jeudi 29 octobre 2015

Nancy Kricorian - Interview



 © Houghton Mifflin Harcourt, 2013


Où il est question de proverbes, de politique et de Paris : entretien avec Nancy Kricorian
par Liana Aghajanian
Jadaliyya, 28.12.2013


Nancy Kricorian adore les proverbes, arméniens en particulier. Elle les collecte depuis des années, les dénichant dans des livres et aux quatre coins d'internet, les préservant dans sa collection sans cesse croissante, qu'elle partage via les réseaux sociaux. Son préféré actuellement - "La loi est écrite pour les riches, le châtiment pour les pauvres" - va comme un gant à cette romancière, poétesse et militante, qui s'efforce de mettre en lumière ceux qui sont en marge de la société, que ce soit à travers ses romans ou les diverses campagnes qu'elle met en œuvre en tant que responsable de CODEPINK: Women for Peace, un mouvement civique pour la justice sociale et antimilitariste.

Née à Watertown, dans le Massachusetts, Kricorian a été remarquée pour ses roman Zabelle (1998), décrit comme "envoûtant et convaincant" par le New Yorker, et Dreams of Bread and Fire (2003), où l'on suit la protagoniste, Ani Silver, devenir adulte entre romance et ses études, mais aussi à travers le passé tragique de sa famille lors du génocide arménien. "Kricorian fait pour les jeunes femmes ce que James Joyce a fait pour les hommes dans la cinquantaine," se pâme le Los Angeles Times Book Review : "Elle nous permet d'avancer tant bien que mal, sans encombre, parmi les débris d'un nouvel amour, d'un refus, du sexe et de l'identité."   

Le tout nouveau livre de Kricorian, All the Light There Was, publié en 2013, raconte l'histoire d'une famille arménienne durant l'occupation de Paris par les Nazis dans les années 1940, à travers le récit frappant de la jeune Maral Pegorian, âgée de 14 ans. L'héroïne nous plonge dans la vie en temps de guerre dans le quartier de Belleville, décrivant l'engagement de son frère dans la Résistance et son idylle avec Zaven, proche ami de son frère et voisin. Mais, tandis que Zaven s'enfuit pour éviter la conscription, la guerre envahit l'existence de Maral d'une manière à laquelle elle n'est pas préparée.

Contrairement à ses deux romans précédents, qui reprenaient des thèmes autobiographiques, All the Light There Was représente un territoire neuf pour l'A., laquelle s'est projetée dans l'univers de Pegorian avec tant de vivacité que le récit en est venu à envahir sa propre réalité.    

Je me suis entretenue avec Kricorian de chez elle,  à New York, où elle mène des recherches approfondies pour son prochain roman, qui se déroule à Beyrouth pendant la guerre civile et dont les personnages, vous l'aurez deviné, sont arméniens.

""C'est la communauté dont je suis issue; je connais bien," explique Kricorian sur son choix du vécu arménien. "Ça concerne aussi mon engagement fort pour les droits de l'homme, la justice sociale et l'énoncé de la vérité; j'ai l'impression qu'il reste tant de choses à explorer dans le vécu de la diaspora arménienne. C'est lié à toutes mes préoccupations d'ordre politique."

- Liana Aghajanian : Tes romans ont tous à voir avec certains aspects de l'identité arménienne, plus particulièrement la diaspora arménienne. Qu'es-ce qui t'attire dans cette thématique culturelle spécifique ?
- Nancy Kricorian : J'ai grandi dans la communauté arménienne. Jai grandi dans une maison individuelle à Watertown, au Massachusetts; dans le quartier où j'ai grandi, la moitié des familles étaient arméniennes. J'allais à l'église arménienne et un tiers de mes camarades d'école étaient arméniens. J'étais complètement intégrée à la communauté et j'avais une envie folle d'en sortir, de me barrer, si bien que quand je suis arrivée à la fac, je me suis dit "Je me barre," mais c'est alors que mon imaginaire a joué. Je me suis retrouvée dans ce lieu d'adoption.

- Liana Aghajanian : Tu opères ce changement et cette mutation, et puis, à un moment donné, la boucle est bouclée.
- Nancy Kricorian : Mais tu reviens ailleurs; tu choisis comment t'engager dans cette communauté et c'est ton choix. Ce n'est pas comme si tu faisais un tour pour revenir ensuite au même endroit. Tu reviens à tes sujets et tes préoccupations avec un nouvel ensemble d'outils que tu as constitué après ton départ.

- Liana Aghajanian : Ta dernière œuvre, All the Light There Was, t'a demandé dix ans de recherches. Quel a été le processus ?
- Nancy Kricorian : Ça été très, très long, mais deux facteurs ont joué. Mes deux premiers livres étaient basés sur le vécu et les récits de ma famille. Pour celui-ci, comme ma famille ne se trouvait pas en France durant l'Occupation, j'ai dû mener des recherches approfondies. Je sais bien que chaque écrivain a sa méthode, mais il me fallait être certaine d'avoir tous les faits en main. L'idée de faire un anachronisme me rendait folle, et je voulais être aussi exacte que possible, au plan des faits. Et puis les deux autres éléments qui ont joué, ça été mes enfants. Il s'avère qu'il est plus difficile de faire une place à l'écriture dans ta tête, quand tes enfants passent de 7 à 17 ans. Quand ils sont plus jeunes, ils sont physiquement plus fatigants, tu as plus de place dans ta tête pour ton travail, et puis j'ai découvert, à mesure qu'ils grandissaient, qu'ils me demandaient plus, au plan intellectuel. Parallèlement, je travaille aussi pour CODEPINK. Je travaille trente heures par semaine pour cette organisation féministe antimilitariste, et ça me prend aussi du temps.

- Liana Aghajanian : En fait, tu as résidé à Paris. Tu avais envie de vivre ce que vivaient tes personnages. Pourquoi était-ce si important pour toi ?
- Nancy Kricorian : Je devais tout mettre en place dans ma tête. Il me fallait avoir l'appartement, les rues, le lycée, le parc où elle fait la rencontre du garçon qu'elle observe. Me rendre à Paris m'a aidée à le faire, en lisant énormément sur Belleville pendant l'Occupation, des mémoires, des lettres, pour tout mettre en place dans ma tête, si bien que, quand je travaillais dessus, j'étais là-bas.
Je n'avais en fait que deux bonnes heures d'écriture dans ma tête, chaque jour. Ce n'est pas comme 24 heures sur 24 pendant dix ans; c'était plus du genre lundi à vendredi, deux heures par jour, j'étais à Paris durant l'Occupation, et puis des éléments qui allaient et venaient, durant le reste de la semaine.

- Liana Aghajanian : Durant le processus d'écriture, tu pensais aussi que tes personnages prenaient vie; à un moment donné, tu t'es constitué des réserves.            
- Nancy Kricorian : Je me disais : "Oh ! la pauvre Maral ! elle n'a pas de savon," et alors je vérifiais - j'aurais stocké tout ce savon, en me disant : "Bon, si jamais il y a la guerre, on n'aurait pas de savon, nous non plus. Mieux vaut que j'économise le savon." [rires]
Des gens m'ont dit qu'en lisant ce livre, ils avaient l'impression d'avoir faim et d'avoir froid, et c'est ce que je ressentais, en fait, quand je travaillais dessus. Le fait de mettre en place les choses et de m'y investir ? J'étais vraiment dedans, et puis ça s'est comme déversé dans cette hantise du froid et de la faim, d'être sans savon dans ma vie ici.
Quand j'ai dit à mon mari que mon prochain livre serait sur les Arméniens à Beyrouth pendant la guerre civile, il m'a répondu : "Ma chérie, tu vas te mettre à récupérer des douilles ?"

- Liana Aghajanian : Comment en es-tu venue à choisir une très jeune fille comme personnage principal, et comment as-tu opéré cette transition consistant à parler en son nom plutôt qu'un adulte ?
- Nancy Kricorian : J'ai l'impression que c'est raconté par la jeune fille, mais en réalité c'est Maral devenue adulte, au moins quinze ans après la guerre. Ça part de ses 14 ans jusqu'à 21 ans. Je m'intéresse par ailleurs au vécu de la diaspora arménienne, je suis aussi profondément féministe et le vécu des femmes m'intéresse vraiment - ça à voir avec le fait de vouloir raconter des histoires inédites et aussi dire des choses d'un point de vue féminin.
Des livres et des films ont été écrits sur Missak Manouchian et l'engagement des Arméniens dans la Résistance française, mais je n'avais pas envie que ce soit héroïque, où des gens font sauter des trucs et assassinent des Nazis. En fait, j'avais envie d'expliquer comment une jeune fille banale survit et vit à travers cette expérience, comment on reste humain et comment on vit son quotidien.

- Liana Aghajanian : Le mot que j'utilise souvent pour décrire l'expérience collective arménienne est celui de "résilience." Quand on est passé par tout - la guerre, le génocide, la migration forcée, et plus - et qu'on arrive à survivre à tout ça, "résilience" semble approprié. Comment résumes-tu cette expérience ?
- Nancy Kricorian : Ce que j'aime dans tout ça c'est une sorte d'humour et de tristesse, mais le mot résilience est vraiment un mot clé. En y pensant maintenant, je commence à voir les Arméniens comme des oiseaux. Pense à tous ces oiseaux qui comptent pour les Arméniens : des chants et des poèmes leur sont dédiés, comme la grue et l'hirondelle. Pense juste aux Arméniens comme à des oiseaux qui construisent des nids démolis sans cesse, et qu'ils continuent de reconstruire; ils partent ailleurs et reconstruisent. Je trouve ça vraiment fascinant et inspirant.

- Liana Aghajanian : Je me souviens d'avoir lu un texte de toi, où tu évoques une table ronde sur la transmission du traumatisme. Notamment un épisode avec un psychologue turc, qui nie l'existence d'un quelconque génocide. Tu déclares ne pas te cramponner au statut de victime comme identité, et pourtant impossible de te voler ta vérité au nom du dialogue. Tu es la petite-fille de survivants du génocide - peux-tu expliquer la transmission du traumatisme ?
- Nancy Kricorian : C'est cette idée que tu grandis avec ces histoires qu'on te raconte - tu grandis avec ces histoires traumatisantes qui, pour beaucoup, restent tues - transmises en quelque sorte à la génération suivante. Il y a un passage dans Zabelle où Zabelle dit quelque chose comme ça : "On ne parle pas de cette époque, mais ils étaient comme des animaux morts et pourrissants derrière les murs de notre maison." Donc c'est cette idée de cette odeur atroce qui imprègne l'air, tu n'as même pas besoin d'en parler, c'est transmis, on le ressent, on le sait.

- Liana Aghajanian : Tu t'es engagée avec CODEPINK: Women for Peace juste avant le début de la guerre en Irak. Tu as participé à des manifestations et mené des campagnes au niveau local et national - il y a beaucoup de belles photos de toi brandissant des pancartes disant "Aimez les troupes, pas la guerre" - et en train de coordonner la "Stolen Beauty Campaign," qui boycotte l'entreprise Ahava Cosmetics, dont les produits proviennent des ressources naturelles de Cisjordanie. Que retires-tu de ton expérience avec CODEPINK ?
- Nancy Kricorian : Une des réussites de CODEPINK, c'est d'avoir amplifié la parole de femmes originaires d'endroits où les Etats-Unis mènent des guerres et des occupations. Nous avons donc fait venir des femmes d'Irak et d'Afghanistan. Nous avons aidé à organiser une tournée littéraire pour la députée afghane Malalaï Joya (pour son livre A Woman Among Warlords) (1), où je l'ai hébergée quelques jours dans notre appartement. Nous avons travaillé avec Jewish Voice for Peace en organisant une tournée pour deux jeunes Israéliennes emprisonnées pour avoir refusé de servir dans l'armée israélienne; nous les avons hébergées, nous avons participé à plusieurs de leurs manifestations et nous avons été aussi leurs hôtes. J'aime faire ça, les entourer, écouter ce qu'elles ont à dire et amplifier leur parole, que l'on n'entend pas dans la grande presse.              
   
NdT

1. JOYA, Malalaï. Au nom de mon peuple. Traduit de l'anglais par Dominique Haas. Paris : Presses de la Cité, 2010

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Traduction : © Georges Festa - 10.2015