dimanche 17 avril 2016

Avo Kaprealian - Houses without Doors



 © Bidayyat Productions, 2016


Houses without Doors : un voyage de 100 ans
par Harout Ekmanian
The Armenian Weekly, 19.02.2016


Houses without Doors (Syrie, Liban)
2016, couleur, 1h28
En arménien, arabe, français et espagnol, sous-titré en anglais
Réalisateur : Avo Kaprealian
Producteur : Bidayyat et A. Kaprealian
Distributeur : Bidayyat Productions

Quelle est la différence entre un long métrage et un documentaire ? Un long métrage rassemble des acteurs interprétant des rôles dans le cadre d'un scénario; un documentaire s'inspire d'un synopsis et présente des recherches sur des questions concernant la vie de personnages réels. On pourrait dire que le film d'Avo Kaprealian, Houses without Doors, participe des deux. Ses premiers courts métrages appartiennent eux aussi au même modèle, étrangers au genre classique, tout en intégrant des séquences d'archives dans son travail.

La scène initiale est un recueil de parades militaires, mais le message du film n'a trait qu'à la paix. Près de l'appartement d'Avo, face à l'église du quartier arménien d'Alep, des gens chantent des hymnes joyeux pour un mariage et alignent leurs voitures pour parader dans les rues; puis, un autre jour, ils s'alignent à nouveau, cette fois pour les obsèques d'une jeune femme victime d'un bombardement nocturne.

Le film est un tableau amer illustrant la fin de la communauté arménienne d'Alep, jadis prospère, formée au Moyen Age et devenue le cœur battant de la diaspora arménienne après le génocide de 1915 perpétré par les Turcs ottomans. Cette terre qui fut un havre de paix pour une majorité de réfugiés et de survivants arméniens, il y a un siècle, est actuellement dévastée; son peuple autrefois accueillant se voit déraciné et plongé dans la misère. La vie de la communauté est un microcosme de la société syrienne en général, qui revit les expériences d'il y a un siècle. C'est une histoire dramatique, faite de mort, d'exil et de survie.

Avo est lui-même d'origine syro-arménienne, une réalité mise en évidence dans ce film, grâce en particulier à l'influence de légendes du cinéma arménien, telles qu'Artavazd Pelechian et Don Askarian. Les spectateurs ont droit à des aperçus sur la vie en Syrie en temps de guerre, chez eux et durant l'exode. Les enfants à la maison jouent au gendarme et au voleur, copiant le régime contre l'opposition, tandis que les enfants déplacés parlent de leurs rêves, d'avoir un animal de compagnie et d'aller à l'école. La vie des habitants en temps de guerre et de privations est présentée avec réalisme à travers les files d'attente pour le pain et les bébés en poussette observant des missiles en plein ciel. Chaque scène est mise en parallèle avec le passé, relatant d'anciennes histoires extraites de films comme Mayrig d'Henri Verneuil, qui évoque le génocide arménien et le vécu des réfugiés. Tandis que la voix d'un survivant des marches de mort, extraite de Mayrig, parle de l'angoisse qui saisit le père Sérovpé (le prêtre de son village), dans la scène en contrepoint un hadji syrien erre non loin des postes de contrôle. Une autre scène, reprise à nouveau de Mayrig, où un marcheur de mort voit son pied ferré sans pitié par la gendarmerie turque, est suivie d'une séquence d'archive sur le sultan Abdülhamid II, tristement célèbre pour sa tyrannie et sa cruauté. L'enchaînement parfait des scènes, ainsi que l'harmonie des matériaux audio et visuels repris de plusieurs films, composent un récit idéalement combiné, qu'il est difficile de rendre avec des mots. Voilà pourquoi le cinéma sert d'outil de mémoire et transmet son message à l'avenir.

Le personnage principal du film d'Avo est sa mère, Lena, qui finit par plier bagage et abandonner sa maison avec toute la famille en direction du Liban. C'est à elle que revient le mérite du titre de ce film. Les rêves peuvent être interprétés très diversement. Dans le rêve de Lena, lorsqu'elle voit sa maison d'Alep sans portes pour la guider à l'intérieur, elle comprend qu'il n'y aura pas de retour. Elle traverse le même périple douloureux que ses ancêtres entreprirent 100 ans plus tôt depuis l'Arménie Occidentale. Le film livre un tableau intime de la vie quotidienne d'une famille arménienne d'Alep, avec des scènes de genre comme les offices religieux, les processions solennelles, les naissances, les funérailles, les réunions de famille et les échanges en privé. C'est là un excellent document historique.

Au plan technique, le film est réussi. Les scènes sont habilement ficelées et laissent entendre que Lena, contrairement à son mari, est très à l'aise avec la caméra omniprésente de son fils. Les sous-titres sont très lisibles.

Avo pose de nombreuses questions dans Houses without Doors. Toutefois, la question peut-être la plus urgente pourrait bien être la ligne ténue séparant la justice de la vengeance. Dans une scène il montre un militant syrien des droits de l'homme, Mohamed Abdul Wahab, roué de coups et proférant ces mots fameux face à l'objectif : "Je suis un humain ! pas un animal ! Tous ces gens-là sont comme moi !", devenus un slogan pour les Syriens en révolte. Avo recourt aussi aux séquences d'archives pour raconter l'histoire de Soghomon Tehlirian, survivant du génocide arménien, qui rendit justice au million et demi de victimes en abattant le cerveau de ce crime, Talaat Pacha, dirigeant Jeune-Turc, en plein jour à Berlin. Si le film d'Avo ne tente pas de proposer un remède pour obtenir justice, il ne répugne pas pour autant à dire ce qu'il en pense. Dans le générique de fin, il dédie son film à la mémoire de Soghomon Tehlirian.

En fin de compte, tout en abordant des problèmes politiques concernant la Syrie, la Turquie et l'Arménie, l'approche critique d'Avo en tant qu'artiste empêche le film d'être récupéré au plan politique par quelque partie que ce soit. Si un tel choix peut rendre ce film impopulaire dans plusieurs milieux, il confirme en soi le talent, la passion et la sincérité du réalisateur.

La première internationale de Houses without Doors [a eu] lieu samedi 12 février au Festival international du film de Berlin 2016, à l'Akademie der Künste [Académie des Beaux-Arts] de Berlin, en Allemagne.               

Harout Ekmanian a travaillé plusieurs années comme journaliste dans la presse arabe, arménienne et occidentale, avant le début de la guerre en Syrie. Diplômé en droit de l'université d'Alep, il a été boursier à l'Institute for the Study of Human Rights de l'université Columbia en 2015. Ekmanian travaille dans le secteur des médias et du développement en Arménie au sein de la Fondation Civilitas et de l'Association des journalistes d'investigation en Arménie (HETQ). Il parle couramment l'arménien, l'arabe, l'anglais et le turc, avec des notions en français et en espagnol. Il collabore régulièrement à The Armenian Weekly.

___________

Traduction : © Georges Festa - 04.2016