vendredi 3 juin 2016

Haygan Mardikjan : The Call of the Crane



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The Call of the Crane : chronique du génocide
par Arthur Hagopian
The Armenian Weekly, 18.05.2016


"Qui se souvient des Arméniens ?" a lancé un jour Hitler.

L'histoire a tourné en dérision sa déclaration tristement célèbre, car qui ne se souvient pas et ne pleure pas la destruction d'un million et demi d'Arméniens innocents, voici un siècle ?

Spoliés, chassés de leurs foyers, projetés en plein désert, anéantis sans autre motif que celui de vénérer un Dieu autre.

24 avril 1915, une tache dans l'histoire de l'humanité, un épisode sombre, accablant dans les annales de la nation turque qui a encore des difficultés à reconnaître sa culpabilité dans ce génocide.

Alors que l'Allemagne bat sa coulpe et déplore son atroce passé nazi, la Turquie continue de se complaire dans le déni, malgré la pluie implacable des preuves documentaires qui l'accusent catégoriquement.

The Call of the Crane [L'Appel de la grue], d'Haygan Mardikjan, descendante de survivants du génocide, est l'une des toutes dernières à ébranler la conscience des hommes.

L'ouvrage, habilement traduit en anglais par Sarah Owen, retrace l'odyssée sanglante des grands-parents de Mardikjan, Haïganouche et Zakar, durant leur marche forcée, condamnée d'avance, vers leur calvaire.

Poussés et bousculés sans pitié par leurs gardiens turcs le long des sables brûlants du désert, ils endurèrent les pires épreuves avant d'être sauvés par miracle et de trouver finalement refuge à l'étranger.

Là, ils entendront à nouveau l'appel de la grue [guéroung] et son chant :  

Le cœur de l'errant [gharib] s'est mué en sang

Son cœur empli de nostalgie

Quand viendra l'automne, gagne mon pays, guéroung, et salue ma bien-aimée !  

Mardikjan reconnaît qu'il n'a pas été facile d'obtenir de ses grands-parents traumatisés par leurs souvenirs le récit de leur survie. Ils n'ont survécu que grâce à l'intervention et à la complicité de quelques Turcs honnêtes, bienveillants, une réalité que l'A. ne répugne pas à reconnaître.

"J'aimerais remercier les Turcs qui ont aidé les Arméniens durant les déportations. J'aimerais remercier ceux qui ont aidé ma famille. Sans eux, ma famille n'aurait probablement pas survécu au génocide."

Les soldats turcs emmenèrent ses grands-parents, leurs amis, leurs proches et leurs voisins de leur village ancestral pour un périple déterminé à l'avance vers l'oubli et la perdition. Sans retour.

Dans la sécurité et la sérénité de leur maison d'adoption aux Pays-Bas, Haïganouche et Zakar ont voulu oublier l'enfer atroce où ils furent plongés. A la fois victimes et témoins oculaires, ils n'avaient pas envie de se souvenir de la terreur et du désespoir sans nom qui s'emparaient des mères, lorsqu'elles tentaient de sauver leurs enfants des griffes des bouchers et des violeurs, en les précipitant dans les eaux d'un fleuve, leurs hurlements d'angoisse noyant le gargouillis des eaux agitées.

Tandis que son grand-père épouvanté regardait de haut les eaux tombales du fond de l'Euphrate, "à certains endroits il n'arrivait pas à voir l'eau, tellement il y avait d'enfants dans le fleuve..." Au pied du pont surplombant le fleuve qu'ils traversaient, trois petits furent pris dans les rochers : "On voyait nettement que c'était des triplés," confia Zakar à Mardikjan.
 
Mariam, la tante de sa grand-mère, recourut à une autre tentative des plus radicale pour sauver ses trois enfants des Turcs : elle les empoisonna, préférant pour eux une mort rapide et indolore aux tortures et aux souffrances certaines que leur réservaient les soldats.

Dans un puits où les déportés firent une halte, deux femmes tentèrent de se suicider et mirent fin à leur calvaire en plongeant leur tête dans l'eau.

Un matin, les soldats déployèrent leurs mouchoirs au pied des déportés en leur demandant de pourvoir à leur "entretien," de préférence avec des pièces d'or.

Deux cousines aînées de son grand-père tentèrent de duper les soldats en avalant les quelques pièces qu'elles avaient dissimulées dans leurs vêtements. Quand les soldats s'en rendirent compte, ils leur tranchèrent la gorge avec leurs baïonnettes, déterminés à s'accaparer ce butin coûte que coûte.

Naturellement, l'A. se demande pourquoi les déportés n'opposèrent pas de résistance ou ne combattirent pas leurs ravisseurs bien plus nombreux.

La réponse, découvre-t-elle, est que même s'ils avaient réussi à neutraliser les soldats et à s'échapper, ils n'auraient pu se réfugier nulle part, puisque la totalité du territoire arménien était systématiquement pillé par des armées turques en maraude.

En hommage à la mémoire des martyrs arméniens, Mardikjan décide une courageuse entreprise : elle s'aventure en Turquie et refait l'itinéraire de ses grands-parents, visitant tous les "lieux qu'ils évoquaient avec amour, mais aussi avec une grande tristesse."

C'est là un voyage plaintif et pénible, dont elle revient avec un semblant d'espoir en l'avenir.

Dans l'esprit de la magnanimité et de la noblesse qui caractérise les Arméniens, elle arrive aussi à voir au-delà des ténèbres et du mal.

"Mon grand-père a toujours su qu'il ne verrait jamais le jour où la Turquie reconnaîtra le génocide. Mais il espérait et souhaitait que ses petits-enfants vivent pour voir cet événement... Alors seulement les victimes pourront reposer en paix et les familles des disparus pourront assigner un lieu au passé. Et alors aussi les Turcs pourront enfin clore une sombre page de leur histoire et envisager un avenir pacifique en vivant en harmonie avec les nombreuses minorités ethniques qui ont leurs racines dans la terre appelée actuellement la Turquie, remontant à une époque bien antérieure à l'existence de ce pays."

Cet ouvrage de 164 pages, publiée l'an dernier par Uitgeverij Soest (1) aux Pays-Bas, est agrémenté de 40 pages d'illustrations et de précisions généalogiques.

Owen l'a dédié à Raffi Hagopian, un condisciple de son frère, dont les rêves ont été tués dans l'œuf à un âge très jeune.                   

Note


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Traduction : © Georges Festa - 05.2016