mardi 19 juillet 2016

Karekin Cricorian - Intervista sul concetto di "Bene" / Entretien sur le concept de "Bien"



Ile San Lazzaro degli Armeni (Venise), cour du monastère
© Bouarf - Travail personnel (2004) - CC BY-SA 3.0
https://fr.wikipedia.org


Entretien sur le concept de "Bien"
par Karekin Cricorian
Akhtamar on line (Rome), n° 222 (15.05.2016) et 223 (31.05.2016)


["Critica alla violenza" [Critique de la violence] - Rencontre avec les Révérends Pères hiéromoines Mesrop Sulahanian et Grigoris Siranian de l'ordre religieux bénédictin de la Congrégation arménienne mékhitariste de l'île San Lazzaro de Venise.]

Venise, île de San Lazzaro, 6 février 2016

Les bénédictins arméniens se constituent en 1700 à Constantinople, adoptant en 1711 la règle bénédictine. En 1712 le pape Clément XI (Giovanni Francesco Albani, né à Urbino en juillet 1649 et décédé à Rome en 1722, élu 243ème pape en 1700) approuve la demande d'admission dans la communauté monacale présentée en 1705 par l'abbé Mékhitar de Modon (Turquie). Dans son existence monacale, la congrégation arménienne mékhitariste obéit à la règle de saint Benoît de Nursie [une vie communautaire qui prévoit un temps pour la prière et un temps pour le travail et l'étude (Ora et Labora)]. L'abbé Mékhitar demande au pape de conserver la forme du monachisme, que nous avons pris des Arméniens, tout comme les moines arméniens la maintiennent, mais non sans les trois vœux (chasteté, pauvreté et obéissance), essentiels au statut religieux.

Le Révérend Père Mesrop Sulahanian, né à Alep, est théologien, spécialiste de l'hymnaire arménien (recueils d'hymnes, chants religieux dédiés au Christ). Il a écrit sur la spiritualité de la Croix dans l'hymnaire arménien. Il vit soit dans les communautés arméniennes de Syrie, soit dans celles du Liban, après avoir fait ses études dans le monastère de l'île de San Lazzaro degli Armeni à Venise.

Le Révérend Père Grigoris Siranian, né à Cesarea [Kayseri] en Turquie (où trouva refuge, au milieu du XIème siècle, une colonie d'Arméniens, suite à la conquête de l'Arménie par les Seldjoukides), vit principalement à Venise, où il a soutenu sa thèse de doctorat auprès de la Facultas Scientiarium Eccliasiasticarum Orientalium [Institut d'Etudes Orientales], publiée par l'Institut Pontifical Oriental [Pontificium Istitutum Orientale], sur Les mékhitaristes de Venise et la tentative d'union de 1809, d'après l'Histoire de l'Arménie d'A. Berberian, ouvrage de 380 pages approuvé en 2006 par les Révérends Pères L. Zekiyan et V. Poggi.

Avant de rapporter l'entretien, je crois utile de présenter brièvement les différences entre l'Eglise arménienne catholique et l'Eglise apostolique arménienne.

Questions de doctrine (enseignement) et de liturgie (cérémonies sacrées et rites - sourp badarak, sainte messe] dans l'Eglise arménienne et celle romaine.  

Historiquement, les Révérends hiéromoines arméniens (de hiératique, IERAS en arménien, rêve), absorbés dans la méditation de Dieu, se réfèrent dans la célébration de la messe au rite arménien. Le vardaped, dans l'Eglise arménienne catholique (dont le Saint-Siège se trouve au Vatican) comme dans celle apostolique d'Etchmiadzine à Erevan, en Arménie, est précisément un docteur en théologie qui réside dans le monastère, mène une existence monastique, ora et labora. Or, dans l'Eglise apostolique arménienne, le vardaped, prêtre, a aussi la possibilité de se marier s'il n'a pas pour ambition de devenir chef de l'Eglise, Catholicos (Patriarche). Ce qui signifie que, selon l'Eglise apostolique arménienne, l'action mystique de la liturgie dans la messe arménienne peut être célébrée par l'archimandrite (prêtre, du grec chef-pasteur), lequel participe aux ecclesia, aux assemblées du peuple. Dans l'Oreste d'Euripide est utilisée l'expression κκλητος χλος (ékklētos òchlos) au sens d'"assemblée particulière." En amont figure le verbe κκαλέω, qui signifie "j'appelle," "je fais venir," "je fais appel à."

Cette différence qui la distingue de l'Eglise romaine, obéissant au pape, laquelle requiert pour célébrer la messe le vœu de chasteté, se manifeste dans l'organisation du clergé. Or le Catholicos arménien (qui est chef de l'Eglise comme le pape pour celle de Rome) est chef universel (de Kath'holou, "en général," dans l'ensemble) de l'Eglise arménienne orthodoxe, autrement dit celle qui estime avoir le point de vue juste sur l'évangélisation de la foi chrétienne en Jésus-Christ, d'après l'apôtre saint Jude Thaddée. Autrement dit, être en contact plus étroit avec le peuple, même ceux qui n'ont pas la foi, et que l'on voudrait évangéliser, est une qualité qui s'applique autant à l'Eglise arménienne apostolique (orthodoxe) qu'à l'ordre des Mékhitaristes de l'île de San Lazzaro.

Cette particularité imprègne le rite de l'Eglise apostolique arménienne, dont le chef est Karékine II, lequel occupe le Saint-Siège d'Etchmiadzine. La divine liturgie - sourp badarak (sainte messe) - n'est pas célébrée tous les jours et consiste dans le rite du candélabre à deux cierges et celui à trois cierges (entrelacés), qui symbolisent pour le premier les deux natures humaine et divine du Sauveur (Jésus-Christ), et pour le second les trois personnes de la Très Sainte Trinité (Père, Fils et Saint Esprit), un rite qui ne se déroule qu'en présence de l'évêque, le catholicos de l'Eglise apostolique, qui le bénit. Les cierges allumés sont censés représenter l'illumination des fidèles à la foi.

Cette liturgie découle du concile de Dvin (555), qui sanctionne cette interprétation du miaphysisme ou monophysisme (du grec nature unique) modéré, réfuté par le concile de Chalcédoine (451), lequel confie au pape de Rome le primat de l'interprétation, et ce afin d'accorder au peuple arménien des choix favorables à leur nation. La liturgie du rite arménien de l'Eglise arménienne apostolique est celle de Nersès Lampronensis, Nersès IV Chnorhali et Krikor Daghà, partageant ainsi avec l'Eglise de Rome le psaume 42 de l'Evangile.

Suite à ce préambule l'entretien.       

- Karekin Cricorian : Père Mesrop Sulahanian (théologien) d'Alep en Syrie et Père Grigoris Siranian (philosophe chrétien) de Césarée de Cappadoce en Turquie, j'aimerais vous poser cette question : qu'est-ce que le Bien ? Une liberté à conquérir ? Je dis cela car dans ma précédente vie pénitentielle, lorsque je me suis confessé pour la communion, le curé, le Père Walter Magnoni, m'a dit : "Tu as tes fautes !" Je me suis relevé et je lui ai répondu : "Moi, les fautes d'un adolescent, sans conscience nationale ni identitaire, je les expie sans arrêt depuis 19 ans. Ceux qui m'ont réduit à cette situation, l'état turc de la République, héritière de celle kémaliste, ne s'attribue pas les fautes, directes ou indirectes, du génocide du peuple arménien ! Pourquoi n'ont-ils pas raconté à leurs générations les torts de leurs grands-parents et des pères idéalisés de leur constitution républicaine ? Ils passent sous silence le crime du génocide arménien de 1915, perpétré par leurs ancêtres, qui ont contraint des millions d'autres gens à la diaspora et à l'exil forcé !
Pourquoi un crime contre la collectivité, comme l'extermination de plus d'un million de personnes, n'est-il même pas jugé de façon exemplaire par la communauté internationale ? Et pourtant ses effets ont provoqué des tragédies similaires à celles des réfugiés qui atterrissent aujourd'hui en Italie et en Grèce depuis la Syrie.   
Voilà, Père Mesrop, après ce long préambule quant aux raisons de ma réflexion, que pensez-vous de ma déclaration sur le sens du Bien ?

- Père Mesrop Sulahanian : Dieu étant le Bien, "nous" avons le devoir de le pratiquer, ou de faire le bien, afin de nous rapprocher de Dieu.

- Karekin Cricorian : Dieu représente donc la totalité de la communauté ?               

- Père Mesrop Sulahanian : Selon notre foi, Dieu est tout, non seulement la totalité, la bonté, l'essence de la bonté. Nous devons chercher à nous en approcher. Tel est le but qui nous a été assigné. C'est peut-être très difficile, mais pas impossible pour ce que Dieu nous a assigné. Nous devons toujours aller de l'avant pour atteindre ce but, le Bien non seulement matériel, non seulement physique, mais notamment spirituel (esprit en tant que souffle, communication, langage - Ndlr), car nous sommes des personnes, nous sommes des âmes (au sens d'animé, qui parle, qui écrit, qui prend conscience - Ndlr) dans un corps et ce corps doit répondre avant tout au but essentiel pour lequel il a été créé. Que le Seigneur nous a assigné. Aller vers ce Bien, cette spiritualité.

- Karekin Cricorian : Cette spiritualité, je l'ai découverte en maison d'arrêt grâce à l'écriture de l'Autre qui est en moi (comme l'autrement qu'être de Levinas). L'Autre était l'expression, le langage des toxicomanes, des trafiquants, des voleurs. Alors que les violeurs de femmes et d'enfants étaient chassés de notre communauté, j'ai toujours prié la communauté sociale pénitentiaire de ne pas s'en prendre à eux. Le fait de les éloigner, puisque dans notre communauté nous ne les acceptions plus, était un fait... Mais... Faisions-nous mal ? Faisions-nous bien ? C'était un problème. Mais dans l'écriture j'ai découvert les possibilités d'atteindre le Bien grâce à la relation entre moi, les autres sujets singuliers et la collectivité. Mon identité s'est exprimée en écrivant. Dans le langage j'ai trouvé ce Bien, la force de m'améliorer conjointement avec les Autres, que ce soit des personnes ou des interprétations de l'Histoire, déposée par les historiens dans les livres. Dans l'écriture les prolongements de ma conscience universelle. Tout comme je fais maintenant avec toi, mon Père, en sachant aussi que je devrai travailler pour transcrire fidèlement ton/mon/notre message.

- Père Mesrop Sulahanian : Tu t'es découvert toi-même ?

- Karekin Cricorian : J'ai connu ceux qui me sont Autres à travers l'écriture qui est déjà un Autre, au regard de la parole.

- Père Mesrop Sulahanian : Les Autres sont un miroir. L'écriture est faite pour toi et non pour les Autres.

- Karekin Cricorian : Elle n'était pas faite que pour moi, je la faisais lire aux autres et je lui communiquais le bien-être de cette tension qu'ils exerçaient eux aussi librement, échangeant leurs écrits avec les miens, comme le fait le professeur Albinati, grand écrivain romain, qui enseigne l'italien à la maison d'arrêt de Rebibbia. 

- Père Mesrop Sulahanian : Tu la faisais lire, mais ce que tu écoutais concernait ta vie. Ce que tu lis dans l'Ecriture sainte est ton histoire. Dans un laps de temps beaucoup plus long.

- Karekin Cricorian : Tu as raison. Avec l'écriture j'ai découvert cette mémoire du temps en voyageant dans l'histoire. Le miroir dont tu parles était une traversée d'autres horizons. C'est comme ça que j'ai retrouvé mon histoire originelle, celle de mon grand-père Karékine, natif d'Aghn (ancien empire ottoman), la terre natale de mes ancêtres. Il est évident que c'est moi (conscience) qui ai voulu aller au-delà de la violence, de la vengeance pour ce qu'ont subi mes ancêtres emprisonnés, enchaînés et déportés du Taurus arménien en Libye. C'est ainsi que par les récits de mon père j'ai découvert que son père lui avait parlé de la déportation d'Aghn jusqu'en Libye, advenue à la fin du 19ème siècle, plus précisément en 1896-98 (massacres hamidiens), lorsque mon grand-père avait 9 ans environ. Il racontait comment il était parti de là enchaîné !!! Mais cela je l'ai découvert en Italie, 55 ans après ma naissance à Benghazi en Libye. A pieds jusqu'à Alep, puis embarqué au port de Beyrouth vers Alexandrie en Egypte, Malte et finalement en Libye, à Tripoli tout d'abord, puis à Benghazi.
J'ai découvert qu'Aghn fut fondée au 13ème siècle après la défaite de la dynastie des Artsrouni qui régnait dans le Vaspourakan, subie à Ani, la capitale du royaume, subie par Basile II, empereur de Byzance au 12ème siècle, où il se réfugia avec toute sa Cour. Aghn était un village créé par les déportations. Quand j'ai recouvré ma liberté, j'interrogeais mon père Antranik sur Aghn, qui m'en parlait à l'insu de ma mère, qui interrompait le dialogue. Papa me parlait de sa passion pour la foi, étant dans les années 40 archidiacre de l'évêque italien de Benghazi, et le moment où, avec sa sœur Maria, il vêtit le Père Karékine (mon grand-père, natif d'Aghn) à sa mort en 1945. Par un étrange destin de persécuté, mon grand-père devint photographe et dut immortaliser pour la police d'Afrique Italienne la pendaison du rebelle libyen Omar al-Mokhtar le 16 septembre 1931 à Suluq. Il me racontait toujours cette anecdote. Tant d'Arméniens en 1915 connurent cette fin sans même combattre ! Papa était né en 1926. Hélas, à cette époque il était Balilla et sa sœur capocenturia [chef de centurie], tout en étant conscients d'être d'Aghn, d'être les enfants de rescapés arméniens. Pour les Italiens de la période fasciste, les Arméniens étaient considérés comme rachetés, puisque s'étant révoltés !
Il me racontait ces événements quand il avait 86 ans, pour ne pas les laisser tomber dans l'oubli, sachant que j'étais toujours en quête de mes origines. Avec l'écriture j'ai transcrit les dialogues que j'ai eus avec mon père et j'y étais rapide, accoutumé par vingt années d'études et deux fois licencié en architecture et en philosophie. J'écrivais au moins six heures par jour, outre six autres heures passées à étudier. C'est ainsi que j'ai étendu ma mémoire, fixant mes pensées grâce aux synthèses écrites en vue des examens. Je "déflorais" l'universalité de la conscience. J'ai voyagé en pensée dans les lieux de mes ancêtres, de mon grand-père. Aghn était le village du grand poète arménien du 19ème siècle Siamanto, mais aussi de musiciens et de poètes dès le 14ème siècle. Ces souvenirs positifs ont fait que je me suis senti arménien.

- Père Mesrop Sulahanian : L'Universalité de l'homme, l'histoire humaine est pénétrée par la présence de Dieu. Présence du Bien absolu de l'homme. Nous essayons de trouver des biens - disons, relatifs - matériels, existentiels, conformes à notre nature qui nous conviennent et qui nous plaisent.

- Karekin Cricorian : Je me suis évertué à me détacher de cette idée, à voir les choses comme elles me convenaient, notamment du point de vue idéal d'une société "juste." Ce n'est qu'en 2001, une fois licencié en architecture avec le professeur Paolo Portoghesi, et m'être remis juste après à étudier la philosophie, obtenant ma licence en 2011, que j'ai compris qu'il était nécessaire de dépasser la souffrance de mon égoïsme blessé. En architecture, outre le projet envisagé et le modèle réduit tridimensionnel en balsa, j'avais écrit une thèse sur une commune utopique arménienne autogérée anarchiste (sans hiérarchies, des assemblées populaires plus précisément) dans le Kurdistan, des terres arméniennes aussi où ils vivaient. Imaginez-vous, mon père, que ce titre si complexe, que j'avais donné à l'idée d'un centre de sociabilité neuf, m'a amené à réfléchir. J'ai pensé et je me suis dit que j'aurais dû étudier la philosophie, la passion pour la connaissance, pour être synthétique, simple, et non plus compliqué, dans ma façon de vivre et de m'expliquer avec les Autres. Né en Libye, mais pas libyen, d'origine arménienne, parlant l'italien et un peu l'arménien... Putain ! Quel bordel !
En préparant mes examens philosophiques, j'ai commencé à parler des Autres, de la pensée philosophique, j'ai lu et écrit. J'étais un moyen permettant aux autres de se regarder dans leurs limites que j'avais mises au jour. Voilà pourquoi je me suis approché de ce discours universel du Bien, en commençant à le mettre en pratique.

- Père Mesrop Sulahanian : Dieu n'intervient pas dans les affaires humaines pour mettre un terme à la méchanceté laquelle est inhérente à l'être humain, et c'est pourquoi nous devons agir sur l'être humain pour en modifier l'orientation.

- Karekin Cricorian : L'améliorer ?

- Père Mesrop Sulahanian : Améliorer pour l'amener à rejoindre l'objectif que nous nous assignons.

- Karekine Cricorian : Nous, non seulement comme personnes humaines, mais comme êtres appartenant à une communauté.

 - Père Mesrop Sulahanian : Naturellement, on ne peut obliger l'autre à penser différemment de ce qu'il veut penser.

- Karekine Cricorian : Je ne voudrais plus penser, je voudrais élargir ma connaissance en me contaminant... avec l'écriture. Celle des anciens textes arméniens pour la mienne identification de l'Autre dans notre histoire... Ce n'est pas un hasard si je suis venu dans l'île de San Lazzaro vous voir, une communauté religieuse, chercher la biographie sur l'abbé Mékhitar et son époque, fondateur de l'ordre des Pères arméniens mékhitaristes, écrite par le Père postulateur Minas Nourikhan et publiée à Rome en 1914.

- Père Mesrop Sulahanian : Au tour du philosophe (le Père Grigoris) de donner une réponse sublime du bien, au point de vue intellectuel et logique.

- Père Grigoris Siranian : Je me souviens à ce sujet de ce que disait Donatella Di Cesare, philosophe juive anarchiste, qui dirigea mon mémoire de maîtrise en philosophie du langage, sur le moyen de la langue comme processus d'autodétermination. La relation avec la parole et/ou l'écriture sont pour la vie sur terre une façon de reconnaître l'autre en soi, la parole de ce qui n'existe plus, de ce qui a été exclu tragiquement par la violence. Cela vaut pour tout le monde, y compris pour les révoltés. C'est difficile, car la paix est un rude parcours, mais il faut la construire en donnant la vie. De ce point de vue, je m'implique en Arménie dans le domaine de l'agriculture qui est emblématique comme exemple de construction, à l'opposé de la destruction.

- Karekine Cricorian : Puis-je demander maintenant l'intervention du Père et philosophe Grigoris ?

- Père Mesrop Sulahanian : Oui.  

- Père Grigoris Siranian : Ça te sera un peu difficile car je me suis un peu assoupi...

- Père Mesrop Sulahanian : Les vérités sortent justement entre la veille et le sommeil... (rires)

- Karekine Cricorian : Le théologien a déjà exprimé sa haute connaissance. C'est maintenant à toi, Père Grigoris, d'exprimer ta pensée sur le concept de Bien, au-delà de sa valeur abstraite de Bonté, mais comme effort individuel et collectif visant à instaurer une relation saine entre personnes, qui dans la tranquillité créent les conditions pour s'alimenter, rester sereines et améliorer en permanence leur conscience du monde, de la vie, au moyen du langage écrit élaboré. Au plan historique, il se distingue de celui parlé en tant que moyen de réfutation et de démonstration que les choses dont on parle sont des faits, des actes, des techniques, de l'art que l'on voit, dont on hérite ensuite et que l'on confie aux autres comme témoignage d'une présence dans un contexte en perpétuelle construction et amélioration.

- Père Grigoris Siranian : "Nous" déclarons ne pas savoir le Bien. Le Bien, du moins pour moi, réside dans le mystère du don.

- Karekine Cricorian : Que signifie exactement le mystère du don ?

- Père Grigoris Siranian : Il ne signifie rien et signifie tout. Le Bien pourrait être interprété et présenté comme rien, un transcendantal, à savoir surnaturel (impalpable, il s'agit d'une valeur - Ndlr). Comme un tout, à savoir une manière particulière de se comporter et aussi un mode de vie différent quant à affronter chaque type d'expérience ou de réalité dans la vie. Enoncer le mystère du don est déjà une profession de foi, car il ne s'agit pas simplement d'un constat, il s'agit d'une interprétation de ce qui se présente à toi. Cela signifie que tout est mystère et qu'est-ce que le mystère ?
Le mystère est une sorte de secret sans en être un, ni s'identifier avec le secret. Le secret est une chose qui demeure cachée, à l'inverse le mystère est une chose qui dans l'intimité est si délicate qu'elle requiert et même exige pratiquement une espèce de transformation réciproque entre le communiquant et celui qui reçoit la communication, autrement dit la révélation. Il s'agit donc d'un acte dynamique, où s'opère une sorte de dévoilement progressif - pour qui ne comprend pas ou voit ou juge de l'extérieur -, mais qui, en réalité, dans un rapport qui, d'étrangeté, se transforme toujours en familiarité, ou amitié, arrive à l'intimité où il te murmure, délicatement, la nature authentique d'une vérité, d'une réalité de toute expérience.
C'est donc le mystère, mais le mystère est une chose très particulière, car non seulement à la différence du secret il demeure secret, mais s'il est dévoilé, il cesse d'être secret. Le mystère n'est pas comme ça, non seulement dans la première phase où peu à peu, progressivement, il est révélé, mais tout bonnement aussi dans sa révélation maximum, il ne cesse pas d'être mystère, à la différence du secret. Il te fait comprendre que c'est toujours l'autre qui exige le respect, car il est toujours libre par essence; donc ça te fait comprendre que dans la vie, par exemple, il n'y a jamais une prétention sur l'autre et les choses de manière quasi mathématique ou rigoureuse. Prenons le cas double de la rémunération. Même si tu as commis une faute, tu ne peux jamais affirmer une correspondance exacte en disant que moi aussi je me repens finalement, et que donc tu devrais me pardonner. Le fait de pardonner n'est jamais un devoir et reste toujours un acte de générosité, et qui est attentif à ces choses comprend qu'une définition, quand bien même existerait une définition de la bonté, s'énonce comme le fait précisément saint Thomas, donc la scolastique, Bonum diffusivum sui [le Bien tend à se répandre - NdT], autrement dit le maximum que l'on puisse faire pour définir et décrire la bonté est de constater que c'est une chose qui déborde quasiment. Elle se diffuse au-dehors, elle sort, elle est donc un acte de libéralité. Il s'agit d'un acte généreux d'amour, de don, mais il est libre, il ne peut être déterminé par quelque prétention ou attitude d'une partie adverse.

- Karekin Cricorian : Donc la Bonté, le Bien, au sens aussi de pardonner ou de produire une valeur ajoutée amélioratrice, est comparé du point de vue juridique (à savoir ce qui est juste selon la Loi) à un rapport positif entre les gens, et il peut donc être défini comme le côté positif de la comparaison entre les gens, les uns pour les autres ?

-  Père Grigoris Siranian : Pour ce qui concerne le fait de mériter, là aussi, ce n'est pas une chose que tu mérites, mais il peut s'agir éventuellement d'une prédisposition afin que l'autre personne soit libérale, mais ce n'est jamais un devoir, ni un droit. Il ne s'agit pas du rapport d'une justice aussi rigoureuse, faite de droit et de devoir. Même si nous pouvons parfois parler de droit et de devoir, mais ces termes en réalité sont très analogiques, car (vivre en paix - Ndlr) est un devoir moral (et revendiquer la paix - Ndlr) un droit moral, signifiant donc qu'il présuppose toujours la libéralité.
Que veut donc dire le mystère ? Le mystère, peut-on dire, comme faisaient les Anciens, est aussi la plus belle chose de la vie, bien plus qu'au sens authentique du mot, à savoir poser des limites ! Autrement dit, circonscrire sans pour autant épuiser le contenu détaillé d'une richesse d'une réalité. Ou bien nous pouvons dire, c'est-à-dire décrire que le mystère ressemble à l'ombre d'une personne - l'ombre va toujours de pair avec la réalité - car quand bien même tu pourrais mettre la main sur la réalité elle-même, sur ton corps, de toute façon l'ombre te fuit. L'ombre est ainsi la part fuyante d'une existence qui te pousse toujours en avant, mais en même temps c'est un concept très important et beau, car il accompagne toujours, c'est-à-dire qu'il est inséparable de ton corps, sans s'identifier le moins du monde avec lui. Comprendre cela du concept de mystère est très important, mais il y a aussi un mystère du don.
Comprendre et accepter l'existence dans toutes ses expressions en tant que concession signifie déjà se placer dans l'optique juste. Toute chose n'est donc pas tienne.

- Karekine Cricorian : Bien sûr !

 -  Père Grigoris Siranian : Venons-en à toi. Quand t'arrive-t-il de te tromper ? Lorsque précisément tu identifies ton égo avec l'égo que tu conçois. Tu devrais au contraire tendre de ton égo vers ta véritable image qui, dans son essence la plus profonde, est une image, un reflet d'autre que tu n'es pas.

- Karekine Cricorian : Certes. Ce qui signifie que chacun est donc influencé soit par l'environnement naturel du lieu où il naît, soit par la communauté linguistique (sons et significations) à laquelle tu appartiens.

 -  Père Grigoris Siranian : Si tu adoptes cette attitude, cela signifie que le bien, comme disaient les Anciens, est un transcendantal (et une propriété des plus universelle qui englobe le général, ce qui existe en soi et pour soi - Ndlr)... Que signifie un transcendantal ?
Toute chose est un mystère du don.  Toute chose qui est un fruit et qui est bonne. Le problème n'est donc pas de chercher des choses bonnes, mais de chercher dans Toute Sa dimension de bonté.

- Karekine Cricorian : Il est certain qu'en chacun il y a le bon, la part positive, qu'il s'agit d'extraire.

 -  Père Grigoris Siranian : Donc, dans notre vision de la vie il n'y a pas une vision dualiste de l'existence, à savoir le royaume du bien et du mal, mais une optique dualiste où la réalité, tout en étant et seulement bonne, tu pourrais te laisser glisser (ne pas te rendre compte, ni réfléchir - Ndlr) moralement (quant aux comportements), ou bien avec ton optique de ne pas vouloir voir le bien, le côté bon (qu'il y a en chacun). C'est alors que la part négative de la réalité commence à émerger, sans que celle-ci ait une consistance. La négativité est précisément cette absence et cette limitation qui est tienne, ton côté obtus, de ne pouvoir recueillir dans sa totalité la bonté de quelque chose, de toute expérience, disons de toute réalité de la vie.

- Karekine Cricorian : Bien sûr.  

-  Père Grigoris Siranian : Que veut donc dire par Nous ? Faire abstraction du fait que nous appelions Dieu ou pas ? Cela signifie que le Bien est éternel, comme il est dit aussi dans la très belle prière arménienne, chaque bien véritable pleut quasiment du ciel, car seul ce qui a été et qui est donné d'en haut, c'est-à-dire de la source authentique du mystère du don, c'est cela le Bien. Mais cela caractérise, détermine aussi notre vécu, notre style de vie existentiel, et même la prière.
Donc, qui vit de ces valeurs réalise, comme saint Paul, que nous ne pouvons même pas prier pour notre bien, car nous ignorons le bien authentique pour Nous. C'est pourquoi l'on doit implorer l'esprit, afin que, dans notre esprit, dans le tréfonds de notre âme, il fasse presque jaillir en Nous, faire abstraction de Nous, comme les mots mêmes, notre sensibilité qui s'exprime dans des expressions écrites ou orales. C'est précisément là que réside la richesse de l'être et donc aussi de la bonté, qui jaillissent de Nous, sont en Nous, mais qui en réalité, dans leur essence la plus profonde, ne sont pas nôtres. Comprendre cela, accepter cela et vivre en conséquence est un style de vie, qui forme la sagesse authentique des Grecs, mais aussi des premiers chrétiens et qui participe aussi de l'essence du christianisme. Donc, le bien comme la paix elle aussi, un autre concept, sont des pensées qui caractérisent les franciscains, par exemple, qui par paix et bien expriment cette tension. Par conséquent, par définition, la paix n'est pas l'équilibre ou les accords que nous pourrons réaliser - malheur à nous si nous nous accordions ! - mais la compréhension d'un tout. Même si ces alliances peuvent être avantageuses, en réalité jamais elles ne seront suffisantes. La paix et le bien peuvent donc déchaîner des mécanismes qui feraient ensuite dégénérer, pencher les rapports, car une paix, une paix humaine, est souvent une espèce d'imposition, de vision, surtout de la part du plus fort, d'une façon ou d'une autre elle s'impose, et les autres, pendant ce temps, ne pourraient même pas se révolter ou s'extraire d'une autre partie. Donc, même la paix, comme aussi les autres valeurs existant dans la mentalité arménienne, sont essentiellement des biens qui sont donnés, concédés d'en haut.                                     
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Sources :
Traduction de l'italien : © Georges Festa - 06.2016