samedi 24 octobre 2015

Missak Medzarentz (1886-1908) - Daniel Varoujan (1884-1915)



 Missak Medzarentz (1886-1908) - Daniel Varoujan (1884-1915)
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Missak Medzarentz et Daniel Varoujan vus par leurs contemporains
(Erevan, 1986)
Hrant Tamrazian, "Missak Medzarentz," Lyriques arméniens, Erevan, 1996, vol. I
(en arménien)

par Eddie Arnavoudian
Groong, 13.07.2015


I.

Souvenirs contemporains sur Missak Medzarentz et Daniel Varoujan

Les souvenirs relatifs à de grands écrivains (Missak Medzarentz et Daniel Varoujan vus par leurs contemporains, Erevan, 1986, 344 p. - en arménien) sont naturellement des plus précieux par le grand nombre de faits, d'évènements, d'impressions et d'anecdotes contribuant à enrichir le tableau biographique. Mais ils ont besoin d'être lus avec discernement, si l'on veut distinguer l'authentique de l'hagiographique, la sincérité de ceux qui prennent le train en marche, en particulier ceux qui n'ont aucune honte à prétendre avoir été aimés de célébrités !

Missak Medzarentz

Missak Medzarentz connut une brève existence, avant d'être terrassé à 22 ans par la tuberculose. Ses deux minces recueils de poésie, le premier publié un an et le second trois mois avant sa mort en 1906, suscitèrent un engouement immédiat. Au dire de la plupart, contrairement à Bédros Tourian avec lequel on le compare, et qui mourut lui aussi à 21 ans, Medzarentz semble avoir été totalement apolitique. Ici, nulle allusion à la vie publique, au dévouement social ou national, nulle trace d'épanchement patriotique.

Issu néanmoins d'une famille très aisée du centre de l'Arménie, à Pinguian, non loin de Kharpert et d'Aghn, Medzarentz aimait la compagnie des petites gens, allant là où d'autres ne l'eussent fait. Sévère pour ceux qui grandissent indifférents à leurs racines et bien qu'ayant lui-même émigré à Istanbul, où en 1905 la maladie le contraignit à abandonner ses études, Medzarentz ne perdit jamais le lien avec sa terre d'attache. Son environnement naturel et sa vie sociale tinrent une place éminente dans sa conscience, laquelle en accumula aussi les sons et les couleurs, la musique paysanne et les chants qui tous se déversent dans sa poésie.

Parallèlement à la poésie et à la chanson populaire paysanne, Medzarentz vouait un culte à Grégoire de Narek. Mais ses centres d'intérêt étaient aussi internationaux. Il se plongea dans la poésie française et anglaise, deux langues qu'il maîtrisait parfaitement, parlant apparemment l'anglais avec un impeccable accent britannique. Lecteur avide, il était aussi traducteur, de Rudyard Kupling entre autres. Mais l'écriture fut son premier amour. Incapable peut-être de vivre une existence "normale," il vécut à travers l'écriture et avec une intensité et une concentration qu'il espérait peut-être voir compenser la disparition précoce de son éclat.

Jeune homme vif, spirituel, intelligent, Medzarentz détestait les œufs et le fromage et était méticuleux à l'extrême quant à la propreté et l'hygiène personnelles. Dans ses écrits il était tout aussi déterminé et exigeant, produisant des ébauches sans fin, en quête de perfection. Lorsqu'il envoyait son travail à l'imprimeur, il insistait avec force pour que les éditeurs laissent toute sa ponctuation intacte. La poésie qui en est résulté s'est assurée un succès durable.

Dans l'histoire sociale et politique de l'Arménie, la ville natale de Medzarentz, Pinguian, est elle aussi importante, son destin emblématique des défis et des évolutions que connut le mouvement national arménien dans une terre aux nationalités multiples. Au sein des communautés turque et kurde, Pinguian était envié pour son progrès économique, favorisé aussi par des barrières défensives naturelles et une population qui, ayant accès aux armes, était prête à les utiliser pour sa défense. De petite taille, le lieu constituait néanmoins un noyau significatif pour le développement national arménien et fut ainsi ciblé et réduit à l'état de décombres lors du massacre de 300 000 Arméniens par les Ottomans en 1895-96, prélude au génocide vingt ans plus tard.

Daniel Varoujan

A 12 ans, Daniel Varoujan venait juste d'arriver à Istanbul, lorsque les pogroms anti-Arméniens de 1895-96 éclatèrent dans la capitale ottomane. Le futur poète fut dévasté par le carnage dont il fut témoin. Garçon calme et réfléchi, il devint rebelle et agressif. Il restera rebelle et agressif, mais pour venir en aide au mouvement national arménien, aux opprimés, aux dépossédés, aux miséreux, aux exclus et aux parias. Précoce, rien n'échappait à son attention et il ne cessait de poser des questions. Surmontant un premier manque de confiance, Varoujan devint un maître inspirant et un orateur magnétique, hypnotisant le public lorsqu'il déclamait ses poèmes.

Ses écrivains arméniens favoris étaient le Père mékhitariste Léonce Alishan et Raffi, auteur de romans historiques. Mais en tête de liste figurait le fondateur du roman arménien moderne, Khatchatour Abovian. Il tenait aussi en haute estime Serpouhie Dussap, la première romancière arménienne et, malgré leurs styles poétiques différents, fut le premier à applaudir Medzarentz. S'il appréciait la langue de Toumanian dans Anouch, Varoujan la jugeait incompatible avec Les Enragés du Sassoun, l'épopée nationale arménienne, espérant conférer à cette épopée son style volcanique et sa langue théâtrale. Hanté par l'écriture, il n'utilisait que du papier ligné blanc et ne poursuivait que lorsqu'il était pleinement satisfait de l'écriture manuscrite du vers qu'il venait juste d'achever !

Critique envers tout pouvoir arbitraire, antidémocratique et obscurantiste, Varoujan rejetait précisément toute glorification de l'Eglise, même s'il reconnaissait son importance en tant qu'institution nationale et sociale. Il s'opposa violemment à l'Eglise, y compris dans sa vie personnelle, lorsque sa communauté se déchira au sujet du projet de mariage entre le poète, né catholique romain, et Araxie, membre de l'Eglise orthodoxe arménienne. Araxie, issue d'une famille aisée, promise à un mariage arrangé avec un autre homme, de rang supérieur ! Le problème fut réglé à l'avantage du couple grâce à la détermination sans faille d'Araxie et peut-être aussi par la menace d'un recours à la force, suite à une visite aux familles de Mourad de Sébastia, un commandant de la guérilla arménienne et ami proche de Varoujan ! Par une sorte de compromis, deux prêtres, un pour chaque confession, présidèrent au mariage.

La foi incroyablement naïve de Daniel Varoujan dans le régime Jeune-Turc est choquante. En dépit de toutes les preuves de la nature meurtrière du nationalisme ottoman et Jeune-Turc, il vit jusqu'à la fin l'avenir des Arméniens au sein d'une entité ottomane réformée. Rumeurs, racontars et peur régnaient. Et pourtant il resta totalement imperméable, davantage même qu'une intelligentsia stambouliote déjà blindée. Restèrent-ils, lui et eux, délibérément aveugles à tous les signes, à toutes les preuves, à tout ce qui était rapporté de la répression, des assassinats, du dispositif et de la mobilisation anti-Arméniens qui sévissaient dans tout l'empire en train de pourrir et de mourir ?

La mort de Varoujan fut une tragédie des plus surréaliste. Ses illusions dans la capacité du pouvoir ottoman/Jeune-Turc à réformer, y compris lors de son arrestation, témoignent d'une inaltérable sérénité intérieure, au mépris de toute l'urgence de sa sécurité ! Lors même des mois que dura son emprisonnement, confiant dans sa libération, il écrivit sans cesse, produisant quasiment un recueil entier de poésie. Puis son assassinat, écorché vif, son corps et son recueil de poèmes livrés aux flammes !

Sonder un tel désastre personnel passe l'esprit et l'émotion. Quel crime épouvantable, indicible, que ce meurtre d'un jeune poète, le plus naïf de l'intelligentsia patriote, celui qui avait le plus confiance en ceux qui donnèrent l'ordre de l'écorcher vif. Dans l'histoire de cette seule mort on peut lire toute la machinerie génocidaire de l'Etat ottoman en œuvre : la police et l'armée, le réseau de l'organisation politique Jeune-Turc, les bandits et les criminels mercenaires qu'ils relâchèrent de prison pour former des escouades de mort.

II.

Hrant Tamrazian sur Missak Medzarentz

L'essai important de Hrant Tamrazian sur le poète Missak Medzarentz (Lyriques arméniens, Erevan, 1996, vol. 1, p. 105-185 - en arménien) est un exercice de création, inspiré. Tamrazian commence par rappeler que les grands poètes sont toujours plus que de simples individualités, leur œuvre reflétant une part d'universalité. Désireux de situer et de mesurer à sa juste valeur son sujet, Tamrazian critique parallèlement Yéghiché Tcharents pour avoir réduit Medzarentz à un brillant poète de la nature, oubliant qu'en poésie le monde de la nature sert à éclairer la tragédie humaine, révéler le flux et le reflux de l'esprit, de l'âme, de la sensibilité et de l'émotion humaine.

Empreinte de stupéfiantes images de la nature, la poésie de Medzarentz est une poésie de la souffrance, de la tragédie, de la mort, mais c'est aussi un combat pour la vie, la beauté, et même l'immortalité. C'est l'art comme manifestation de l'instinct vital, une manifestation forgée à partir des images du monde de la beauté de la nature, dont le poète a hérité du monde de son enfance et qui est demeurée en lui, une retraite spirituelle d'où il peut se colleter avec la mort. Dans cette lutte pour la vie et la lumière, la poésie de Medzarentz s'épanouit avec une générosité et une solidarité passionnées pour ses semblables, une poésie qui peut se comparer à la meilleure, au plan international.

L'affirmation du talent poétique chez Tamrazian inclut une comparaison éclairante avec la poésie plate et monotone d'Ardachès Haroutiounian (1873-1915), réputée avoir eu une influence notable sur Medzarentz. Tamrazian nous rappelle que le poète était en outre une lecteur attentif de Grégoire de Narek, dont il retint le message humaniste dissimulé sous le manteau religieux. Sa célèbre "Autocritique" est estimée aussi pour son grand humanisme, son opposition à la platitude symboliste et à l'isolement social, et son empressement à être rigoureux et critique vis-à-vis de sa propre poésie, sans pour autant faire montre d'une fausse humilité.      

Inventif en diable, Tamrazian s'avance parfois en territoire douteux. Signe, peut-être, des exigences de la bureaucratie soviétique d'alors, il affirme, sans la moindre citation à l'appui, que le retour de Medzarentz dans les lieux de sa jeunesse fut guidé par la volonté d'une émancipation politique des contradictions nationales et sociales de son époque. Autant contester cette thèse intenable selon laquelle Bédros Tourian, contrairement à Medzarentz, n'avait aucun arrière-pays fait de beauté, d'où il eût affirmé la vie. Tout le contraire ! Il n'en reste pas moins que Tamrazian continue de valoir, comme toujours, le détour.   

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Traduction : © Georges Festa - 10.2015