lundi 23 mai 2016

Tlgadintsi (Hovhannès Haroutiounian) (1860-1915)




Champions d'une littérature nationale arménienne :

Tlgadintsi (Hovhannès Haroutiounian) (1860-1915)
par Eddie Arnavoudian

Groong, 15.02.2016


Tlgadintsi (Hovhannès Haroutiounian, 1860-1915) est l'une figures centrales de ce groupe d'écrivains arméno-occidentaux d'avant le génocide, essentiellement préoccupés au plan artistique par la vie quotidienne du petit peuple arménien dans ses provinces autochtones de l'Arménie Occidentale, au sein de l'empire ottoman. Ces écrivains contrastent fortement avec des écrivains plus connus de la diaspora, dont les protagonistes vivent à Istanbul, Tbilissi, Bakou ou ailleurs à l'étranger. Présentée avec condescendance comme "provinciale," l'entreprise littéraire de Tlgadintsi participe en réalité de l'élaboration d'une authentique littérature nationale, forgée par une communauté et une tradition arménienne en continuelle évolution, et néanmoins centenaire, dans le cadre multiethnique élargi du territoire historique de l'Arménie Occidentale. La nécessité d'un retour et d'une appropriation de ces écrivains "provinciaux" est plus qu'utile à notre simple enrichissement culturel. Il est aujourd'hui essentiel de protéger la mémoire de la vie quotidienne dans l'Arménie Occidentale d'avant le génocide de l'entreprise systématique de falsification, menée par une historiographie turque chauvine, déterminée à faire totalement oublier la présence arménienne dans ce qui fut l'Arménie Occidentale.

I.

Datant de l'époque soviétique, la monographie de Loussig Garabédian consacrée à Tlgadintsi (Erevan, 1966, 203 p.) demeure d'un grand intérêt, livrant des aperçus sur son œuvre relatant la vie dans sa Kharpert natale. Tlgadintsi apparaît à la fois comme un artiste et un critique social, dont les chroniques, articles de presse et nouvelles révèlent la crise profonde des localités rurales et des villages d'Arménie Occidentale durant la période qui précéda 1915. Grâce à son talent artistique hors pair, Tlgadintsi fait revivre un village et ses habitants humiliés, avilis, mortifiés, pris dans un déclin fatal, suite aux coups portés par un empire ottoman de plus en plus affaibli et oppresseur et au développement des relations commerciales. Ce faisant, il attire avec force l'attention sur un élément fréquemment négligé dans l'histoire sociale et nationale arménienne : bien avant le génocide, la vie des Arméniens en Arménie historique traversait une grave crise sociale, provoquée par l'alliance entre une classe dirigeante ottomane décadente et une élite nationaliste turque émergente. Il y avait là une crise structurelle qui sapait mortellement la renaissance nationale arménienne, une crise en cours qui éliminait de fait les fondements mêmes de la présence et de la communauté arméniennes en Arménie Occidentale, fondements qui allaient être finalement rayés de la carte et réduits à néant en 1915.

Excellant comme nouvelliste et dramaturge, Tlgadintsi fut tout d'abord un chroniqueur, quoique de premier ordre, ses Chroniques provinciales et ses Lettres de province dépeignant, dans une prose élégante et puissante, le pourrissement et l'effondrement de la vie rurale arménienne. Usure, dettes, misère extrême, mauvaise santé, absence d'une hygiène élémentaire, manque de terres et migration forcée détruisent les communautés arméniennes. L'œuvre de Tlgadintsi est aussi attentive aux conséquences subjectives néfastes d'une existence faite d'oppression, de pauvreté et d'insécurité : égoïsme poussé à l'extrême et individualisme féroce qui, dans la lutte pour survivre dans des conditions épouvantables, peuvent fréquemment se montrer indifférents envers la collectivité et les questions nationales.

A partir du milieu des années 1890, Tlgadintsi revient à ses nouvelles magistrales, peuplées de paysans, dont les relations et le vécu mettent à nu les réalités et les traumatismes sociaux décrits dans ses Chroniques et ses Lettres, cette fois au travers d'expériences personnelles. Inspiré fréquemment de personnages réels, le clergé (p. 108-109) est vilipendé pour sa corruption et son immoralité, malgré ses vœux de chasteté ! Comme dans les meilleures pages de la littérature arménienne, Tlgadintsi souligne aussi la servitude des femmes (p. 92-93), critique l'iniquité de la loi sur le divorce et l'achat d'épouses par des hommes qui ont fait fortune aux Etats-Unis (p 97). Pleins d'humour, ses récits relatent l'existence vue par un enfant (p. 107). Ce même humour sert aussi à punir les élites rurales qui apparaissent dans son drame De l'autre côté (p. 143-145), où d'aucuns ont vu la marque de Dante !          

Les nouvelles de Tlgadintsi, ses Chroniques et ses Lettres sont toutes écrites avec une vision aiguë de la réalité, puissantes et évocatrices, à l'aide d'images et de métaphores frappantes. Empreintes d'émotion et de mélancolie (p. 75), elles sont enrichies par une langue qui se nourrit de la poésie, de l'imagerie et de la langue populaire (p. 77). De son vivant, il s'assura une position littéraire méritée, s'attirant des éloges dithyrambiques de la part de ses contemporains, dont le grand auteur et critique Arpiar Arpiarian (p. 80) et Vertanès Papazian (p. 95).

II.

Autre mérite de l'essai de Loussig Garabédian, ses précisions quant au projet turco-ottoman qui présida aux massacres de 300 000 Arméniens en 1895-96. Chaque fois que le progrès social et économique des Arméniens promit de mettre un terme au déclin constant, mais mortel, des communautés arméniennes en Arménie historique, l'élite nationaliste turco-ottomane réagit par le massacre et la destruction. Au début des années 1890, Kharpert connut un important progrès économique, financé en partie par l'argent des immigrés arméniens aux Etats-Unis. L'école renommée de Tlgadintsi bénéficia de cet argent, rebâtie à neuf et ayant les moyens de subvenir à une revue. C'est à ce type d'avancées que l'Etat ottoman réagit en 1895-96.

D'où la destruction de Kharpert. D'où l'incendie de l'école de Tlgadintsi (p. 81-84). D'où une autre vague de populations spoliées, affamées, contraintes d'émigrer ou de se convertir à l'islam, accélérant ainsi le déclin de la présence arménienne. Tout en dévastant le noyau culturel et le poumon économique de la Kharpert arménienne, redoutant encore un redressement des Arméniens, le pouvoir turc poursuivit son œuvre de répression. En 1903, Tlgadintsi et d'autres furent arrêtés et emprisonnés. Son école, qui reçut l'ordre de purger ses programmes de tout élément arménien, fut elle aussi attaquée à plusieurs reprises, y compris durant la période dite constitutionnelle qui suivit 1908 (p. 192).

Malgré ces épreuves et son dévouement inébranlable au progrès des siens, Tlgadintsi resta toutefois essentiellement apolitique. Il ne manifestait guère d'enthousiasme pour les partis du mouvement national de libération arméniens, les considérant comme des grandes gueules qui avaient échoué non seulement à assurer le progrès économique de l'Arménie, mais à faire en sorte que les jeunes Arméniens parlent correctement leur langue (p. 165-168). Commentant les questions nationales et même les massacres d'Adana en 1909, Tlgadintsi se focalise sur l'enseignement et la culture, et non sur la politique, comme moyen d'avancer (p. 167). Dans cette abstention du champ politique, il ressemble à Komitas. Tout comme lui, il souligne la primauté de la langue, de la littérature et de la culture : "Une plume vaut une épée, deux écrivains composent une armée." (p. 182)

Tlgadintsi fut un pilier de cette tendance de la renaissance nationale arménienne, enracinée dans les communautés arméniennes autochtones de l'Arménie historique. Il se fit l'idéologue d'un développement national naturel qui, au tournant du 20ème siècle, ramena vers leurs terres ancestrales les éléments les meilleurs et les plus engagés de l'intelligentsia en diaspora, lesquels voyaient à juste titre dans les dites "provinces" la seule base sûre d'un redressement et d'une émancipation nationale. Quant à savoir pourquoi certains de ces meilleurs militants mirent en question le rôle et la valeur du mouvement de libération nationale, cela exigerait mûre réflexion !

En 1915, lors de la première phase des rafles en masse d'intellectuels arméniens, qui lancèrent le génocide, Tlgadintsi trouva refuge chez un ami turc, auquel il confia aussi ses nombreux manuscrits inédits pour les mettre en lieu sûr. Craignant pour sa propre sécurité, son ami brûla malheureusement le tout ! Peu après, Tlgadintsi fut repéré et jeté en prison. Il fut assassiné le 20 juin 1915.

Redonner vie à l'homme que fut Tlgadintsi... Hagop Ochagan relève la barre !

La passion d'Hagop Ochagan, son enthousiasme sans bornes pour tout ce qui regarde la littérature, sa verve, associés à une approche globale de la société et un sens aigu de la beauté, donnent vie à Tlgadintsi d'une façon moins austère que celle de Garabédian. Un admirable chapitre, de plus d'une centaine de pages, de son monumental Panorama de la littérature arméno-occidentale en dix volumes (Vol. 7, p. 79-185), nous donne à voir un paysan obstiné, à la volonté de fer, astucieux, devenant un écrivain hors pair grâce à ses descriptions inspirées de la vie rurale arménienne. Non seulement Tlgadintsi recrée le village dans son authenticité, mais il le fait en le peuplant de ses personnages singuliers, et néanmoins typiques, et ce d'une manière unique dans la littérature arménienne.

Auteur d'une littérature sans égale par sa couverture de la vie arménienne autochtone, contre vents et marées et sans la moindre ressource, Tlgadintsi créa aussi son école, "il planta sa misérable petite hutte," pour reprendre Ochagan. Son héritage grandit au point de dépasser ses propres œuvres, car cette école a produit Roupen Zartarian, Vahé Haïg, Hamasdegh [Hampartsoum Guélénian] et Peniamin Nouriguian, qui ont tous marché sur ses pas. Ochagan soutient néanmoins que Tlgadintsi survole ses disciples, aussi talentueux soient-ils. Comme toujours, Ochagan est un régal à lire, polémiste, provocateur, scandaleux, s'intéressant à tout, instructif, lucide et toujours éclairant, s'agissant de vérités essentielles.

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]            

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Illustration : http://am.hayazg.info/
Traduction : © Georges Festa - 05.2016. Reproduction interdite.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.