samedi 24 octobre 2015

"L'Homme au masque de fer" serait un prélat arménien / 'Man in the Iron Mask' Revealed to Be Armenian Bishop



© United Artists, 1998


"L'Homme au masque de fer" serait un prélat arménien
par Arthur Hagopian


SYDNEY, Australie - Depuis trois siècles, fins limiers, chercheurs et tenants du complot extrapolent sur l'identité de "l'homme au masque de fer," l'énigmatique prisonnier de la célèbre Bastille.

Depuis que la légende a été immortalisée dans l'œuvre du grand écrivain français Alexandre Dumas, auteur de l'ouvrage éponyme, les spéculations sur l'identité du prisonnier vont bon train, vérité et fiction suivant un chemin alambiqué, leur mélange rendant difficile le fait de donner foi au récit de trahison et à l'intrigue de Dumas.  

Le mythe dominant soutient que le prisonnier était le jumeau secret du Roi-Soleil Louis XIV (1643-1715). Et l'année dernière, le cryptologue français Etienne Bazeries a affirmé avoir décodé un chiffre, censé révéler que l'homme au masque de fer fut un officier militaire, identifié comme étant Vivien de Bulonde, lequel fut puni pour sa lâcheté face à l'avancée des troupes autrichiennes, en étant forcé de porter un masque de fer.

Or, parmi les annales oubliées d'un des plus grands historiens de l'Arménie, Maghakia Ormanian (1841-1918), gît une hypothèse plus ésotérique : il est clair, en fait plus que possible, que le prisonnier de la Bastille fut, en réalité, un religieux arménien, un dignitaire de l'Eglise apostolique arménienne, un lignage équivalent au royal pedigree du héros princier de Dumas.      

Les deux princes étaient contemporains. A l'instar de son romanesque jumeau, l'Arménien fut la victime innocente de machinations politiques, détenu à la Bastille et soumis à un châtiment cruel et humiliant. L'Homme au masque de fer, de Dumas, a ainsi fort bien pu s'inspirer de l'histoire des mésaventures de cet Arménien.

Ormanian raconte que l'ecclésiastique, Avédik Yevtogiatsi [Avétik de Tokat], fut patriarche de Constantinople, puis de Jérusalem, au début du 18ème siècle, mais qu'il s'attira les foudres des intérêts français, en raison de ses positions fermement anticatholiques.

Dans son ouvrage monumental sur les patriarches arméniens de Jérusalem, qui lui demanda dix années de compilation, le chercheur et historien Haïg Krikorian, aujourd'hui décédé, cite Ormanian et relève que, même si Avédik Ier comptait des amis influents et de fidèles partisans dans la capitale ottomane d'alors (Constantinople), les manœuvres de l'envoyé de la France auprès de la Cour du sultan, Charles Ferriol, marquis d'Argenson, conduisirent finalement à la chute de l'ecclésiastique.

Il y a deux ans, une érudite française, Arlette Lebigre, a évoqué "l'épopée d'un énigmatique patriarche arménien," nommé Avediguian [Avétikian], confirmant en tous points le récit par Ormanian de la détention d'un religieux arménien à la Bastille, et relançant le lien avec l'Homme au masque de fer.

Sa captivité en France, écrit-elle, compromit les relations politiques et diplomatiques entre le Roi-Soleil et la Sublime Porte. Sans que de nouveaux détails soient livrés quant au mystérieux prisonnier.

Les documents qu'Arlette Lebigre a mis au jour révèlent quelques données précieuses sur cet homme "corpulent," qui fut embastillé le 18 décembre 1709. Ce pouvait être un espion ou un élément subversif, affirme-t-elle, relevant que les mésaventures de cet "anti-héros" sont dignes d'un roman d'Alexandre Dumas, tel L'Homme au masque de fer.

Ferriol se fit le "soutien actif et enthousiaste de la campagne des Jésuites visant à convertir les Arméniens" et les inciter à déclarer allégeance au Pape catholique, plutôt qu'au Catholicos arménien, chef de l'Eglise arménienne à travers le monde.

Malgré l'opposition formidable organisée par Avédik Ier, Ferriol ne renonça pas et fit en sorte de convaincre le sultan d'exiler Avédik Ier sur une île, sur la côte méditerranéenne de la Syrie. "Jamais je n'aurai de paix tant que je ne l'aurai pas mis à bas," se promit Ferriol, d'après Ormanian.

En secret, Ferriol s'assura l'aide de quelques prêtres malveillants et d'importants marchands pour amonceler de nouveaux malheurs sur la tête d'Avédik Ier, se livrant à une haineuse course contre la montre avec les partisans de ce dernier.

Mais les aléas de la politique et des sympathies politiques hésitantes, encouragées par de généreux bakchichs versés aux autorités turques, firent dérailler les plans de Ferriol et virent Avédik Ier réinstallé comme Patriarche de Jérusalem, mais seulement après que le sultan, exaspéré par les manigances des Français, ait décrété que désormais Avédik Ier devait renoncer à son trône de Constantinople et gagner Jérusalem.

Acculé, Ferriol contre-attaqua promptement. Tandis qu'Avédik attendait qu'un navire le conduisît en Terre Sainte, il fut pris de court par un vice-consul français, nommé Bonald, lequel soudoya l'escorte turque d'Avédik pour qu'elle disparaisse, et faire croire à l'Arménien qu'un bateau, qui venait juste d'apparaître à l'horizon, était un vaisseau vénitien en route pour Jaffa.

C'était une ruse et elle fonctionna. Le navire se dirigeait en réalité vers l'ouest, à Messine, en Sicile, alors sous domination espagnole, note Krikorian.

Avédik était handicapé par son ignorance du français et ne pouvait comprendre ce qui se tramait entre Bonald et ses sbires, dont le capitaine du navire qui se mit à dépouiller, dès son embarquement, Avédik de tous ses biens, dont une bourse contenant 180 pièces d'or (une somme importante à l'époque), ses habits ecclésiastiques, sa bague épiscopale et sa montre de poche.

Lorsqu'ils atteignirent Messine, le capitaine remit Avédik au consul de France, Paul Soulier, qui l'attendait et "le conduisit sans cérémonie à la prison de l'Inquisition sur l'île," où il demeura plusieurs mois.

Avédik Ier parvint cependant à faire passer clandestinement un message à ses partisans, grâce à l'aide d'un marin grec compatissant, pour avertir ses fidèles de son enlèvement.

La fureur et la consternation que cette missive suscita, poussa le sultan à réprimander vertement Ferriol et à exiger le retour du religieux disparu.

Mais les roues de la fortune prirent à nouveau un tour funeste, lorsque le roi de France, sur ordre du Pape Clément XI, ordonna le transfert d'Avédik Ier à Marseille, "où il fut soumis à une abjecte humiliation."

"Ils lui rasèrent la barbe, ôtèrent ses habits religieux et le vêtirent à la mode française," avant de le conduire en secret sur la prison insulaire du Mont Saint-Michel," note Krikorian, qui cite Ormanian.

Là, dans ce sombre et humide donjon, Avédik ne pouvait que méditer sur les mésaventures d'un homme, dont le seul but dans la vie était de servir un Dieu bienveillant.

Le 8 septembre 1709, Avédik fut à nouveau enlevé en secret, cette fois vers la Bastille et sa perte.

Et c'est là où la légende et la confusion avec l'Homme au masque de fer naquirent.

"Impossible de ne pas marquer une pause et de ne pas considérer le courage et le sort si tragique d'Avédik, qui à une époque, fut pris pour l'Homme au masque de fer [Yergateh Timagov Mart]," note Ormanian, d'après Krikorian.

Ce qui s'est passé à la Bastille demeure un mystère. Mais, selon les historiens arméniens, l'Eglise catholique intervint à nouveau dans la personne du cardinal de Paris, Louis Antoine Noyal, qui avait bon espoir de convertir le religieux arménien.               

Avédik Ier fut victime à la fois des Turcs et des Français, fut par deux fois poignardé et laissé pour mort, exilé, puis porté aux nues, mais en fin de compte, il subit le même sort que l'homme au masque de fer de Dumas : l'oubli.

Ses restes reposent dans une tombe du cimetière de l'église Saint-Sulpice à Paris, où il fut enterré après sa mort, le 11 juillet 1711, à l'âge de 54 ans.  

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Traduction : © Georges Festa - 10.2015
Voir aussi l'étude de Jules Mathorez, Les Arméniens en France du XIIe siècle au XVIIIe siècle, Paris : [s.n.], 1918, 19 p. [extrait de la Revue Historique, 1918, Tome CXXVIII], p. 9-10, cité in : http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/fr_9informationcitoyenne/em02xvxvixviixviii/avetik/00.htm