lundi 19 octobre 2015

Maral Boyadjian - As the Poppies Bloomed



 © Salor Press, 2015


As the Poppies Bloomed : amour et haine en 1915
par Christopher Atamian



Premier roman de Maral Boyadjian, As the Poppies Bloomed [Quand les coquelicots sont en fleurs] est le récit romancé du vécu de sa famille lors du génocide arménien de 1915, qui décima les familles des quatre grands-parents de l'A. C'est peut-être pourquoi cette évocation affectueusement écrite et parfois lyrique des événements dans le petit village de Salor semble aussi vraie - par moments les personnages sautent presque de la page au lecteur. Dans d'autres, le récit donne l'impression d'un conte. L'attention soignée portée aux détails anthropologiques comme les traditions du village ou les formes et les matières des tapis, des assiettes et de toutes sortes d'ustensiles quotidiens est tout aussi unique : "Aujourd'hui, Anno rejoindra l'autre femme et les enfants de plusieurs familles pour vanner le grain. Le blé sera étendu en minces couches sur de larges tissus bien propres et frappé à l'aide de bâtons pour le séparer des balles. Puis, munis de pelles, ils projetteront le grain et la balle en l'air pour que la balle s'envole et que le grain retombe avec soin sur le tissu." Même si le livre n'a pas vraiment le poids stylistique ou philosophique du Fou de Raffi, un classique écrit en arménien, il m'y a fait penser parfois, tandis que je m'acheminais vers sa conclusion inévitable.         

Nous sommes en 1913, lorsque le livre s'ouvre dans la région de Kars, dans le petit village de Salor. Les Arméniens ont déjà été dispersés, suite aux massacres de 1896 organisés par Abdülhamid II et aux incursions incessantes des Kurdes et des Turcs. En tant que population autochtone de l'Arménie/Anatolie Occidentale et la plus industrieuse avec les Grecs, les Arméniens avaient depuis longtemps abandonné les traditions guerrières et nomades que cultivaient encore nombre de Kurdes et de Turcs et étaient mal préparés à se défendre. Chrétiens en terre musulmane, ils ne pouvaient porter des armes, excepté lors des mariages, en sorte qu'ils devaient se résoudre à dissimuler ici un mousquet, et là un pistolet. A savoir une piètre consolation ou protection face à l'armée ottomane : "Mais, comme l'observe un fédayi ou combattant de la liberté, comment une poignée d'hommes comme nous, munis des seuls fusils que nous pouvons passer en contrebande, protègera-t-elle notre peuple de toute l'armée turque ?" La réponse évidente est qu'ils n'en sont pas capables - la tragédie sur le point de s'abattre sur le village est donc doublement inquiétante.

As the Poppies Bloom est aussi une histoire d'amour : au début du livre, Anno, 15 ans, se cache dans un puits où elle a convenu d'un rendez-vous avec son jeune amant, Daron. A une époque où les unions sont arrangées et où les familles marient leurs enfants à d'autres familles qui leur sont proches, il semble que ce mariage n'adviendra jamais. C'est dans ce contexte que peut-être le message le plus important du roman de Boyadjian apparaît : le fait qu'en dépit de tous les obstacles et des persécutions les plus atroces, l'amour peut encore l'emporter... et que les descendants de ces courageux montagnards parviendront à survivre aux massacres les plus terribles qu'un groupe ethnique ait eu à connaître dans l'histoire. Au fil du récit, les villageois de Salor tentent d'organiser une défense contre l'armée ottomane. Certains protagonistes survivent, d'autres non - les détails parfois abrupts qui émaillent une suite néanmoins prévisible d'évènements linéaires sont pour la plupart bien amenés. On peut lire ou ignorer la conclusion du livre, qui fait intervenir Daron et sa famille en Californie du Sud, près de soixante ans plus tard - je ne suis pas sûr qu'elle ajoute ou qu'elle enlève quoi que ce soit à la puissance d'ensemble du roman.

Même si Boyadjian garde une certaine réserve lorsqu'elle décrit certains massacres, je dois dire que j'ai trouvé presque insupportable la lecture des meurtres, viols, castrations et autres atrocités qui s'abattent sur ces pauvres villageois sans défense. Le fait que Boyadjian, près de quatre générations plus tard, puisse écrire un roman aussi dérangeant dans la sécurité de sa Californie du Sud, donne une idée de la volonté farouche que montrent les personnages de son roman, face à la pire des situations. Poppies est une histoire d'amour, de perte et finalement de salut - le meilleur type d'histoire à notre actif pour nous souvenir des pires, comme des meilleures, facettes de la condition humaine.  

(Cette recension est parue, à l'origine, dans le magazine en ligne, The Huffington Post.)      

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Traduction : © Georges Festa - 10.2015