lundi 26 octobre 2015

Dzarougian : 'Ethereal Aleppo" - Zaroukian : Երազային Հալէպը / Alep la sublime



 Vieille ruelle typique d'Alep, 1995
© Spielvogel - CC0 1.0 - https://commons.wikimedia.org


Zaroukian : "Alep la sublime"
par Jennifer Manoukian
The Armenian Weekly, 11.12.2012


Les passages qui suivent sont extraits des mémoires d'Antranik Zaroukian, Երազային Հալէպը [Alep la sublime]. Eminent écrivain et éditeur au sein de la diaspora arménienne, Zaroukian vécut et travailla parmi les communautés arméniennes de Syrie et du Liban. Né en 1913 dans la ville ottomane de Gurin (actuellement Gürün), Zaroukian fut sauvé durant les massacres et emmené à Alep, où il fut élevé dans un orphelinat arménien. Il est très connu pour ses mémoires sur cette période de sa vie, Մանկութիւն չունեցող մարդիկ [Des Hommes sans enfance] (1), ainsi que pour son long poème, Թուղթ առ Երեւան [Lettre à Erevan] et divers textes en prose et poèmes publiés dans Nayiri, la revue littéraire basée à Alep, puis à Beyrouth, qu'il fonda et édita.    

A la mort de Zaroukian en 1989, Alep ressemblait encore à la ville qu'il avait connue, jeune homme, cette ville qu'il décrit avec tant de fierté dans Alep la sublime. A travers les extraits qui suivent, nous sommes transportés au milieu du 20ème siècle, où Alep était un foyer actif de la vie arménienne, un havre de paix pour les Arméniens qui reconstruisaient lentement leur communauté. Dans ce mémoire, Zaroukian nous montre comment, à bien des égards, les Arméniens firent leur la ville d'Alep.

Dans les années 1940 et 1950, la communauté arménienne d'Alep était très active au plan culturel, et la ville continua de faire office de bastion de l'identité arménienne en diaspora jusqu'au 21ème siècle, grâce à ses nombreuses organisations culturelles et écoles qui insufflaient aux jeunes Arméniens un sentiment de responsabilité quant à la préservation de leur langue et de leur culture. De nos jours, nombre d'Arméniens d'Alep enseignent dans des écoles arméniennes à travers la diaspora, transmettant une passion pour la culture arménienne à leurs élèves, où qu'ils aillent. De fait, c'est grâce au dévouement d'un professeur arménien, né à Alep, que j'ai développé un amour pour la langue arménienne et acquis les connaissances nécessaires pour traduire des textes tels que celui qui suit.

Alep a forgé des dirigeants et des éducateurs arméniens, qui ont enrichi les communautés arméniennes en diaspora durant trois générations, mais son avenir est maintenant en grand danger. L'ampleur de cette perte a le pouvoir d'anéantir non seulement les Arméniens d'Alep, mais la diaspora arménienne tout entière. Il est essentiel que les communautés de la diaspora tendent la main à Alep et lui apportent leur soutien pour protéger l'un des derniers remparts de la culture arménienne en diaspora demeuré à ce jour.

NdT

1. Zaroukian, Antranik. Des Hommes sans enfance. Traduit de l'arménien par Sarkis Boghossian. Les Editeurs Français Réunis, 1977

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Nuits d'Alep.

En été, ma mère sortait nos matelas de nos chambres, pour que nous puissions dormir au grand air. Lors de ces nuits noires et profondes de la ville d'Alep, nous contemplions les étoiles les plus brillantes du ciel et la lune la plus pleine, la plus éclatante qui fût au monde. Du silence infini de la nuit surgissait un déploiement erratique d'étoiles filantes, une mêlée de lumières qui déposait une traînée de plumes argentées sur son sillage.

Nuits d'Alep.

A Alep, il n'y avait pas encore de bus pour faire trembler le sol et les anciennes murailles; les voitures étaient un spectacle rare et ne servaient qu'à transporter les gens hors de la ville. Seules les calèches encerclaient les rues; nous pouvions entendre le battement rythmé des sabots sur le pavé noir, mais cette mélodie perçante se radoucissait avant d'atteindre notre terrasse du troisième étage et, tandis que la nuit s'avançait, elle disparaissait à son tour. Nous devions tendre l'oreille pour entendre le bruit lointain de la patrouille de nuit, sifflant de rue en rue, ou le morne cliquetis des caravanes allant et venant dans les faubourgs de la ville, aux aurores. Ces sons s'insinuaient dans mes rêves, me berçant dans le doux sommeil des heures matinales.

Pour moi, le ciel devint un journal, et même un livre illustré de souvenirs, lorsque les événements et les gens du jour, leurs faits et leurs dires, défilaient à nouveau devant moi. Au point qu'il me fallait attendre la venue de la nuit - allongé sur le dos, la tête sur un oreiller et les yeux fixant les étoiles - pour que les événements du jour se fissent plus simples et plus clairs dans cet environnement calme et serein, quand bien même j'avais vu ou participé à ces événements durant la journée. Ma routine quotidienne reprenait le dessus la nuit, telle la pellicule d'un film se déroulant une deuxième fois; les gens et les événements semblaient plus nets, et je découvrais des détails, des subtilités et des nuances qui m'avaient échappé lors du premier visionnage.

Et quand je me souviens du passé, de mes rêves et de mes journées à Alep, les gens et les événements se présentent à moi non pas dans leurs lieux et moments véritables, mais dans le vaste ciel nocturne sur le toit de l'Hôtel Marsilia. Le bouillonnement, la folie, la bêtise de mon adolescence dans les rues, les maisons et les jardins d'Alep se sont apaisés au fil du temps, mais le ciel en gardait les traces, les restituant nuit après nuit, recréant l'album originel...

***

Il est écrit que les premières amours ne naissent pas par hasard et, quand bien même, ont rarement une fin heureuse. Cela étant, ce sont les premières, elles demeurent pures et sublimes, tel un coucher de soleil qui n'en finit pas, embrumé d'un doux chagrin...

Le ciel parsemé d'étoiles d'Alep - proche confident - me rappelle, une par une, mes premières amours, mes premières crises et mes premières émotions. Je me souviens de ces journées; en réalité, de ces nuits. Et tandis que j'écris ces lignes, d'instinct, mes yeux se lèvent, espérant trouver le ciel, mais il n'y a qu'un plafond blanc au-dessus de moi...   

Très tôt, ma compréhension claire de la vie, qui a mûri avec les ans et s'est enracinée en moi, prit son essor depuis le ciel et les étoiles qui dominaient l'Hôtel Marsilia.

Sur ce toit, ce n'était pas l'aube qui annonçait le matin, mais l'appel qui nous parvenait d'en bas : Halib ! [Lait !]

C'était le laitier.

Jamais ils ne mêlaient de l'eau au lait, et à mon époque, Alep était aussi pure que ce lait. (1)

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Pâques à Alep...

Des milliers d'Arméniens ont fui la Syrie et le Liban aux quatre coins du monde; de l'Arménie au Canada, de l'Argentine à l'Australie. Parmi eux figure une génération de trentenaires et plus, pour qui Pâques à Alep demeure un souvenir ineffaçable. Pendant vingt ans, la ville d'Alep fut le cœur de la diaspora, et durant les trois jours que durait Pâques, ce cœur battait à l'unisson de la nation. Deux à trois mille jeunes Arméniens, garçons et filles, accourus de toute la région dans un terrain de sport, transformaient la ville en un jardin empli de fleurs qui parfumaient l'air de leur fraîcheur et de l'identité arménienne. Ces journées rappelaient les festivités de Navasart (2), que nous découvrions dans les livres, puis, après les jeux et les compétitions, les enfants déferlaient sur le principal boulevard de la ville, tel un torrent, accompagnés du vrombissement et des sons rythmés des cuivres de la fanfare en marche.      

Pâques à Alep restera la plus grande source de joie pour tout Arménien l'ayant vécu, où qu'il vive au monde désormais.

Sur ce même terrain de sport, j'ai vu Hagop Ochagan (3) être ovationné par vingt mille Arméniens. Tandis qu'il était convié au micro, il me serra le bras avec une telle émotion que j'en eus des bleus, des jours durant.  

J'ai vu Chavarch Missakian (4), oubliant momentanément l'arménien moderne, murmurer "Oh ! Ramène-moi au temps de Navasart !" (5) en arménien classique, comme en prière.

J'ai vu Dro (6), ses yeux accoutumés à voir des parades militaires, poser sa large main, pareille à celle d'un ours, sur mon épaule et me dire : "J'aimerais voler parmi ces enfants et les serrer dans mes bras !"

Pâques à Alep...

Notes

1. Dans la phrase originelle, Zaroukian joue avec les mots halib, le mot arabe pour lait, et Haleb, le mot arabe et arménien désignant Alep.
2. Navasart était une fête préchrétienne et une compétition d'athlétisme qui marquait le début du nouvel an, à chaque mois d'août.
3. Hagop Ochagan (1883-1948) fut l'un des plus éminents critiques littéraires et l'un des auteurs les plus prolifiques dans l'histoire de la littérature arménienne.
4. Chavarch Missakian (1884-1957) fut éditeur et journaliste, fondateur du journal franco-arménien Haratch en 1925.
5. Vers repris d'un poème de l'époque préchrétienne, intitulé "Les Dernières paroles du roi Ardachès [Artaxias]."
6. Dro (1884-1956), alias Drastamat Kanayan, général, révolutionnaire et homme politique arménien.  

[Jennifer Manoukian est traductrice de littérature arméno-occidentale. Elle est titulaire d'une maîtrise en Etudes Moyen-Orientales, Sud-Asiatiques et Africaines de l'Université Columbia, ainsi que d'une licence en Littérature française et Etudes Moyen-Orientales de l'Université Rutgers. Sa première longue traduction, The Gardens of Silihdar [Les Jardins de Silihdar], de Zabel Essayan, est parue aux Presses de l'Armenian International Women's Association (AIWA) en 2014.]
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Traduction : © Georges Festa - 10.2012