jeudi 21 avril 2016

Simon Samsonian (1912-2003)




Simon Samsonian, Scène de plage, Le Caire, 1949
Aquarelle et crayon - 11,43 x 13,97 cm


La famille du peintre Simon Samsonian veut faire connaître son œuvre artistique
par Aram Arkun


NEW YORK - Le cubiste-impressionniste Simon Samsonian (1912-2003) peignit soixante ans durant en Egypte et aux Etats-Unis. Devenu orphelin, tout petit, du fait du meurtre de ses parents et séparé de sa sœur pendant des années, c'était un survivant du génocide arménien dont l'œuvre s'acquit une grande réputation en Egypte. Après être parti aux Etats-Unis, il continua à peindre, mais, au fil des ans, tomba dans l'oubli. Actuellement, sa famille, en premier lieu sa fille Hilda Semerdjian et son fils Alan, tentent de lui redonner son rang au Panthéon des grands peintres célèbres.

Alan Semerdjian est écrivain, artiste, musicien et enseignant. Son premier recueil de poèmes reflète sa jeunesse auprès de Samsonian. Dans un entretien récent, il raconte comment la famille tente de ranimer l'intérêt pour l'œuvre de Samsonian.

Samsonian passa d'orphelinat en orphelinat dans l'empire ottoman et en Grèce, puis fut transféré en Egypte. Il n'apprit son véritable patronyme (Kludjian) que relativement tard dans sa vie en 1960, lorsqu'il retrouva sa sœur à Alexandrie, en Egypte. Il fut élève à l'Ecole arménienne Kaloustian du Caire, puis obtint une bourse pour aller à l'Ecole d'art Leonardo da Vinci dans cette même ville. Il revint ensuite à l'Ecole Kaloustian pour y enseigner les beaux-arts et commença à exposer ses tableaux. Durant les années 1950, il visita les grands musées d'Europe.

En 1961, il organisa une exposition en son nom au Salon du Caire et, pour la première fois, un ministre égyptien de la Culture inaugura en personne l'exposition d'un artiste arménien. Durant les années 1960, le président de l'Assemblée Nationale égyptienne, Anouar el-Sadate, futur président de l'Egypte, acquit un tableau de Samsonian et lui écrivit pour lui dire toute son admiration. Plusieurs œuvres de Samsonian sont conservées au Musée d'Art Moderne Egyptien du Caire.

Il peignit au sein d'un environnement très cosmopolite, et comptait d'autres pairs arméniens actifs, tels que Puzant Godjamamian, Achot Zorayan et Hagop Hagopian. Il fut influencé par eux et par d'autres peintres égyptiens non arméniens comme Mahmoud Saïd et l'œuvre symbolique d'Ahmed Morsi et d'Effat Nagy, d'après Semerdjian, qui le classe comme "essentiellement, un cubiste-impressionniste tendant à l'expressionnisme abstrait."

Samsonian travaillait des styles qui avaient déjà été expérimentés en Europe et ailleurs. "L'originalité de Samsonian," note Semerdjian, "réside dans la manière avec laquelle il rassemble l'esthétique du milieu du 20ème siècle pour créer un genre narratif d'abstraction sans équivalent chez un artiste de la diaspora arménienne, à ma connaissance, à l'exception d'[Arshile] Gorky [...] et la plupart des gens connaissent Gorky à travers son œuvre non-figurative, ce qui pourrait rendre Samsonian encore plus singulier." Il existe actuellement une monographie sur Samsonian, due à M. Haigentz, intitulée Simon Samsonian: His World Through Paintings (New York: Armenian General Benevolent Union, 1978).  

Son départ pour New York eut un impact direct sur l'art de Samsonian. Semerdjian précise : "L'horizon new-yorkais était paradisiaque pour ses penchants cubistes et il créa un petit ensemble admirable d'œuvres en réaction. Le grand paradoxe de New York - le fait qu'en dépit de son agitation trépidante et des stéréotypes usés et désabusés, il y ait de fabuleux moments d'intimité - fut aussi une source d'inspiration et le fascina. Voir In the Subway, l'une de ses premières œuvres en grand format qu'il réalisa à son arrivée. Le tableau représente un couple saisi dans un moment magnifique d'intimité dans le métro... une tête reposant sur une épaule. Autre exemple illustrant combien nous avons besoin des autres."

D'autre part, malgré le fort impact du génocide arménien sur l'existence de Samsonian, il ne réalisa que quelques œuvres en lien direct avec ce thème. L'une d'elles était destinée à une exposition lors du 50ème anniversaire du génocide. Il y a néanmoins un effet indirect. Semerdjian relève que "son œuvre saisit ces aperçus dans ce que j'aime voir comme des instants interpersonnels ou parfois intra-personnels de reflets dans nos existences. Un critique a déclaré que ce que le génocide prit à Samsonian, il le recréa dans ses tableaux. Voilà pourquoi l'on voit tant d'images parentales, de protection, de sombres rêveries et de simples échanges entre amoureux dans ses œuvres figuratives. L'ensemble non-figuratif est purement évocateur." Semerdjian explique plus loin que cela "évoque des états émotionnels d'existence devenus pour lui des motifs : protection, famille, amour, sensation d'impuissance, lien collectif, etc."

Samsonian n'est pas tombé dans l'oubli en Arménie. Ses œuvres y font encore l'objet d'expositions. Semerdjian a visité la Galerie Nationale d'Art d'Erevan, il y a six ans, et a découvert sa collection de 25 toiles de Samsonian. Il a aussi rencontré le peintre Hagop Hagopian, qui lui a dit : "Tu sais, ton grand-père est le seul que nous admirions tous au Caire."

Au sein de la diaspora, les Arméniens eux aussi continuent à se souvenir de Samsonian. Semerdjian note que souvent ils le contactent par courriel pour "évoquer l'importance d'une œuvre d'art qu'ils ont achetée ou qu'il leur avait offerte... Il laissa des impressions indélébiles du fait, à mon avis, de la qualité de son œuvre et de sa vision, qui perdure dans des collections privées, des musées et des maisons familiales à travers le monde."

Il n'en reste pas moins que Samsonian n'est pas célébré au même niveau que d'autres grands peintres arméniens tels que Gorky. D'après Semerdjian, cela serait en partie dû au fait que Samsonian n'était "guère un homme d'affaires. Il n'était pas très fort en matière de promotion." Son épouse tenta de combler ce vide, mais elle mourut précocement. Samsonian cessa ensuite d'essayer d'exposer et de vendre ses œuvres. Jamais il ne tenta d'engager un agent, pour autant que Semerdjian le sache. Le départ aux Etats-Unis modifia aussi sa relation avec le monde extérieur. Semerdjian émet l'hypothèse que, s'il était resté en Egypte, ses œuvres auraient figuré dans de grandes ventes aux enchères d'art du Moyen-Orient et atteint des cotes importantes.

Semerdjian souligne par ailleurs le fait que "l'argent, ou plutôt l'investissement sous forme d'argent, s'agissant d'apprécier l'œuvre d'un artiste au plan des affaires, crée de la valeur. Le fait que tel peintre qui n'a jamais véritablement obtenu de reconnaissance - que ce soit via des groupes communautaires ou des instances officielles - vend des œuvres à titre posthume 100 000 dollars [l'unité] et que tel autre, qui a remporté des prix et retenu l'attention grâce à des expositions, etc., adoré par tant de gens, vende en privé entre 15 et 20 000 dollars, a beaucoup à voir avec le genre de mécanisme qui crée l'histoire/le style. Et pour ce faire, cela demande des capitaux, du temps et le sens des affaires."

Actuellement, la famille s'efforce de change la donne. Elle a commencé par faire inventorier et photographier sa collection privée par des professionnels et tente d'inciter des chercheurs à replacer Samsonian dans le contexte plus large de la peinture du milieu du 20ème siècle et des peintres arméniens de diaspora, en particulier. Elle prend contact avec des musées, souligne Semerdjian, afin d'organiser des expositions couvrant ses 70 années de travail. La première s'est récemment tenue à l'Armenian Museum of America, de septembre à novembre dernier, et des projets sont en cours pour transférer cette exposition à Los Angeles à la fin du printemps 2016.

L'œuvre de Samsonian ressurgit parfois dans des lieux inattendus. Une maison d'édition, intitulée McDougal Little, a utilisé certaines de ses illustrations dans un manuel de 3ème présentant des œuvres d'art contemporain, associées à de la littérature contemporaine. Mais la famille dut rester vigilante et finit par intenter un recours collectif en justice, l'éditeur ayant publié beaucoup plus d'exemplaires que ce qui avait été convenu à l'origine avec les Samsonian.

Autre manière pour les héritiers de faire connaître son art, le site internet rediscoveredmasters.com, qui présente des informations biographiques et des reproductions de 26 de ses œuvres. Ce site internet s'efforce de faire connaître des artistes qu'il estime susceptibles de retenir l'attention des musées, galeries et collectionneurs, via des expositions et des recensions. Le second artiste arménien, dont Rediscoveredmasters fait la promotion, est Arthur Pinajian.

Les œuvres de Samsonian sont en vente, à titre privé, par l'intermédiaire de la famille et du site Rediscoveredmasters. La Galerie Z, de Providence (RI), précise Semerdjian, possède aussi quelques œuvres. Samsonian compte aussi ses aficionados en dehors du monde des ventes aux enchères. Ses œuvres les plus petites se vendent autour de 1 000 dollars, tandis que ses toiles plus grandes se situent actuellement entre 15 000 et 20 000 dollars.

Semerdjian se montre optimiste quant à l'avenir des œuvres de Samsonian. Il conclut : "Mais ce qui est remarquable, c'est de voir à quel point son œuvre touche les gens et continue de les toucher. On contemple ces couleurs hardies, ces traits splendides et... je ne sais pas... on dirait juste que ça continue à résonner et à vibrer à haute fréquence parmi les connaisseurs."                

___________

Traduction : © Georges Festa - 04.2016