avec cette terre," a-t-il observé, ajoutant : "Des années après le génocide, ils considèrent les Turcs comme des salauds, tout comme nous les considérons de même. Mais, grâce à Hrant Dink, quelque chose a commencé à changer, car il travaillait à une réconciliation. Après son assassinat, une sensibilité à cette question s'est développée en Turquie."

Les Kurdes veulent expliquer ce qui s'est passé en 1915

Coordinateur du projet, Namik Kemal Dinçer précisa qu'après les révélations de Dink, les Kurdes - pas seulement les intellectuels - ont voulu parler du génocide et expliquer ce qui s'est passé. "Voilà pourquoi nous avons organisé ce symposium sur l'histoire orale. Les Kurdes veulent raconter ce qui s'est passé et soulager leur conscience de cette lourde responsabilité. Diyarbakır fait preuve de courage en débattant de cette question. C'est pourquoi nous avons choisi cette ville comme centre de notre travail," a-t-il déclaré.

"Nous avons découvert une mémoire vivante à Diyarbakır. Nous avons entendu des récits très violents sur le génocide. Les gens nous ont appris tous les lieux où les Arméniens ont été massacrés. Le plus connu est Duden. Les mères kurdes interdisent à leurs enfants d'y aller. Elles leur racontent qu'il y a des fantômes qui effraient leurs enfants. Les gens utilisent différents mots et expressions pour le génocide : 'Kırkırın,' 'Fermana Fılle' et 'Demma Bırıni.'"

Dinçer a précisé que son collectif en a conclu que les Kurdes ne sont pas heureux de ce qui est arrivé aux Arméniens : "Ils ne trouvent pas bien que les Arméniens aient quitté leur terre ancestrale ou qu'ils soient morts pour que leur terre soit abandonnée aux Kurdes, en sorte que les Kurdes puissent maintenant établir leur Kurdistan." Des Kurdes ont aussi raconté aux chercheurs que des Arméniens leur avaient dit : "Nous sommes le dîner, mais vous serez le repas suivant."      

Des chasseurs de têtes nommés Bejik

Lors d'un entretien à Lice/Diyarbakır, un habitant informa le collectif de Dinçer qu'en 1950, un homme surnommé "Hemolo" lui avait raconté, ainsi qu'à d'autres gens, combien d'Arméniens il avait tué en 1915. Le meurtrier lui précisa que, pendant que les Arméniens étaient liquidés par l'Etat, un groupe de chasseurs de têtes nommé "Bejik" circulait, massacrant femmes et enfants. 

"Le fait que des Kurdes fassent maintenant leur autocritique est une attitude positive," a noté Dinçer.

Une relation de "parrainage" entre Kurdes et Arméniens

Selon le coordinateur de cette manifestation, avant 1915, de bonnes relations existaient entre Kurdes et Arméniens. Une relation de "parrainage." Avant 1915, les Arméniens étaient considérés comme des gens très courageux par les Kurdes, a-t-il rappelé.

L'A. conclut son intervention en apprenant au public que de nombreux Turcs et Kurdes étaient d'avis que ceux qui avaient participé aux massacres des Arméniens et volé leurs biens et leurs terres seraient malheureux, leur vie durant. En sorte que, lorsqu'il leur arrivait quelque chose, les gens disaient que c'était parce qu'ils étaient damnés. 

Concernant le débat arméno-kurde, voir aussi le séminaire organisé à Toronto, le 29 mai 2014 :

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Traduction : © Georges Festa - 07.2015