dimanche 8 mai 2016

Ara Madzounian - Birds' Nest: A Photographic Essay of Bourj Hammoud [Le Nid d'oiseaux : essai photographique sur Bourdj Hammoud]



 © Ara Madzounian, 2016
https://www.kickstarter.com/projects/birdsnest/birds-nest-a-photographic-essay-of-bourj-hammoud-l


Bourdj Hammoud comme palimpseste culturel dans Birds' Nest d'Ara Madzounian
par Talar Chahinian
Critics' Forum, 01.2016


Emergeant en dehors des camps de réfugiés, à l'est du port de Beyrouth, le quartier de Bourdj Hammoud tient une place à part dans l'histoire de l'exode, suite au génocide, et dans la formation d'une identité diasporique arménienne collective. Présenté souvent comme le "quartier arménien" ou le "ghetto arménien" de Beyrouth, ce petit lopin de terre fit office de lieu où les villages et les villes de l'Arménie perdue ressurgirent sous la forme de quartiers rebaptisés, au lendemain de 1915. La communauté animée et diverse qui s'est forgée au fil des ans permet de voir Bourdj Hammoud comme une métaphore de la possibilité de "Petites Arménies." Birds' Nest: A Photographic Essay of Bourj Hammoud [Le Nid d'oiseaux : essai photographique sur Bourdj Hammoud] saisit le regard quasi mythique avec lequel Bourdj Hammoud est révéré comme lieu originel d'appartenance diasporique.

Né à Bourdj Hammoud, Madzounian part à Los Angeles au début de la guerre civile libanaise en 1975. Birds' Nest rassemble une série de photographies prises entre 2008 et 2009, lors du retour du photographe dans sa ville natale pour rendre visite à son frère, malade en phase terminale, à qui l'ouvrage est dédié. A l'aide de son objectif, il rend compte des quartiers de ce district au seuil de mutations radicales au regard du paysage démographique, du fait de l'émigration rapide de la population arménienne. Même si ces clichés poignants archivent et rendent compte, ils ne reflètent pas une tentative visant à chercher ou préserver le sentiment d'un passé perdu. Pas plus qu'ils ne projettent l'ombre d'une protestation contre la fuite éperdue du temps. Au contraire, ils rendent avec grâce hommage au caractère transitoire de leur moment présent. A travers eux, les habitants de Bourdj Hammoud s'expriment, en regardant souvent avec méfiance l'objectif, défiant notre regard d'étranger.    

Alors que les photographies saisissent le présent fugace du quartier, les courts essais qui accompagnent le recueil de photographies sont empreints de nostalgie pour le Bourdj Hammoud d'autrefois. Ecrits par des cinéastes, des spécialistes des questions culturelles, des écrivains et des acteurs vivant dans les communautés de la diaspora occidentale, ces études mettent en lumière la signification culturelle du "phénomène Bourdj Hammoud" (p. 39), pour reprendre les termes de Razmig Shirinian, au sein de l'histoire de la diaspora arménienne. Elles décrivent le quartier durant la période qui précéda la guerre civile comme le lieu d'une nation en construction en diaspora, de l'apparition de nouveaux mythes et d'une culture urbaine, et de la renaissance d'écoles, d'églises et de théâtres.

Comme le notent nombre d'essayistes, la notion de contradiction est essentielle pour comprendre l'essence de Bourdj Hammoud. Installé à Los Angeles, l'écrivain Vahé Berberian se souvient avec émotion des espaces commerciaux du quartier, où "des cultures émergeaient, s'entrelaçaient et s'arménisaient" (p. 107) et où l'on pouvait trouver, sur une devanture, une affiche sur le génocide arménien voisinant avec une affiche de Raquel Welch ou du célèbre héros Saint Vartan Mamikonian, apposées près d'une image d'Elvis Presley. Les photographies de Madzounian reflètent un sentiment analogue et présentent Bourdj Hammoud comme un espace de convergence pour des éléments contradictoires. De vieilles façades d'immeubles délabrées et un fouillis de lignes téléphoniques composent le décor d'images illustrant la mobilité urbaine et les technologies numériques. L'ancien et le nouveau revendiquent à part égale les espaces intérieurs et extérieurs du quartier. Une photo, par exemple, qui explore une boulangerie à travers une rue étroite, présente trois générations impliquées dans la fabrication du lahmajoun, un plat régional populaire conçu à partir d'une mince couche de pâte feuilletée recouverte de viande hachée et d'herbes. Dans une autre photographie, un vieil homme est assis devant la boutique d'un artisan, parmi des articles d'artisanat traditionnel en laiton et un manghal (mot arabe désignant un barbecue) soudé à la main. Dans le reflet de la vitrine derrière lui, un panneau publicitaire jauge le spectateur, juxtaposant les univers de la tradition et de la modernité. Panneaux publicitaires, enseignes et appellations de devantures apparaissent en général en de nombreuses langues au fil des photographies. En fait, l'arabe, le français, l'anglais et l'arménien se combinent de façon si harmonieuse qu'ils finissent par apparaître comme des langues interchangeables en arrière-plan.

De nombreuses photographies et les lieux qu'elles illustrent sont présentés comme interchangeables ou indifférenciables. Si les images démontrent la place centrale des micro-quartiers à Bourdj Hammoud, les photographies en tant que telles sont sans titres, bien qu'un index à la fin du livre précise leurs origines géographiques. Une image satellite de Bourdj Hammoud précède le recueil, tandis que la série de photographies qui suit maintient la vision aérienne, tout en zoomant de plus en plus à l'intérieur. Cette approche donne au spectateur la possibilité de regarder et de trier. A travers l'objectif du photographe, le spectateur reste sur le seuil et plonge son regard dans les boutiques, les boulangeries et les restaurants, jette un œil sur les balcons et les toits. Dans ces espaces liminaires, les pas de porte sont franchis de même en sens contraire : le contenu des bâtiments semble toujours se déverser dans les rues.

Dans les photographies de Madounian, les rues de Bourdj Hammoud sont en représentation, renvoyant à ce que l'étude d'Hagop Papazian sur ce quartier nomme le "théâtre urbain", explorant l'influence du cinéma sur la communauté de Bourdj Hammoud dans les années 1950 et 1960. De même, l'acteur franco-arménien Simon Abkarian évoque les souvenirs de son enfance : "Le véritable film ne se trouvait pas au cinéma, mais dehors, dans les rues." (p. 93) Le recueil présente des images de vendeurs, d'artisans, de cireurs de chaussures, de mécaniciens, de clients et de joueurs de jacquet occupant les trottoirs, dans un décor de voitures, de scooters et de linge suspendu aux balcons.

Si les images colorées font revivre les odeurs et les sons d'un centre-ville trépidant, ouvrier, elles invitent parallèlement le spectateur à creuser en lui. Ces photographies demandent à être démontées, déballées. Leur thème sous-jacent réside dans l'étagement du contenu saisi dans la prise de vue, qui nécessite d'être confronté avec l'histoire invisible du lieu. Par exemple, les impacts de balles sur la façade d'immeubles en arrière-plan peuvent passer inaperçus à première vue, mais rappellent au spectateur les quinze années de guerre civile, à laquelle les habitants de la ville ont survécu dans un passé récent.

Les photographies de Madzounian dans Birds' Nest fonctionnent à la manière de palimpsestes, révélant au premier plan autant de choses que dans les couches sous-jacentes dissimulées. Elles témoignent de la capacité de Bourdj Hammoud à se réécrire dans les aléas de la migration, en vivant avec son temps, tout en perpétuant une tradition. Cet ouvrage constitue un important document d'archive sur un quartier qui a joué un rôle essentiel dans la formation du discours de la diaspora arménienne. Et pourtant, Bourdj Hammoud, que le cinéaste Hrayr Eulmessekian qualifie de "synecdoque de la diaspora" (p. 113), parle au discours plus large de la région. Dans la préface du livre, Joanne Nucho soutient que, pour comprendre les histoires qui ont produit le Liban d'aujourd'hui, il nous faut comprendre Bourdj Hammoud. Ce constat souligne la pertinence et l'opportunité du projet de Madzounian et pèse lourdement à la lumière du paysage démographique en mutation rapide du Liban, suite à l'afflux de réfugiées syriens.

[Docteur en littérature comparée de l'UCLA, Talar Chahinian enseigne au département de littérature mondiale comparée à Cal State Long Beach. Les collaborateurs de Critics' Forum peuvent être contactés via comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s'abonner à la version électronique de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé afin de débattre de questions liées à l'art et à la culture arménienne en diaspora.]      

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Traduction : © Georges Festa - 05.2016
Avec l'aimable autorisation d'Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics' Forum.  

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