samedi 30 janvier 2016

Dawn Anahid MacKeen - The Hundred-Year Walk: An Armenian Odyssey



 © Houghton Mifflin Harcourt, 2016


Parution de The Hundred-Year Walk: An Armenian Odyssey
Entretien avec Dawn Anahid MacKeen
Asbarez, 07.01.2016


The Hundred-Year Walk: An Armenian Odyssey est l'histoire d'un homme qui a survécu par miracle au génocide, couchée par écrit par sa petite-fille incroyablement douée, intrépide, journaliste d'investigation au cœur immense et d'une intuition sans égale, qui a appris autant sur elle que sur les atrocités qui se sont produites il y a un siècle et qui, d'une certaine manière, se répètent aujourd'hui.

Des années durant, Dawn Anahid MacKeen en a entendu parler par sa mère. "Raconte l'histoire de ton grand-père. C'est dans ses carnets." Ce n'est que lorsque, lasse de son existence trépidante de journaliste à New York, elle s'est installée à Los Angeles, qu'elle a réalisé l'importance de cette injonction et à quel point il était impératif qu'elle réponde à cet appel. Mais impossible de lire l'arménien ! Qui plus est, l'information lui manquait pour écrire tout un livre.

Puis, lentement, avec l'aide de sa mère et de sa communauté arménienne unie, faite d'amis et de voisins, les carnets de Stepan Miskjian ont été traduits. MacKeen détenait un récit de première main, à la fois précieux et rare, sur le premier génocide du 20ème siècle. Durant la Grande Guerre, alors que l'attention du monde se portait ailleurs, le gouvernement ottoman ordonna l'expulsion de la famille Miskjian, comme tant d'autres Arméniens, sous prétexte que cette minorité chrétienne avait pactisé avec l'ennemi. Plus d'un million de personnes périrent - la moitié de la population - lors de ce transfert forcé et Miskjian n'épargne aucun détail. Des actes d'une cruauté indescriptible - mauvais traitements, vol, famine, viol, torture, humiliation - sont allés croissant pour Miskjian et les autres Arméniens (ainsi que pour les chrétiens grecs orthodoxes) sur leur route vers le massacre.

Plus MacKeen se plongeait dans le passé de sa famille, plus s'affirmait son besoin d'aller là-bas. "J'avais besoin d'éprouver sa soif, de toucher la terre sur laquelle il marchait. Voir les vertes collines entourant son Adabazar, où ses rêves de devenir le premier guide de la ville avaient pris racine, avant de s'étioler et de disparaître dans le désert." En 2007, MacKeen a engagé un traducteur et s'est rendue en Syrie et en Turquie, en quête de... quoi ? Des réponses ? Sentir la présence de son grand-père ? D'autres survivants ? Des indices expliquant pourquoi ces événements ont eu lieu ? Elle ne savait pas vraiment, mais son besoin compulsif d'être là-bas était trop impérieux, même s'il était illégal alors de mentionner simplement cette partie de l'histoire, une entreprise périlleuse à coup sûr.

The Hundred-Year Walk: An Armenian Odyssey constitue donc à la fois des mémoires et un reportage, le récit passant de celui de Stepan Miskjian à celui de Dawn MacKeen, tandis qu'elle tente de reconstituer la marche de son grand-père. Chemin faisant, MacKeen rencontre la famille d'un cheikh arabe qui sauva la vie de son grand-père. Après avoir fui le lieu du massacre, son grand-père, cherchant désespérément un refuge, prit contact avec un cheikh dont il avait appris la bonté. Il se déguisa, troquant ses guenilles contre une tenue locale, et se coiffant d'un foulard pour se fondre dans la population. Lorsque Miskjian rencontra enfin le puissant cheikh, il fut accueilli chez lui, lavé, nourri et pourvu d'un emploi. Il devint comme un fils pour le cheikh, même s'il était d'une religion différente.

Lorsque MacKeen retrouva cette famille, un de ses membres lui confia ensuite : "Quand on a appris pour la première fois que tu nous cherchais, on croyait que tu étais toi aussi en difficulté, comme ton grand-père. On était prêts à t'accueillir." C'est leur tradition, lui expliqua-t-il, d'accueillir les nécessiteux. "Le cheikh et ses descendants sont le vrai visage du peuple syrien," précise MacKeen. "C'est Aylan [Kurdi, ce jeune Syrien de trois ans, d'origine kurde, noyé en Méditerranée], c'est mon traducteur à Raqqa, et pas ces hommes cagoulés, brandissant des drapeaux noirs, propageant la division et la haine."

Rendrons-nous la pareille ? Il est aisé de voir comment l'histoire de Miskjian fait pendant à la crise des réfugiés qui frappe à nos portes. Des centaines de milliers d'innocents persécutés pour leur religion, pour leurs différences, vivant constamment dans la peur et l'impuissance. MacKeen souhaite que nous ouvrions davantage nos cœurs et nos frontières aux populations du Moyen-Orient et d'Afrique, jusqu'à ce que la zone se stabilise et "devienne un lieu pouvant à nouveau mettre au monde des enfants, au lieu de les enterrer... Ne laissons pas la peur nous éloigner de notre obligation morale d'aider. Sinon le terrorisme aura vraiment gagné."

Journaliste d'investigation, lauréate de nombreux prix, Dawn MacKeen a consacré huit années à l'histoire de son grand-père. Elle a été auparavant rédactrice à Salon, Newsday et SmartMoney. Elle a travaillé aussi pour le New York Times Magazine, Elle, le Los Angeles Times, entre autres.

L'entretien qui suit avec Dawn MacKeen lui permet d'aborder en détail son récent ouvrage.  

- Asbarez : Pourquoi t'es-tu sentie obligée d'écrire ce livre ?
-  Dawn MacKeen : Aussi loin que je m'en souvienne, ma mère me parlait de ce qui était arrivé à son père. Mais cette histoire était transmise par fragments, et je ne pouvais en saisir le côté extraordinaire jusqu'à ce que je puisse enfin la lire moi-même, une fois adulte. (Et ce grâce à un proche qui a traduit son récit, paru dans les années 60 chez un petit éditeur, de l'arménien à l'anglais.) Après l'avoir lu, je n'arrivais pas à croire qu'il ait survécu, et l'onde de choc que toute ma famille soit en vie. Mon grand-père Stepan pensait qu'il avait vécu pour révéler au monde ce qui s'était passé, et il a partagé ses épreuves avec ma mère, quand elle était petite. Puis elle me les a transmises. C'est notre héritage familial. D'autres héritent de vaisselle fine. Moi, j'ai hérité de cette histoire, avec pour responsabilité de la raconter à nouveau.

- Asbarez : Aurais-tu pu survivre à ça ?
- Dawn MacKeen : Je me pose sans cesse la question. A chaque étape, qu'aurais-je fait face aux mêmes obstacles quasi insurmontables ? Aurais-pris les mêmes décisions que mon grand-père ? Ou bien aurais-je renoncé ? Mon grand-père fit tout pour retrouver sa famille, changeant sans cesse d'apparence, et repoussant ses limites physiques et émotionnelles. Equilibré, il s'est toujours efforcé d'aller de l'avant, rescapé d'un des pires lieux de massacre du génocide. Il enfila l'uniforme d'un soldat turc, s'habilla à la façon de Lawrence d'Arabie et intégra une tribu pour échapper aux gendarmes turcs qui voulaient le tuer. Il apprit l'arabe. Puis, durant la guerre, il se fit traducteur pour un officier allemand, utilisant ses rudiments de français. Il n'avait été élève que jusqu'au cours moyen, mais les techniques de survie qu'il avait découvert, enfant, après la mort de son père, l'ont aidé à persévérer. C'était aussi quelqu'un d'aimable, s'attirant les bonnes grâces des étrangers pour qu'ils l'aident. Et puis, bien sûr, il y a le facteur chance; il a eu beaucoup de chance, par ailleurs, d'avoir pu s'enfuir tant de fois, quand d'autres n'ont pas eu cette opportunité.

Mais, honnêtement, je sais que je ne suis pas aussi intelligente, ni aussi forte que lui. J'aurais décidé depuis longtemps de ne pas vivre.

- Asbarez : Comment en as-tu appris plus sur ses carnets ?
- Dawn MacKeen : Je venais juste de rentrer de New York à Los Angeles et j'ai rapidement réalisé la difficulté d'enquêter sur le sujet. Je possédais les carnets publiés par le petit éditeur, mais ils n'évoquaient qu'une partie de l'histoire. Naturellement, il s'agit d'un génocide et la plupart des gens n'ont pas survécu, et même s'ils l'ont fait, c'est un siècle plus tard. Presque tous les gens concernés étaient morts depuis longtemps. Tout d'un coup, j'étais chez moi, à 35 ans et j'avais l'impression d'être totalement paumée. Ma mère et moi, on s'est affrontées quand j'ai quitté mon travail. Elle ne voulait pas que j'arrête. Juste par désinvolture et histoire d'aborder l'impensable, je lui ai lancé : "Impossible de t'aider, à moins que tu ne ramènes ton père d'entre les morts et que tu l'obliges à me raconter ce qui lui est arrivé !" Deux jours plus tard, ma mère a retrouvé deux de ses carnets. Après quoi, mon oncle a fouillé dans son garage et en a découvert deux autres. Suite à ces trouvailles, j'avais l'impression d'être mandatée pour achever ce projet.

- Asbarez : Comment as-tu comblé les vides dans les carnets de ton grand-père ?
- Dawn MacKeen : Ce livre est vraiment une tapisserie faite d'expériences diverses. Si l'histoire de mon grand-père constitue l'arc principal, j'ai reconstitué le monde qui l'entourait grâce à des milliers de pages de recherches. Heureusement, mon grand-père avait le souci du détail et une mémoire d'éléphant, consignant les noms des villages qu'il dut traverser durant sa marche de mort et tous les noms des gens qu'il a croisés. La plupart des gens étaient originaires de sa ville d'Adabazar (l'actuelle Adapazarı), ce qui n'est pas étonnant. De nombreux déportés furent regroupés dans les camps en fonction de leur ville d'origine. Les caravanes étaient par ailleurs souvent vidées - massacrées - en faisant l'appel par les noms des villes.

J'avais l'impression d'être un détective amateur, cherchant tout type d'information sur ces gens. J'ai consulté des histoires orales et tous les mémoires que je pouvais trouver, écrits par les habitants de son village. J'ai cherché des articles de presse de cette époque, des annuaires, des registres d'immigration et des compilations rédigées par des survivants. J'ai publié des annonces dans des journaux arméniens - tout comme les Arméniens l'ont fait après le génocide, essayant de localiser les membres perdus de leurs familles. Les mêmes recherches ont lieu aujourd'hui, avec la crise des réfugiés, les familles étant mutuellement séparées du fait de la guerre et de l'exode en masse.

J'ai écumé des bibliothèques dans cinq pays et pas mal googlisé ! J'ai retrouvé une famille au Canada, une autre en Virginie et une autre encore dans la région de Seattle. Mais une de mes plus importantes découvertes a été les écrits d'un homme qui avait survécu au même massacre que mon grand-père. Après des années de recherche, j'ai finalement trouvé son récit en Arménie et en Roumanie, où il s'était installé après la guerre. Ces articles furent publiés en 1924 et en 1940. Quand je les ai découverts, j'en ai pleuré ! Je savais simplement si je cherchais suffisamment longtemps, je les retrouverais. Il décrit le même massacre que mon grand-père et le date du même jour que le récit de mon grand-père. C'est dans de tels moments que je suis sidérée de voir que ces atrocités sont encore niées. Les témoins oculaires sont peut-être morts, mais ils ont laissé une trace écrite.

- Asbarez : Pourquoi as-tu écrit sur ton vécu dans ce livre ?
- Dawn MacKeen : Je n'avais pas l'intention de le faire. J'avais juste envie de voir la terre sur laquelle mon grand-père avait marché, à savoir la Turquie et la Syrie actuelles. Ce rude territoire fut aussi une prison pour mon grand-père et les autres Arméniens, et je savais qu'il me fallait le voir pour le décrire avec précision. C'est alors qu'inopinément, j'ai découvert des descendants du cheikh arabe, qui sauva la vie de mon grand-père en Syrie. Je voulais retrouver la famille de cet homme, sans y croire vraiment. Quand c'est arrivé, j'ai compris que je faisais partie de cette histoire. Ce cheikh était musulman et accepta mon grand-père chrétien pour ce qu'il était, quelles que soient ses origines ou sa religion, en le traitant comme un fils. Les descendants du cheikh m'ont traitée de la même manière, comme une fille perdue depuis longtemps, avec près de trois cents personnes m'accueillant à mon arrivée au village. Tous aussi magnifiques que le cheikh. Les découvrir a été un des moments transcendants de mon existence. J'étais là-bas, à l'autre bout du monde, et je retrouvais la tribu qui forma la famille d'adoption de mon grand-père.

Je pense que dans ce climat infernal de haine religieuse des musulmans envers les chrétiens, le message de ce cheikh est un message fort. L'humanité d'un seul être peut transformer une famille pour des générations.                      

- Asbarez : Quels risques y avait-il à écrire ce livre ?
- Dawn MacKeen : J'ai rencontré le président syrien Bachar al-Assad avant la guerre civile. Il gouverne d'une main de fer, comme chacun sait. La police secrète me suivait et me harcelait. Ce qu'ils font pour tout étranger et une partie du défi était d'arriver à comprendre ce qui relevait de la routine ou pas. La mienne n'était pas de la routine et les interrogatoires ont continué jusqu'à ce que je quitte le pays. J'avais appris qu'ils pensaient que j'étais une espionne à la solde d'Israël. Il se trouve que je suis partie juste avant qu'Israël ne bombarde la Syrie en septembre 2007, non loin de la région où je voyageais, soi-disant pour éliminer un réacteur nucléaire secret. Après mon départ, des agents des services secrets ont harcelé tous les gens que j'avais croisé. Initialement, j'étais censée embarquer après la date du bombardement, mais j'avais été tellement effrayée par la filature policière que j'ai changé de vol, en partant plus tôt. Je me félicite d'avoir changé d'itinéraire et j'ignore ce qui serait arrivé, si j'étais restée.

- Asbarez : La ville de Raqqa est évoquée dans ton livre. Est-ce la même Raqqa qui sert actuellement de quartier général à l'Etat Islamique ?
- Dawn MacKeen : Oui. Paradoxalement, Raqqa a été pour moi un endroit incroyable. J'y suis allée deux fois avant la guerre, tout d'abord quand je reconstituais le parcours de mon grand-père, puis deux ans plus tard. J'ai été accueillie sans équivoque. J'ai même passé toute une nuit chez le chef d'une tribu locale, qui a donné une fête en mon honneur sur l'Euphrate, avec des musiciens donnant une sérénade à notre table, à la belle étoile, une longue table chargée de nourriture, avec des gens de religion différente en train de discuter. La ville a nettement changé. Elle symbolise maintenant la haine et l'intolérance.

Lors du génocide, Raqqa fut l'un des rares refuges pour les Arméniens et, après le génocide, un grand nombre d'entre eux s'y installa, bâtissant églises et écoles, se rapprochant de la population locale. Même si c'était une ville pauvre, les gens étaient des plus accueillants, fiers de ce qu'ils possédaient et unis, quelle que soit leur religion. J'ai appris depuis que l'Etat Islamique a transformé l'église arménienne en un centre de recrutement pour djihadistes. Et à Deir-es-Zor, toute proche, les combattants ont fait sauter le mémorial dédié aux victimes du génocide arménien, que j'ai visité à deux reprises et que je décris dans le livre.

Beaucoup de gens avec qui j'ai parlé dans la région connaissent l'histoire tragique des Arméniens. N'imaginant pas un instant que quelques années plus tard, beaucoup feraient face à leur survie, tandis que la région basculerait dans la guerre.

- Asbarez : Est-il vrai que certains facteurs ont rendu presque impossible la parution du livre ?
-  Dawn MacKeen : Mon grand-père a vécu simplement pour raconter son histoire. J'ai toujours eu l'impression de ne pas avoir de légitimité pour écrire sur la survie. Que savais-je, élevée en Américaine de la classe moyenne dans la région d'Hollywood ? Et puis, en écrivant ce livre, je me suis retrouvée, sans que je m'y attende, face à ma propre survie, quand je suis tombée gravement malade. J'ai eu pas mal de complications et j'ai dû me battre pour recouvrer la santé. Mais j'étais guidée : il me fallait achever cet ouvrage et j'ai réalisé à un niveau différent ce que mon grand-père avait vécu, lorsque le corps est éprouvé aux limites.

- Asbarez : En quoi le génocide a-t-il impacté ta famille ?       
- Dawn MacKeen : Il les a tous impactés, à tous égards. Ma famille est éparpillée à travers le monde, en France, en Turquie et aux Etats-Unis. Ils ont quitté la Turquie, tout comme les réfugiés qui fuient le Moyen-Orient aujourd'hui. Ça me faisait un peu bizarre d'avoir des cousins en France, mais après en avoir appris davantage sur l'histoire de ma famille, je trouve ça déchirant, d'être séparé de ceux que l'on aime, de perdre les biens de toute une vie et ses moyens d'existence, et de démarrer dans un pays nouveau sans parler la langue. Mon grand-père n'a jamais pu se remettre d'avoir survécu, contrairement à tant d'autres. Il en parlait tous les jours à ma mère, qui à son tour m'en a parlé. C'est ce qu'on appelle le traumatisme transgénérationnel et je sais maintenant qu'il a été transmis à la génération de ma mère. Mon grand-père répétait sans cesse à ma mère : "Je vais mourir l'année prochaine." Il le lui disait tout le temps, n'imaginant pas qu'il échapperait à sa sentence de mort. Comment cela ne peut-il impacter quelqu'un ? Elle a grandi, hantée sans arrêt par l'idée de perdre son père.

- Asbarez : Comment se sent-on en Turquie ?
- Dawn MacKeen : J'étais très tendue en y allant, après avoir grandi avec des histoires de Turcs armés de couteaux. En 2007, juste avant mon arrivée, un grand journaliste turco-arménien a été assassiné pour avoir évoqué le génocide, et le gouvernement poursuivait en justice ceux qui abordaient le sujet. Mais beaucoup de gens m'ont témoigné une réelle sympathie. Et si j'étais furieuse en discutant avec des gens qui niaient ce qui s'est passé, je devais me rappeler que bon nombre de braves gens ont appris une histoire falsifiée. Il s'agit d'un déni soutenu par l'Etat. Les enfants apprennent dans leurs manuels d'histoire que les Arméniens étaient des agitateurs, qu'ils avaient pactisé avec l'ennemi en temps de guerre, et que leurs morts en furent la conséquence. Ce qui ne signifie pas que ces gens-là soient mauvais, comme on s'imagine souvent, à mon avis. Les Turcs d'aujourd'hui ne sont pas ceux qui ont perpétré le génocide. Pour beaucoup de gens, c'est une question d'éducation. Nous devons enseigner aux prochaines générations de Turcs ce qui s'est passé de manière à reconnaître les atrocités et permettre le début d'une guérison. Naturellement, les individus ont eux aussi le devoir, à cette époque d'information, de s'éduquer et de mettre en question l'histoire dont ils ont été abreuvés.

- Asbarez : Pourquoi est-ce important que la Turquie nie encore tout cela ?
- Dawn MacKeen : L'histoire continue de se répéter. Nous voyons des images presque identiques de persécution provenant de la région où mon grand-père a souffert, un siècle plus tôt. Nous voyons les marches de mort, le viol des femmes, les exécutions en masse. Il est important d'en savoir plus sur les forces qui provoquent un génocide, et comment empêcher cela d'arriver à nouveau. Quand c'est arrivé, la responsabilité est essentielle. Les perpétrateurs doivent être traduits en justice. Pour les Arméniens, cela n'a jamais été vraiment le cas. En outre, l'Etat moderne de la Turquie fait campagne contre la reconnaissance. Les Arméniens ne peuvent guérir, tant que leurs souffrances ne sont pas reconnues. Chaque fois que quelqu'un déclare que ce n'est pas arrivé, le traumatisme est rouvert. A mon avis, le pape François en a parlé le mieux, lorsqu'il a déclaré lors du 100ème anniversaire des massacres : "Dissimuler ou nier le mal est comme permettre à une blessure de continuer à saigner sans la panser."

- Asbarez : Des moments drôles pendant tes recherches ?
-  Dawn MacKeen : Une fois, j'ai cru avoir découvert la fille, perdue depuis longtemps, de quelqu'un qui était nommé dans les carnets de mon grand-père. Retrouver cet homme avait fini par m'obséder et j'enquêtais déjà depuis plusieurs années. Cet homme avait échappé au même massacre que mon grand-père et est mort ensuite dans les goulags soviétiques en Sibérie. J'étais sûre et certaine qu'il avait écrit sur son expérience. J'ai entendu parler de sa "fille" et je me suis précipitée à la maison de retraite pour Arméniens où elle vivait, et cette femme s'est présentée. "C'est gagné !" me disais-je. Je consignais fébrilement par écrit tout ce qu'elle me disait, mais en poussant plus avant mes recherches, j'ai découvert que, même si elle partageait le même patronyme et était originaire de Roumanie, où cet homme avait fui après la guerre, cette charmante dame n'avait aucun lien avec l'individu que je recherchais, mais que ça l'intéressait beaucoup de discuter tout le reste de l'après-midi ! Une belle rencontre, mais pas celle à laquelle je m'attendais.                   

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Traduction : © Georges Festa - 01.2016