dimanche 19 juin 2016

Ana Arzoumanian y los poemas de Juana I / Ana Arzoumanian et les poèmes de Juana I



 © Nahuel Cerruti Carol, 2016


Ana Arzoumanian et les poèmes de Juana I
Entretien avec l'A.
par Silvina Friera

Página/12 (Buenos Aires), 29.02.2016


Tampoco nos es ajeno que lo primero que se dice sobre une mujer en el poder es que es loca.
[Ce n'est pas non plus un hasard si la première chose que l'on dise d'une femme au pouvoir est qu'elle est folle.]
Ana Arzoumanian

[La réédition de ce livre, près de dix ans après sa publication originelle, permet d'aborder au plan historique le thème de la violence liée au genre. Les poèmes sur Jeanne la Folle (1) mettent le doigt sur les blessures de longue date liées à la domination exercée sur le corps de la femme.]

Une passion sans bornes fait irruption dans le corps de Jeanne. "Je porterai ton cœur à mes lèvres, à mes jambes. Comme la mer, je le ferai se mouvoir d'un bout à l'autre. Comme l'on fait avec le vin ou le lait pour faire du beurre. Je reprends le cœur que tu laisses croupir dans mon ventre, je le berce," raconte une voix en quête d'une bouche, la voix d'une femme qui parle à son défunt mari, Felipe [Philippe de Habsbourg], alors qu'elle est recluse à Tordesillas sur ordre de son père au début, puis de son fils, ignorée et maltraitée pour "folie."

"Je t'appelle et ton corps n'entend pas. Je dois te retrouver pour savoir s'il me reste quelque chose de toi. Si tu pouvais. S'il pouvait être encore au-dessus, ou au-dessous, ou peut-être à mes côtés, de biais, sentir une flamme inquiète, ardente."

Les poèmes d'Ana Arzoumanian sont autant d'incendies qui se consument tout en mettant le doigt sur d'anciennes blessures comme les politiques de domination sur le corps de la femme et le viol brutal lié au pouvoir de l'homme. La réédition de Juana I dans la collection Libros de la Noche Circular aux éditions Nahuel Cerrutti Carol, près de dix ans après l'édition originale, permet de revenir sur l'intensité d'une écrivaine qui cisèle ses phrases comme guidée par le tourbillon des pensées de Jeanne Ière; suites ciselées avec la crudité et la fragilité d'un être condamné sa vie durant comme "incapable," exilée des domaines codifiés de la raison.

Arzoumanian rappelle que l'écriture de Juana I - adaptée au théâtre en 2007 sous le titre La que necesita una boca, dans une mise en scène de Román Caracciolo (2) - débuta, alors qu'elle participait à un cours de psychanalyse et qu'elle devait procéder à une étude de cas : Jeanne Ière de Castille, surnommée Jeanne "la Folle."

"Je devais vérifier si elle souffrait de schizophrénie ou d'hystérie grave. Pour analyser cette question, j'ai parcouru son histoire : sa relation avec le cadavre de Philippe et cette espèce de folie... J'ai senti quelque chose au niveau du corps. Qu'est-il arrivé à cette femme ? Elle a besoin d'une bouche parce qu'il lui faut s'armer d'un discours en rapport avec sa famille, mais aussi en relation avec la femme et le pouvoir. Bien que recluse, condamnée à l'ostracisme, elle continua d'être reine, mais sans gouverner. Son père tout d'abord la fit enfermer, après la mort de son mari. Puis son fils. C'est une femme qui est dans l'incapacité de parler. Les informations de Bartolomé de las Casas sur les événements d'Amérique parvenaient à Jeanne. Elle connaissait sa vision critique des pillages et des massacres. Mais Jeanne ne parle pas ou bien on le lui interdit," précise l'auteur dans son entretien avec Página/12.

- Silvina Friera : Pourquoi avoir décidé d'insérer des extraits d'archives historiques ?
- Ana Arzoumanian : Il y a les archives des Siete Partidas [Sept Parties] et de la Recopilación de Leyes de las Indias [Recueil des Lois des Indes], car parallèlement à ce qui arrive à Jeanne au plan émotionnel il y a la procédure judiciaire que lui intente l'Eglise. Et d'autre part, la résistance des comuneros (3) qui soutiennent Jeanne, veulent la libérer et voient en elle la reine de Castille et d'Aragon. C'était une Espagne lumineuse, mais le paradoxe est qu'elle commençait à perdre ces lumières. Le prix en est son corps, il parle d'elle.

Il existe de nombreuses anecdotes sur la relation particulière qu'elle entretenait avec Philippe mort; c'est pourquoi il y a dans le livre tout un travail autour de la nécrophilie. Les textes historiques disent qu'elle disposait des araignées au-dessus du cercueil pour qu'elles y tissent leurs toiles, car elle allait voir tous les jours Philippe, qui se trouvait dans la chapelle voisine de l'endroit où Jeanne était enfermée. Si Jeanne voyait la toile légèrement endommagée ou ouverte, elle prétendait qu'une religieuse avait voulu toucher Philippe.

J'ai trouvé singulier la façon avec laquelle le corps d'une femme est négocié en lien avec l'amour et le mariage au profit du pouvoir de son père et de sa famille, et comment les familles se perpétuent à partir de la négociation d'un corps. Il est des corps plus dociles, qui se plient à ce commerce et qui assument cette idée romantique de l'amour. Il est d'autres corps qui vivent aux limites de la passion, comme dans le cas de Jeanne.

- Silvina Friera : Jeanne était-elle folle ou bien vit-elle une passion excessive ?
- Ana Arzoumanian : Pour moi elle n'était pas folle. Jeanne était une femme très cultivée - on dit qu'elle était très belle - et écrivait une poésie très raffinée. Le fait qu'elle accéda au pouvoir très tôt déstabilisa les hommes qui l'entouraient, car en réalité c'est son mari qui aurait dû être couronné, mais son mari meurt.

A son mari devait succéder son fils, mais ce fils, qui était le neveu de Jeanne, meurt. Ne reste alors que Jeanne. Mais son père était d'avis que ce devait être Philippe, alors que Philippe, l'homme, était mort; une façon de conserver le pouvoir, l'homme, qui ne nous est pas tout à fait étrangère.

La question est peut-être devenue pour nous, en Occident, plus larvée ou plus masquée, mais en Orient on voit clairement comment se passent les successions. De même, les lois de succession des rois d'Espagne n'ont guère été modifiées. Aujourd'hui les filles peuvent succéder, auparavant seuls les hommes le pouvaient. Ce n'est pas non plus un hasard si la première chose qu'on dise d'une femme au pouvoir est qu'elle est folle.

- Silvina Friera : "L'idée qu'une passion de ce genre doive être soignée par la douceur n'est qu'une immense tromperie," lit-on dans Juana I.
- Ana Arzoumanian : Cette phrase relève du procès que lui intente l'Eglise et les Cortes; dès lors, elles fournissent des arguments à ceux qui y voient un comportement passionnel incompatible à l'idée qu'ils se font de la reine. Au lieu de se révolter, Jeanne admet cet enfermement et l'accepte. Tout cela m'amenait à penser aux époques si difficiles pour la condition féminine et la femme...

- Silvina Friera : Pourquoi la femme est-elle plus exposée au fait qu'on l'affuble rapidement de l'étiquette de "folle" ?
- Ana Arzoumanian : Pour neutraliser son désir tous azimuts, pour neutraliser le pouvoir de la femme; il existe un problème dans le mariage, dans les structures amoureuses, où ce qui est en jeu c'est le pouvoir. Un simple exemple : à l'heure actuelle, dans l'Eglise catholique, la fille est conduite à l'autel par son père. Le père remet sa fille au jeune marié et celui-ci la prend; ce fait symbolique comporte une connotation de livraison, de mise à disposition et de pouvoir des hommes sur ce corps.

La chose est aussi assumée d'une façon pittoresque - si l'on veut - par nous, les femmes... Et nous la subissons. Jeanne représente un cas extrême où tout cela se manifeste à nu. En ce qui me concerne, j'avais envie d'aller au cœur de cette question. A l'époque de Jeanne, la femme, en général, n'a pas voix au chapitre. Si la femme aujourd'hui a voix au chapitre, elle n'est pas non plus pleine et entière... Il faut toujours élaborer et négocier cette voix. Ça m'horripile et ça me révolte, surtout au regard de l'histoire arménienne, où le silence et la pudeur sont très valorisés chez la femme.

- Silvina Friera : La femme qui parle trop est considérée comme impudique ?
- Ana Arzoumanian : Oui, car dès le collège, les maîtresses te disciplinaient et te donnaient la femme silencieuse en exemple. Très souvent, dans les magazines people, tu lis des "conseils" en langage féminin : "Quand elle te dit non, elle veut dire oui." Et le plus terrible, c'est que ce genre de choses est même entretenu par les jeunes hommes.

Quand j'ai écrit Juana I, on ne parlait pas encore de la violence liée au genre. Je suppose qu'il n'a pas été facile pour les hommes d'entendre les voix des femmes présidentes d'Amérique du Sud, comme Cristina (Fernández), Dilma (Rousseff) et Michelle (Bachelet). Il nous faudra beaucoup de temps pour pouvoir conforter les voix des femmes. Entre-temps, les enfermements perdurent : des femmes "folles" et des épouses qui se révoltent sont assassinées.

Le crime est tout près de nous. Il faudra réécrire toutes ces histoires, mais la réécriture est biblique, puisque nous sommes le songe d'Adam et que nous avons été créées à partir de la côte d'Adam. Le récit biblique nous assigne un lieu de soumission. La femme n'a le pouvoir ni de parler, ni de dire.

- Silvina Friera : Prendre la parole s'apparenterait-il à "prendre les armes" ?
- Ana Arzoumanian : Et oui... Car chaque prise de parole revient à répartir les richesses, rendre justice. Il nous reste quelques menus bastions comme la fiction, où nous pouvons prendre la parole, mais là aussi tout dépend du mode de lecture : si elle se lit comme écriture féminine, écriture de femmes... En fait, c'est un chemin qui demande du courage...

- Silvina Friera : Revenons sur une phrase qui apparaît à la fin du livre : dans quelle langue parlent les choses ?
- Ana Arzoumanian : Jeanne ne pouvait pas parler avec Philippe; finalement, elle y arrive. Ensuite elle ne peut pas parler avec son fils. Mais surtout, je pense à une parole plus profonde, qui n'a rien à voir avec une langue en particulier ou le langage, mais au fait que les choses parlent et disent. Quand on dit "dans la langue de quel pouvoir ?", il s'agit du pouvoir masculin.

La question serait de savoir si les choses parlent au masculin. Toute la théorie lacanienne parle du fait que l'universel est masculin, mais que la femme ne participe pas de l'universel; elle fonctionne au cas par cas, impossible d'universaliser. Ensuite, quand tu y réfléchis, à quoi renvoie cette question ? Prends toute la théorie freudienne pour qui la femme est un domaine mystérieux et difficile à comprendre; et puis finalement, elle termine en disant que la femme n'existe pas, qu'elle est toujours un cas particulier. Pourquoi ?

L'homme fonctionne, lui aussi, toujours au cas par cas, mais on ne s'en soucie pas... Il faut revoir toutes ces questions. Jeanne m'a permis de revisiter ce qui a à voir avec la vie intime des relations entre l'homme et la femme, mais aussi la vie publique, car il s'agit d'une passion qu'elle éprouve, un en-dehors qu'elle ressent, mais en même temps un en-dehors dans le champ social. Précisément, cet en-dehors en lien avec Philippe la conduit à l'enfermement, puisque la vie sociale à cette époque ne lui permet pas d'être au-dehors.

Le texte travaille le lien entre l'intérieur et l'extérieur : elle ne connait pas les limites de son corps. Il existe un croisement entre le social et le juridique, il y a comme une broderie dans le texte de registres multiples menant à une Jeanne multiple. Longtemps, ma littérature a été considérée comme marginale, difficile à comprendre, périphérique, parce qu'elle ne répondait pas à un canon précis.

Ce qui m'a permis d'écrire quelque chose, au sens d'une liberté totale, tout en courant le risque de ne pas pouvoir échanger. Ensuite j'ai pu le faire, mais pas d'un seul coup. J'aime bien le mot combat, mais là c'est un combat incessant ! (rires)    

NdT

1. Jeanne Ière de Castille, dite Jeanne la Folle [Juana la Loca] (1479-1555), reine de Castille (1504-1555) et d'Aragon (1516-1555).
3. Sur le mouvement comunero au 16ème siècle, voir la présentation de Michel Boeglin et Vincent Parello, "Lexique de l'Espagne moderne," http://meticebeta.univ-montp3.fr/lexique/index.php?option=com_content&task=view&id=558&Itemid=25 

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 06.2016

Site de l'éditeur : http://www.violindecarol.com.ar
Site d'Ana Arzoumanian : http://www.anaarzoumanian.com.ar