dimanche 22 mai 2016

Aris Nalcı - Sur la route de l'exil : 100 ans après - A Aïntab (IV) / On the Road to Exile: 100 Years Later in Ayntab






Sur la route de l'exil : 100 ans après - A Aïntab (IV)
par Aris Nalcı
The Armenian Weekly, 26.02.2016


Un espoir parmi les ruines : la population d'Aïntab

J'atteins le point final de mon voyage au bout de l'exil : Antep. Ou, comme nous disons en arménien : Aïntab. J'en ai déjà parlé. Tandis que nous progressons, ma charge émotionnelle se fait de plus en plus lourde. Je commence à me sentir fatigué à notre arrivée à Aïntab. Comme avec chaque nouvelle ville que je visite, je pense à tous ces gens qui ont emprunté cette route avant moi, sans se reposer, ni étancher leur soif, et la seule pensée de ces souffrances pèse sur moi à la façon d'une humidité pesante, oppressante. Arrivé à Aïntab le soir, je pars en quête d'un coiffeur, pour me reposer un peu et reprendre des forces. Dans l'ancien quartier arménien, faiblement éclairé actuellement par la mosquée Kurtulus, je découvre un coiffeur affûtant son rasoir. Je me dis que ce sera l'endroit idéal, non seulement pour un bon rasage, mais aussi pour en savoir plus sur l'histoire locale du quartier.

Avant mon arrivée à Aïntab, l'ancienne église arménienne Meryem Ana, qui servit de prison jusque dans les années 1980 et qui est maintenant la mosquée Kurtulus, a fait l'objet d'importants travaux de restauration. En entrant chez le coiffeur, je surprends une conversation entre des commerçants qui travaillent au-dessous de la mosquée. Le presbytère, situé derrière l'église, est actuellement en train d'être rénové. Le coiffeur : "Ça prendra une éternité de tout restaurer dans ce quartier !  Une dizaine de personnes, peut-être, viennent dans cette mosquée chaque vendredi !" La ville regorge de musées à chaque coin de rue, grâce au projet "Ville Musée" lancé par la municipalité d'Aïntab. Des musées qui étaient autrefois des demeures habitées par des Arméniens.

Un drapeau turc pour cacher la croix

Je croise des gens aux visages avenants, souriants. Chacun d'eux est précieux. Je me trouve dans les rues d'Aïntab en compagnie de gens que mon cher ami, l'historien Umit Kurt, m'a recommandés.

Murad Ucaner a une connaissance plus approfondie et plus détaillée d'Aïntab que nombre d'historiens en Turquie. Il a enseigné l'arménien et traduit de nombreux ouvrages consacrés à l'histoire d'Aïntab. C'est le meilleur guide que nous puissions avoir ici.

Nous nous rendons tout d'abord à l'église Meryem Ana. Après avoir observé les travaux de restauration du presbytère, je jette un coup d'œil à l'intérieur. Depuis des années, un immense drapeau est suspendu dans l'abside de cette église : un drapeau turc, accroché là afin de dissimuler la croix à l'arrière-plan. Le drapeau reste, alors même que les travaux de restauration se poursuivent. Il est évident que certains s'imaginent que si le passé de la mosquée Kurtulus demeure caché, si aucune croix n'est visible, les gens oublieront qu'elle était autrefois une église.

Attenant à l'église, le quartier arménien fait l'objet d'importants travaux de restauration. Pratiquement toutes les maisons aux alentours ont été recouvertes de stuc. Alors que leurs intérieurs sont toujours en ruines et que l'Ecole Vartanian, située près de l'église, se désagrège.       

Les Nazarian

En déambulant dans le quartier arménien avec Ucaner, nous entrons dans une vieille demeure qui fait maintenant office de café, après avoir été rénovée. "Tu vas adorer !" me dit-il, enthousiaste, et je réalise véritablement ce que je vais vivre, tandis que j'en franchis le seuil. La partie gauche du bâtiment a été laissée intacte, à la demande d'Ucaner. Les propriétaires du Café Papirus ont laissé cette partie du bâtiment dans son état initial. Le côté droit, qui était utilisé par les domestiques et les employés de maison, a été transformé en café. Au XVIIIe siècle, les Nazarian étaient l'une des familles les plus riches et les plus puissantes de la ville. Le chef de famille, appelé "Kara Nazar" [Regard noir], fit construire cette demeure en 1825. Son nom est écrit dans plusieurs endroits autour de l'édifice en caractères arméniens. Le trait le plus important de cet édifice est que les murs, les portes et les plafonds de ces salles ont survécu et comptent encore de nombreuses représentations et inscriptions importantes pour l'histoire arménienne. Dans mes voyages à travers l'Anatolie, jamais je n'avais encore vu un édifice aussi bien préservé et solide que celui-ci. Grâce à quelques autres améliorations, la demeure de Kara Nazar ajoutera un joyau arménien au rêve municipal d'une "Ville Musée."

L'épouse de Kévork Chavouch

Murad Ucaner me montre une autre demeure, tandis que nous déambulons - une demeure dont il a commencé lui-même la restauration, mais qu'il n'a pu achever. Il m'explique comment il a découvert au dernier étage une photographie d'Héghiné (1), l'épouse du célèbre révolutionnaire arménien Kevork Chavouch, tenant un fusil. (2) Des travaux de restauration sont en cours à travers la ville. Nous arrivons encore à retrouver au hasard des vestiges de la présence des Arméniens. Les habitants d'Aïntab sont très ouverts d'esprit à ce sujet. Nous nous asseyons pour prendre le thé. Celal Deniz et ses amis se joignent à nous. Deux tasses plus tard, la conversation autour de la table va bon train, grâce à de nouveaux venus.

"L'odeur était si forte que les gens n'arrivaient pas à dormir."     

Oncle Nusret, un peintre, assis calmement à un coin de la table, se met tout d'un coup à parler. "Tant de gens ont été massacrés à Urfa et à Adıyaman ! Nos grands-parents nous racontaient : 'On les a tués, on les a jetés dans le fleuve, il y avait tant de cadavres qu'ils formaient un pont, d'une rive à l'autre.' La puanteur régnait à cinq kilomètres à la ronde."

Je ne sais pas quoi dire. Je suis tellement habitué à entendre des histoires de la part d'Arméniens qu'en apprendre de "l'autre côté" à Aïntab me fait l'effet d'un choc. Oncle Nusret continue : "D'Adıyaman, ils les ont rassemblés à partir de 5 villages. 'On vous donnera des soldats,' leur ont-ils dit. Puis, ils les ont tous massacrés à la baïonnette. Voilà ce que mon grand-père m'a dit."

Une part de moi est un traître; l'autre, un bienfaiteur

Les Cenani sont une famille qui remonte à l'époque ottomane. Ali Cenani fut l'un des membres fondateurs du Comité Union et Progrès (CUP) et aussi député ottoman. On sait qu'il était proche d'Atatürk et célèbre pour sa propagande incendiaire en faveur de la déportation des Arméniens. Il fut aussi ministre du Commerce en 1924. Le patronyme de cet homme perdure sous la forme d'un centre culturel qui porte son nom dans la ville, situé au milieu des quartiers arménien et turc. Le lieu a accueilli des rencontres intéressantes. Des débats sur la déportation des Arméniens y auraient, dit-on, été organisés.

Un lointain parent de Cenani est assis à l'autre bout de notre table. Haluk Soysal. Il nous explique qu'une partie de la famille Cenani a abrité des Arméniens lors des déportations. "Une partie de ma famille sont des traîtres, l'autre des bienfaiteurs," dit-il avec un rire amer. "En fait, on raconte aussi que les Cenani sont une famille arménienne. Dans notre maison, des fouilles ont été entreprises pour découvrir de l'or. D'après la rumeur, le nom qui fut prononcé à ses funérailles fut Haroutioun Cenaniyan."

Au début, personne parmi nous n'y croit. De retour à Aïntab, j'effectue quelques recherches en ligne et je découvre que l'un des fondateurs du Collège Tarsus, et son administrateur de 1888 à 1893, s'appelait Haroutioun Cenaniyan. Je fais cette découverte sur le site de l'école. La même source m'apprend que Cenaniyan était originaire d'Aïntab. Je me demande si tout cela peut n'être qu'un simple hasard. Mais il s'agit là d'un autre thème de recherches.

Aïntab possède un riche patrimoine architectural et culturel arménien. Et autant d'histoires orales. J'ai pu vous transmettre quelques informations, mais dans les quelques conversations que j'ai eues, nos amis nous ont fait partager dix fois plus de souvenirs et de connaissances. Quel plaisir de voir qu'Aïntab compte une communauté, même réduite, qui n'est pas prête à ce que l'histoire de la ville tombe dans l'oubli !   

Notes

2. The Armenian Weekly ne peut vérifier la véracité de l'affirmation selon laquelle la femme présente sur cette photographie est en fait l'épouse du célèbre fédayi Kévork Chavouch. Dans ses mémoires, Roupen Der Minassian précise que l'épouse de Chavouch s'appelait Yeghso (et non Héghiné). En outre, rien ne prouve que Yeghso fut une fédayie. [Ndlr]

[Remerciements de l'A. : Ce voyage a bénéficié du soutien de l'Open Society Foundation, Istanbul.]

[Aris Nalcı (né en 1980) vit à Istanbul et Bruxelles. Il est écrivain, après avoir été éditeur du quotidien turco-arménien Agos jusqu'en 2011. Ses articles ont paru dans plusieurs grands journaux et magazines en Turquie. Il travaille actuellement pour le quotidien Radikal et à l'IMC (International Media TV) comme présentateur d'une émission consacrée à l'analyse des médias. Il produit aussi GAMURÇ, une émission sur les minorités en Turquie.]
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Traduction : © Georges Festa - 05.2016