jeudi 28 janvier 2016

Khatchig Mouradian : The Book with a Black Cover / Le livre à la couverture noire



 Traduction : Hervé Georgelin
© MētisPresses, 2007


Le livre à la couverture noire
par Khatchig Mouradian
The Armenian Weekly, 13.01.2016


Ils sont arrivés [à Meskéné] par milliers, mais la plus grande partie y ont laissé leurs os.
- Auguste Bernau, employé allemand de l'American Vacuum Oil Company (1)

ISTANBUL, Turquie - La traduction turque de l'ouvrage monumental d'Aram Andonian, Ayn Sev Orerun (En ces sombres jours), vient de paraître à Istanbul ce mois-ci aux éditions Pencere. Stephen Onanian a traduit le livre; Atilla Tuygan l'a corrigé. Le Dr. Khatchig Mouradian a écrit l'introduction, dont la version anglaise est reproduite ci-dessous.

***

Mon premier exemplaire d'Ayn Sev Orerun d'Andonian était une réimpression publiée à Beyrouth en 1985, lors du 70ème anniversaire du génocide arménien. Elle comportait une couverture noire avec le dessin d'une femme, en pleurs, à côté d'une lyre.

Je me souviens l'avoir lu, adolescent, du début à la fin, plusieurs fois. Ces nouvelles étaient des plus dérangeantes, non seulement du fait des atrocités décrites en détail, mais parce que, page après page, les perpétrateurs ne sont pas nommés : le mot "Turc" n'apparaît pas une seule fois dans le livre. (2) Andonian ne nomme pas non plus les victimes. L'ouvrage a eu un impact si profond sur moi qu'aujourd'hui encore, chaque fois que je regarde cette couverture, la tristesse refait surface.

Et même si, par la suite, j'ai évité de rouvrir ce livre, je savais au fond de moi qu'il aurait une influence décisive sur mon existence.

Il y a trois ans, j'ai commencé à rédiger ma thèse à l'Université Clark sur "Génocide et résistance humanitaire dans la Syrie ottomane, 1915-1917," sous la direction du professeur Taner Akçam. Ce travail est maintenant achevé, avec tout un chapitre sur le camp de concentration de Meskéné, où un grand nombre de déportés arméniens ont trouvé la mort.

Pas un seul jour ne s'est écoulé, en écrivant ce livre, sans que je ne me souvienne de l'ouvrage d'Andonian - cette femme qui perd la raison lors du meurtre de son fils, ces déportés pleurant pour avoir de l'eau, ce gamin demandant à sa mère morte de se réveiller...

Vingt ans après avoir fatigué pour la première fois le dos de ce livre, je savais que j'évoquais Meskéné pour honorer la mémoire de cette femme, de ces déportés, de ce gamin... et d'un homme nommé Aram Andonian, parmi les premiers à avoir documenté de manière systématique ces atrocités.

Andonian

Aram Andonian (1879-1951) était un nom très respecté dans les milieux littéraires de Constantinople, au début du 20ème siècle, comme éditeur et écrivain. (3) Il fut arrêté le 24 avril 1915, ainsi que nombre de ses contemporains, et envoyé à Çankırı. Il quitta Çankırı dans un convoi de 25 prisonniers, le 19 août, soi-disant pour être transféré à Diyarbakır. En chemin, tandis que le convoi passait la nuit dans un khan, il se cassa une jambe et fut contraint de rester sur place. Les autres continuèrent leur route et furent tués près d'Elma Dağ, à quelques heures d'Ankara. (4)

Cette jambe cassée sauva la vie d'Andonian. Après sa convalescence dans un hôpital d'Ankara, il gagna Tarsus. Il fut rapidement arrêté, incarcéré à Konya, déporté, à nouveau arrêté, pour se retrouver finalement à Meskéné, début 1916. Expériences qui, quelques années plus tard, aboutiront à ce recueil de nouvelles. Après avoir passé plusieurs mois à Meskéné, il s'enfuit en juin de la même année et trouva refuge à Alep, où il bénéficia du soutien des influents frères Mazloomian, les propriétaires de l'Hôtel Baron. Lorsque les Mazloomian furent exilés à Zahlé, Andonian les accompagna, ne retournant à Alep qu'après la défaite des Ottomans en 1918.

Une fois installé dans l'Alep d'après-guerre, Andonian se mit à recueillir des éléments de preuve et des matériaux concernant la destruction des Arméniens. Ses relations avec un fonctionnaire ottoman, Naïm Bey, jouèrent un rôle décisif. Andonian compila l'information et les exemplaires des télégrammes qu'il obtint de Naïm Bey dans son ouvrage Medz Vodjire [Le Grand crime]. (5) Apport plus important encore d'Andonian, quant à la documentation sur le génocide arménien, les centaines de récits et de témoignages de survivants, qu'il recueillit à Alep dans l'immédiat premier après-guerre. Nombre de ces récits ont été publiés par l'historien Raymond Kévorkian, qui les a abondamment utilisés dans son œuvre. (6)

Andonian emporta ces télégrammes et ces récits de survivants avec lui à Paris, où il travailla pour la Délégation Nationale Arménienne, lors de la Conférence pour la Paix, délégation dirigée par Boghos Nubar. En 1927, Nubar finança la construction d'une bibliothèque destinée à servir de dépôt pour les archives de la Délégation et tout ce qui avait pu être sauvé du patrimoine culturel et littéraire des Arméniens ottomans. Andonian dirigea la bibliothèque Nubar quasiment jusqu'à sa mort.

Meskéné

A leur arrivée à Alep en 1915, les Arméniens exilés étaient à nouveau déportés vers Meskéné tout d'abord, puis plus loin encore, en direction de Dipsi, Abuharar, Hamam, Rakka, Sebka et Deir-es-Zor. Meskéné devint la destination finale pour des dizaines de milliers de déportés qui y moururent du fait du typhus, des maladies intestinales, des privations et des violences.         

Inscrit comme camp de transit dans une directive de septembre 1915, organisant le processus de déportation des Arméniens arrivant en Syrie (7), Meskéné fonctionna comme tel dès le début des déportations, mais son importance s'accrut avec la fermeture des camps voisins d'Alep fin 1915 et début 1916.

Situé dans un vaste méandre de la branche méridionale de l'Euphrate, Meskéné n'avait rien d'une ville en 1915. Les récits le décrivent comme "rien de plus qu'un bâtiment, faisant office d'auberge, à quelques kilomètres du cours de l'Euphrate et adossé à de mornes collines." (8) Un centre télégraphique avoisinait aussi le khan sur les rives occidentales du fleuve. (9) Une caserne militaire était en construction non loin de là, lorsque le survivant Yéghiché Hazarabédian arrive dans le camp au début du printemps 1916. (10) "L'ensemble était sous les ordres d'un capitaine et de sa compagnie qui, lorsqu'ils ne travaillaient pas à la construction de la caserne, vivaient à l'auberge. En dehors de l'auberge se trouvaient une cinquantaine d'ouvriers arméniens, qui s'étaient portés volontaires pour travailler sur ce projet, afin de pouvoir s'échapper, une fois conduits plus loin, en aval du fleuve... vers Deir-es-Zor," précise-t-il. (11)

Le camp où les déportés étaient internés était à dix minutes de marche du khan, en direction du fleuve. (12) Début 1916, alors qu'ils affluaient par dizaines de milliers à Meskéné, un grand nombre de tentes furent installées sur les hauteurs dominant le khan, tandis que la zone proche du fleuve était réservée aux Arméniens censés être déportés à nouveau. (13) Fin 1916, alors que le camp était en grande partie vidé, le directeur du camp, Hussein Avni, transféra le reste des déportés depuis les hauteurs vers la zone proche de l'Euphrate, qui était moins poussiéreuse, du fait des vents secs en rafale. Les tentes des cochers et des hommes à tout faire furent elles aussi transférées et installées sur des hauteurs proches de la caserne. (14)

Entre avril 1915 et avril 1916, 110 934 déportés passèrent par Meskéné, d'après un document qu'Avni en personne remit à Andonian après la guerre. Les re-déportés étaient au nombre de 28 834 Arméniens, tandis que 80 000 autres moururent dans le camp. Les 2 100 déportés restants s'y trouvaient encore en avril 1916. (15) En conséquence, 72 % des déportés dans ce camp y trouvèrent la mort. Auguste Bernau, un employé allemand de l'American Vacuum Oil Company, visitant le camp en août-septembre 1916 pour y distribuer clandestinement des fonds, livre un chiffre plus prudent : "Les informations recueillies sur place me permettent de confirmer qu'environ 60 000 Arméniens ont été enterrés ici," écrit-il dans un compte rendu méticuleux de son voyage. (16) Andonian signale qu'entre 300 et 500 personnes mouraient chaque jour à Meskéné, lorsqu'il s'y trouvait. (17) Comme l'on voit, ces chiffres sont impressionnants; pratiquement un déporté sur dix arrivant en Syrie-Mésopotamie trouva la mort à Meskéné.

La plupart de ceux qui survécurent à Meskéné n'eurent pas un sort meilleur. Les autorités ottomanes liquidèrent la plupart des camps longeant l'Euphrate durant le printemps et le début de l'été 1916, obligeant les déportés à marcher en direction de Deir-es-Zor. Là, des renforts de gendarmerie, ainsi que des bandes locales de Tcherkesses, massacrèrent près de 200 000 déportés durant l'été 1916.

***

Etant l'un des rares intellectuels à avoir survécu aux rafles et aux massacres finals des dirigeants de la communauté arménienne arrêtés le 24 avril 1915 et lors des semaines suivantes, Andonian estima qu'il était de sa responsabilité de recueillir au mieux témoignages et documents officiels sur le Medz Yeghern [Grand Crime], dans l'espoir que cela contribue à une forme de justice après la guerre.

Même si justice n'a pas été rendue, les descendants des survivants du génocide arménien ont transmis ces récits à leurs enfants et petits-enfants. Des adolescents ont déniché ces ouvrages à la couverture noire, tel En ces sombres jours d'Andonian, et porté le poids du combat contre le déni.  

Pour les nôtres qui lisaient En ces sombres jours au sein de la diaspora arménienne, voir cet ouvrage sur les devantures des librairies en Turquie n'était qu'un lointain rêve.  

Notes

1. DE/PA-AA; R14094; A 28162; Rapport du Consul d'Alep (Rossler) au Chancelier Impérial (Bethmann-Hollweg), 27 septembre 1916, in Wolfgang Gust, éd., The Armenian Genocide: Evidence from the German Foreign Office Archives, 1915-1916 (New York: Berghahn, 2014), p. 653.
2.  Le grand critique littéraire et romancier arménien Hagop Ochagan qualifie cet ouvrage de "témoignage oculaire incontestable," et analyse l'absence du mot "Turc" dans son monumental Hamapatker Arevmdahay Kraganoutian [Panorama sur la littérature arméno-occidentale] en dix volumes. Il écrit : "Ces sombres jours ne s'abattirent pas sur nous depuis le sombre ciel. Ils furent manigancés par les Turcs. L'absence de toute mention des Turcs est évidente dès les premières pages, mais au fil des récits, elle devient insupportable." Cité in Rita Soulahian-Kuyumjian, The Survivor: Biography of Aram Andonian (London: Gomidas Institute, 2010), p. 21.  
3. Pour une biographie détaillée d'Andonian, voir Soulahian-Kuyumjian, The Survivor.
4. Ibid., p. 15.
5. Aram Andonian, Medz Vodjire [Le Grand crime] (Boston: Bahag Publishing, 1921). Des éditions abrégées du livre en anglais et en français parurent aussi à cette époque.
6. Voir Kévorkian, "L'extermination des déportés arméniens ottomans dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie, 1915-1916," Revue d'histoire arménienne contemporaine, tome 2 (1998); et Kévorkian, The Armenian Genocide: A Complete History (New York: I.B. Tauris, 2011).    
7. BOA DH. EUM. 2. ŞB, 68/88 Copie d'une directive minutieuse en 56 articles, envoyée par le directeur de l'IAMM, Şükrü Kaya, au ministère de l'Intérieur, le 8 septembre 1915.
8. Récit du survivant Yéghiché Hazarabédian in Paren Kazanjian, ed., The Cilician Armenian Ordeal (Boston: Hye Intentions, 1989), p. 293.
9. Zabel Essayan et Hayg Toroyan, "Djoghovourti me hokévark (Aksorial hayere mitchakédki métch)" [L'agonie d'une nation: les Arméniens exilés en Mésopotamie], Kordz, 3, 1917, p. 67.
10. Une carte émanant des services secrets du ministère britannique de la Guerre, mise à jour en novembre 1915, indique la présence d'une caserne, ainsi que les positions du khan et du centre télégraphique locaux (signalé comme "poste"). Voir Meskeneh (London: British War Office, 1915).
11. Ibid.
12. Essayan et Toroyan, cf. supra note 9.
13. Bibliothèque Nubar, Fonds Andonian (signalé ensuite : BNu/Andonian), dossier 52b : "Les directeurs du camp de Meskéné," p. 74.
14. BNu/Andonian, dossier 52b : "Les directeurs du camp de Meskéné," p. 74.
15. BNu/Andonian, dossier 52b : "Les cadavres charriés par l'Euphrate," p. 60.
16. DE/PA-AA; R14094; A 28162; Rapport du Consul d'Allemagne à Alep (Rossler) au Chancelier Impérial (Bethmann-Hollweg), 27 septembre 1916, in Wolfgang Gust, ed., The Armenian Genocide: Evidence from the German Foreign Office Archives, 1915-1916 (New York: Berghahn, 2014), p. 653.
17. Aram Andonian, Medz Vodjire [Le Grand crime] (Boston: Bahag, 1921), p. 19.  

[Le Dr. Khatchig Mouradian est professeur associé à la Division des Affaires Globales de l'Université Rutgers et coordinateur du programme sur le génocide arménien au Center for the Study of Genocide and Human Rights (CGHR) de cette même université, où il dispense un enseignement sur l'impérialisme, la violence de masse et les camps de concentration dans les départements d'Histoire et de Sociologie. Mouradian est aussi professeur-adjoint aux départements de Philosophie et d'Etudes urbaines de l'Université d'Etat de Worcester, où il enseigne l'espace urbain et les conflits au Moyen-Orient, le génocide, la mémoire collective et les droits de l'homme. Mouradian est docteur en histoire du Strassler Center for Holocaust and Genocide Studies à l'Université Clark et diplômé en Règlement des conflits de l'Université du Massachusetts à Boston. Il a été rédacteur en chef de The Armenian Weekly de 2007 à 2014.]

____________

Traduction : © Georges Festa - 01.2016