samedi 24 octobre 2015

Micheline Aharonian Marcom - Interview



 © Dalkey Archive Press, 2008


Entretien avec Micheline Aharonian Marcom
par Greg Gerke
The Rumpus, 05.12.2011


Micheline Aharonian Marcom vit au nord de la Californie et enseigne au Mills College. Elle est l'A. de quatre romans : Three Apples Fell from Heaven (1), The Daydreaming Boy (2), Draining the Sea (3) et The Mirror in the Well, et a été lauréate d'une bourse de la Fondation Lannan et d'un Whiting Writer's Award. Son dernier ouvrage, publié chez Dalkey Archive Press, raconte l'histoire des aventures d'une femme mariée anonyme et de son éveil sexuel qui s'ensuit. La narration alterne entre la deuxième et la troisième personne, fracturant avec force le récit, tout en multipliant ses significations. La prose est accomplie, son langage poli guidant le lecteur à travers son ragoût de sentiments et de sexe. Nous avons évoqué le livre, sa langue charnelle, l'érotisme, ainsi que les avantages et inconvénients des médias sociaux.

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- The Rumpus : Tu as déclaré que ce roman, The Mirror in the Well, est venu à toi plus rapidement que les trois autres que tu as écrits. Comment un livre se fraie-t-il un chemin dans ton esprit, puis sur le papier ? Y a-t-il une idée ou une image récurrente qui n'arrive pas à sortir ? S'agit-il plus d'un processus magique ou passes-tu par plusieurs paliers pour t'imprégner des phrases et les rendre cohérentes ?
- Micheline Aharonian Marcom : Voilà ce que je peux dire. Chaque livre que j'ai écrit est différent des autres, et chacun semble avoir son propre calendrier, ses exigences et ses défis formels. Quant à Mirror, mon quatrième livre, je l'ai écrit au moment où j'achevais le troisième, Draining the Sea - un livre que j'ai mis quatre ans à écrire et qui m'a demandé bon nombre de recherches et de voyages : j'ai fait quatre voyages au Guatemala, tout en l'écrivant. En finissant Draining, je savais que j'avais envie d'écrire quelque chose de très différent, pas un livre sur la guerre ou des événements historiques; ce qui m'intéressait, c'était d'écrire un roman qui ne me demanderait pas des années de recherches ou de voyager, un "drame familial," je suppose, provenant plus directement du domaine de l'imaginaire et ne reposant pas en tant que tel sur des événements historiques. Et puis j'avais envie d'écrire quelque chose de léger, et après trois romans donnant la parole à un homme - donner, plus particulièrement, la parole à un personnage féminin. La première scène dans Mirror est la première qui s'est présentée à moi : la scène entre les deux amants adultérins dans un motel. Je suppose que j'ai réalisé le récit au fur et à mesure, même si je savais que ce livre parlerait d'amour interdit et de tabous brisés. Et puis j'avais envie d'explorer le terrain de la sexualité féminine sans me censurer. J'adore la série des Tropiques d'Henry Miller, ils m'ont inspirée - son regard débridé et franc sur tout, y compris de l'intérieur de la couche des amants. Il m'a poussée à faire de même pour une Américaine contemporaine. Ecrire un livre, en fait, du point de vue du sexe féminin, où le mot "chatte," ce vieux mot anglo-saxon, à la fois beau et fort, du vieux norrois, est, j'espère, un peu plus réhabilité en tant que mot [...] et le tabou relatif à son utilisation mis à bas.

- The Rumpus : Voici l'ouverture d'un chapitre un peu plus loin dans le livre :

She looks at the unaroused cunt. The cunt is covered in black hair. The outer lips are pale-leg white and then change into darkbrown; the inner lips are black-edged and then brown and pink. The clitoris peeks out red of its darkbrown overcoat, pulls back at a rough touch like a tentative animal. She opens her sex with her fingers, licks smells her fingers, she loves the smell of her cunt, the cunt slit is pink-red, her own secretions aid in her movements; she licks her fingers, she uses the spit-covered fingers to finger the cunt. She has never looked closely at her cunt before, it is forbidden and she knows and as a girl she closed her legs; as a girl she was ashamed of her fat mound, her public hair, the smell when a boy would remove her pants, the fluids of the body. The lover has taught her to love her cunt because the cunt is her center, the cunt is pleasure, the cunt knows and knew him, picked him from a cavalcade of other men." (p. 98)          

[Elle regarde sa chatte ensommeillée. La chatte est couverte de poils noirs. Les grandes lèvres ont la pâleur des jambes blanches, puis virent au brun sombre; les petites lèvres sont ourlées de noir, puis brunes et roses. Le clitoris émerge, rouge, de son manteau brun foncé, se rétracte au toucher rêche tel un animal hésitant. Elle ouvre son sexe à l'aide de ses doigts, lèche, sent ses doigts, elle adore l'odeur de sa chatte, la fente de sa chatte est rose-rouge, ses sécrétions l'aident dans ses mouvements; elle lèche ses doigts, elle se sert de ses doigts couverts de salive pour se toucher la chatte. Jamais, avant, elle n'avait regardé d'aussi près sa chatte, c'est interdit, elle le sait, jeune fille elle serrait les jambes; jeune fille elle avait honte de sa motte toute plate, de ses poils pubiens, de l'odeur quand un garçon lui ôtait sa culotte, les fluides corporels. Son amant lui a appris à aimer sa chatte car sa chatte c'est son centre, la chatte est plaisir, la chatte le connaît, le connaissait, lui l'élu parmi toute une cavalcade d'autres hommes." (p. 98)

Ce passage est d'une prodigalité charnelle. La voix narratrice est concise et contrôlée, même si la voix à la deuxième personne en explore une troisième, puis se retire. Directe, mais pas froide. La répétition de "chatte" et le gros plan sur les parties génitales à l'attention du lecteur, tout contribue à imprimer la situation sexuelle sur le lecteur d'une manière très chargée. Qu'est-ce qui t'a poussée à utiliser cette voix pour ce roman en particulier ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je n'ai jamais eu l'impression d'"utiliser" une voix, j'écoute plutôt une voix et je l'enregistre aussi fidèlement qu'elle vient à moi et que je le peux. Je pense que le sexe féminin est très mal perçu, y compris dans notre société censée être "ouverte" au plan sexuel. C'est le lieu du plaisir chez une femme, et la source de la venue au monde de (la plupart des) enfants, et un ancien symbole de pouvoir et de fécondité, et on nous raconte directement ou indirectement à l'époque moderne que c'est sale, honteux, moche, odorant et qu'on doit le cacher. Comme dit D.H. Lawrence, les sociétés protestantes jettent l'opprobre sur le sexe, or c'est leur mentalité grossière qui aligne le sexe et les organes génitaux de la femme sur la dégradation et la souillure. C'est une chose horrible, à mon avis, et qui doit être combattue frontalement au moyen de l'art.

- The Rumpus : Dans des relations comme celle que tu décris - où quelqu'un suit son désir qui s'alimente de l'extase - penses-tu que le désir de communier meure de lui-même, comme un serpent qui se mord la queue ? A la lecture du livre, j'en suis sorti avec le sentiment que plus cette liaison évolue entre l'homme et la femme, plus il devient évident que le sexe connaît de strictes limites. Quelqu'un pourrait avoir envie d'éprouver sans arrêt le plaisir d'être conduit à la volupté, mais à travers cette proposition : la vie passe, le temps passe, les choses changent. En fin de compte, l'érotisme est-il voué à l'échec ?
- Micheline Aharonian Marcom : Drôle de question : l'érotisme voué à l'échec ! J'en doute... L'érotisme guide apparemment la plupart des relations, et pas seulement entre amants. L'énergie érotique est une force très puissante, elle bouleverse les choses, pousse les gens à briser les règles, à faire des folies ! La raison n'a aucune chance face à lui. Mais elle semble aussi se métamorphoser et se déplacer... Une énergie érotique particulière, à mon avis, est créée par exemple par la rupture d'un tabou : comme avec ces deux amants adultérins : ils baisent à la périphérie de leurs mariages et c'est torride pour les deux. Il est peut-être vrai que ce genre d'énergie sexuelle décroît avec le temps - tout comme l'élan originel perd de son lustre. Et alors, je suppose, on passe à quelque chose d'autre. Mais l'érotisme est éternel, comme la joie.

- The Rumpus : Tu as un site personnel, mais tu n'es pas sur Facebook. Pourquoi résistes-tu à ce phénomène apparemment adopté par tant de gens ? En quoi internet, en général, facilite-t-il ou nuit-il à ton écriture ?
- Micheline Aharonian Marcom : J'ai un site malheureusement périmé, que je m'efforce de mettre à jour. Pour moi, internet, comme les réseaux sociaux, dépend de ta façon de t'en servir, du temps que tu y consacres. J'étais plutôt contre les réseaux sociaux, mais je constate que ça peut être un bon outil pour les artistes, une façon pour nous de nous parler en dehors des critères économiques et à travers les langues et les frontières. J'ai commencé à changer vraiment d'avis quand j'ai vu comment de jeunes Egyptiens utilisaient Facebook, par exemple, pour commencer à fédérer leur mouvement pour la justice sociale dans leur pays. Et un de mes amis iraniens m'a montré comment, en Iran aussi, jusqu'à ce que le gouvernement bloque, beaucoup de choses se communiquaient via les médias sociaux. Donc je ne suis pas contre. J'utilise internet régulièrement pour mes recherches. C'est génial, mais tu dois faire preuve de discernement, en particulier si tu cherches du contenu. En ce moment je fais des recherches sur un livre qui se déroule au Mexique et j'arrive à lire des articles du monde entier sur la guerre de la drogue au Mexique : c'est inestimable et tellement plus facile qu'il y a dix ans, quand j'ai commencé à chercher des romans. Mais, mais comme nous le savons tous, dans la "démocratie" d'internet, beaucoup de bruit est créé... et la qualité et la validité de ce qui est diffusé varie énormément.

- The Rumpus : Tes romans abordent quelques-unes des atrocités de ce monde. Three Apples Fell from Heaven a trait au génocide arménien. The Daydreaming Boy a pour personnage principal un survivant du génocide et Draining the Sea s'intéresse à la guerre civile au Guatemala vu par un soldat américain, complice des massacres de civils qui s'y sont déroulés. Tu as déclaré que des gens t'ont demandé des œuvres plus commerciales, avec des thèmes plus consensuels. Pourrais-tu dire un mot sur ta fidélité à ta vision, à une époque où certains écrivains écrivent davantage de livres à thème pour rester viables ?
- Micheline Aharonian Marcom : Rester fidèle à ma vision, au monde tel qu'il m'apparaît, à mon approche esthétique, même lorsqu'elles contredisent la culture dominante, compte beaucoup pour moi, comme, je crois, pour tout artiste. C'est ce que nous avons : notre voix, notre intuition, la vérité telle que nous la comprenons et la concevons. Quand j'écris un livre, j'écris de mon mieux et tant de choses à mes yeux obéissent aux besoins du livre, aux exigences du sujet - j'adore les livres, j'en ai toujours. Ils ont toujours fait partie des lieux où je me suis sentie très heureuse au monde. Quand j'étais plus jeune, j'adorais lire de la fiction - j'adorais les histoire de tapis magique ! Maintenant j'ai besoin d'autres choses - j'ai besoin d'une langue et d'une forme belles, à la fois singulières et étranges, qui font vivre en moi le livre d'un écrivain et qui parlent à mon intellect et, si j'ose dire, à mon âme.                   

NdT

1. Micheline Aharonian Marcom. Three Apples Fell from Heaven. New York: Riverhead Books, 2001 - Trad. française par G. Festa, Genève : MētisPresses, 2015
2. Micheline Aharonian Marcom. The Daydreaming Boy. New York: Riverhead Books, 2004 - Trad. française par G. Festa, Genève : MētisPresses, 2014
3. Micheline Aharonian Marcom. Draining the Sea. New York: Riverhead Books, 2008 - Trad. française en cours (G. Festa)

[Plusieurs textes de fiction et études de Greg Gerke ont paru ou sont à paraître in Tin House, The Kenyon Review Online, Denver Quarterly, Quarterly West, Mississippi Review, LIT, Film Comment, et autres. Il vit à Brooklyn.]   

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Traduction : © Georges Festa - 10.2015