jeudi 21 avril 2016

Neil McPherson - Interview



 © Finborough Theater (Londres), 2015


Présentation à Londres d'une pièce consacrée au génocide arménien
Entretien avec Neil McPherson
par Emma Pearson et Katie Welsford
Armenpress, 14.05.2015


EREVAN, 14 MAI, ARMENPRESS. I Wish to Die Singing est un nouveau drame documentaire, puissant, qui met en scène à Londres l'histoire du génocide arménien. Combinant des personnages frappants, repris de témoignages de survivants, avec une section finale entièrement centrée sur les réalités politiques actuelles de la reconnaissance et la non-reconnaissance du génocide, il informe son public tout en l'émouvant.

L'histoire est simple et atroce, portée par le vécu de trois enfants arméniens qui portent témoignage de la tentative d'extermination de tout un peuple, émaillée par toute une série de citations historiques destinées à contextualiser les événements. Le public observe tandis que l'innocence des enfants leur est sans cesse volée, leur existence fracassée par les brutalités qu'ils subissent et dont ils sont contraints d'être témoins lors des marches de mort à travers le désert.

L'auteur et réalisateur de la pièce, Neil McPherson, évoque l'accueil de la pièce, son message politique et le fait de porter cette tragédie nationale, vieille d'un siècle, dans un théâtre londonien de cinquante places.

- Qu'est-ce qui t'a a donné l'idée de produire une pièce sur le génocide arménien ?
- Neil McPherson : En fait, j'avais écrit tout d'abord une pièce sur le génocide pour le 90ème anniversaire, il y a dix ans. Et puis, à mesure que le centenaire approchait, j'ai cherché pour voir si quelqu'un projetait une pièce pour le commémorer. Il en existe d'excellentes par des Arméno-Américains - mais elles sont courtes, centrées sur le vécu de la diaspora arménienne en Amérique, et il est nécessaire de savoir beaucoup de choses sur le génocide avant de les voir - si bien que beaucoup de gens dans le public à Londres auraient été tout simplement perdus, n'étant pas déjà spécialistes en histoire. J'ai donc eu envie de présenter les faits pour des néophytes. Je n'ai trouvé personne qui l'ait déjà fait - donc je l'ai fait !

- As-tu des liens personnels avec l'Arménie ?
- Neil McPherson : Non. Je suis Ecossais. Mais on peut partout faire le lien avec les génocides et l'épuration ethnique. Les Ecossais ont connu l'épuration ethnique au 19ème siècle [lors des 'Highland Clearances'] (1). En fait, avant de devoir procéder à des coupes dans la pièce en raison de sa longueur, on avait tous ces génocides passés qui défilaient à l'écran derrière la scène - la Shoah, bien sûr, mais aussi les atrocités perpétrées par la Russie, la France et naturellement le Royaume-Uni - l'épuration des vallées écossaises et la Grande Famine en Irlande. Mais, pour moi, ce qui comptait au sujet du génocide arménien c'était simplement le fait qu'il soit autant oublié et nié, et que tant de gens n'en aient jamais entendu parler.

Un des bons côtés de ce projet à part c'est qu'en fait, ce ne soit ni un Arménien, ni un Turc ou quelqu'un de directement intéressé qui produise cette pièce. Si bien que, lorsque des gens me tweetent : " Ah ! bien sûr ! tu proposes cette pièce ! tu dois être Arménien !", je peux leur répondre que je suis Ecossais - ça leur en bouche un coin !

- Quel était ton principal objectif en proposant cette pièce ? Informer les gens sur le génocide ? Inciter les gens à appeler à sa reconnaissance ?
- Neil McPherson : Nous n'avions pas un objectif unique. Mais nous voulions que les gens sortent en colère - qu'ils aient envie de changer les choses et de reconnaître une injustice. Notamment parce que le Royaume-Uni est si détestable en niant ce génocide - je veux dire par là que le ministère turc des Affaires Etrangères va jusqu'à citer la négation affichée par le gouvernement du Royaume-Uni sur son site ! Pour le 90ème anniversaire, on avait une pétition que les gens pouvaient signer, en lieu de rappel. Maintenant nous espérons que les gens viendront signer une pétition en ligne.

- Concernant le scénario, celui-ci est basé sur des témoignages de survivants. Quelles recherches a-t-il fallu pour les rassembler ?
- Neil McPherson : En fait, notre source essentielle a été cette femme formidable en Arménie [Verjiné Svazlian], qui a interviewé pratiquement tout le monde. Elle a réuni témoignage sur témoignage et en a fait un gros livre. J'ai choisi quatre histoires que j'ai trouvé les plus intéressantes et je m'en suis inspiré pour écrire la pièce. Il y a quelques libertés dramatiques en ce sens que certaines citations sont empruntées à un autre survivant, mais absolument tout est basé sur des événements réels. Ça m'a pris de début janvier jusqu'à la première - le réalisateur était un peu contrarié ! Mais même si le fait de raconter simplement les faits historiques et politiques compte - la dernière partie de la pièce leur est d'ailleurs entièrement consacrée - j'avais envie d'intégrer ces histoires personnelles, pour qu'on aie quelqu'un avec qui on puisse s'identifier au plan émotionnel. On doit quitter le théâtre en colère, mais on doit aussi pleurer.

- Il y a dû y avoir tant d'histoires à choisir ! Le processus de sélection a été difficile ?
- Neil McPherson : Tout à fait ! Il y a tellement de matériaux ! La pièce aurait duré dix heures si j'avais inclus tout ce que j'avais retenu. Notre choix de nous centrer sur des enfants : à l'origine ce n'était pas une décision délibérée. La question était de savoir quels étaient les témoignages intéressants. Nous avons réalisé que ce serait soit un groupe d'enfants parlant au présent, soit de gens âgés parlant au passé - et on savait que le faire au passé serait très ennuyeux. En utilisant des témoignages d'enfants, nous voulions nous en inspirer autant que possible. On a donc exploré la "perte d'innocence" et ainsi de suite.

- Dans la pièce tu tiens à mentionner ces familles turques qui ont aidé des Arméniens à fuir et qui les ont protégés en 1915. A ton avis, c'était un élément important à inclure ?
- Neil McPherson : Tout à fait ! Ce qu'on ne voulait pas faire - et c'aurait été très facile vu le sujet - c'était de faire de l'islam-bashing. Pas du tout ! On veut souligner que le génocide n'est ni raciste, ni religieux - il est nationaliste. On a passé beaucoup de temps à faire en sorte que cette histoire ne tombe pas comme un message du style UKIP - comme un message incitant les gens à la haine. On y a veillé.

- Quel accueil a reçu la pièce ?
- Neil McPherson : Fantastique ! C'est vrai que ce n'est pas évident ! Faire venir des gens pour qu'ils assistent à une pièce sur le génocide quand X-Factor passe à la télé ça n'est jamais facile ! Naturellement la réaction des Arméniens a été très positive - on a même eu une dame qui est venu d'Erevan en avion pour la voir ! Mais ce qui est vraiment génial, en particulier si on compare dix ans plus tôt, c'est la réaction des non-Arméniens. Des Anglais qui n'avaient jamais entendu parler du génocide auparavant sont venus et ont été tout autant touchés par la pièce.

- Comment s'est passée la représentation le 24 avril ?
- Neil McPherson : C'était une soirée ouverte à la presse, donc on était archicomble - il fallait jouer des coudes ! Comme, du reste, le lendemain - 100 ans après Gallipoli. Des services commémoraient Gallipoli à Londres ce jour-là, avec l'hymne national turc entonné devant le cénotaphe, et puis beaucoup de gens sont venus voir notre pièce pour avoir un point de vue différent.

- Des projets pour après ? Aimerais-tu la mettre en scène à Erevan ?
- Neil McPherson : Bien sûr ! En fait, un extrait a été joué à Los Angeles le 28 avril. Le Center Theater Group de Los Angeles a collaboré avec l'Armenian Dramatic Arts Alliance pour produire une lecture d'extraits de nouvelles pièces sur le génocide, et la nôtre en faisait partie. Une bonne chose. Actuellement, j'essaie de trouver le moyen de faire durer la pièce et de la faire connaître à un public plus large.                             

[Armenpress remercie Emma Pearson et Katie Welsford pour cet entretien.]

NdT

1. Highland Clearances : allusion aux déplacements forcés de population dans les Highlands écossais, de la rébellion jacobite de 1708 à la Grande Famine de 1846 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Highland_Clearances

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Traduction : © Georges Festa - 04.2016