mardi 26 juillet 2016

Walter Kalaidjian : A Century of Violence: Revisiting the Armenian Genocide / Un siècle de violence : revisiter le génocide arménien





© Metropolitan Books, 2004 - C. Hurst & Co Publishers Ltd, 2015 - Little, Brown and Company, 2015 - Stanford University Press, 2015  


Un siècle de violence
Revisiter le génocide arménien
par Walter Kalaidjian



Depuis un siècle, le génocide arménien demeure une tache noire indélébile sur le grand livre de la modernité. Le meurtre systématique de plus d'un million d'Arméniens perpétré par le pouvoir turc ottoman, durant la Première Guerre mondiale, a légué un héritage de traumatisme, dont la reconnaissance différée n'a eu lieu que progressivement. Dans la formule classique du syndrome de stress post-traumatique (S.S.P.T.), le choc d'un événement déclencheur inaugure, mais n'arrive pas à en contenir ou en résoudre toutes les répercussions. Le traumatisme du génocide s'étale dans le temps, prenant possession des victimes, des témoins et des perpétrateurs via un modèle de latence et de répétition.

Dans le cas arménien, toutefois, les symptômes du traumatisme historique sont particulièrement aigus et perdurent, du fait de la campagne de longue date, orchestrée par la Turquie, de déni d'un génocide soutenu par l'Etat. Pour Jean Beaudrillard, le post-traumatisme du déni du génocide arménien est devenu un exemple central de la condition postmoderne en général, marquée par l'érosion de la certitude historique : "Nous sommes comme les Arméniens," notait-il amèrement dans son essai Nécrospective, paru en 1990, "qui s'épuisent à prouver qu'ils ont été massacrés [...] une preuve qui est inaccessible, vaine, et pourtant dans un sens vitale." Plus récemment, à l'occasion du centenaire du génocide de 1915, le pape François a cité le cas arménien comme "le premier génocide du 20ème siècle." En outre, a-t-il ajouté, dans une allusion lourde de sens au déni actuel du génocide par la Turquie, "le fait de dissimuler ou de nier un mal revient à permettre à une blessure de continuer à saigner sans la panser."

Lors du centenaire de cet événement l'an dernier, quatre ouvrages - deux histoires et deux mémoires - revisitent la scène du génocide arménien, portant témoignage de ses séquelles, tandis qu'il bouscule notre propre actualité. Open Wounds: Armenians, Turks, and a Century of Genocide, du journaliste et historien Vicken Cheterian, adopte comme titre une figure rhétorique semblable à celle du pape, pour son étude historique rigoureuse de la négation du génocide. Cheterian étudie les répercussions du génocide, à mesure qu'elles touchent des millions d'Arméniens, tant au sein des communautés de la diaspora à travers le globe que dans leurs terres ancestrales de Turquie, d'Arménie et du Nagorno-Karabagh. De même, les mémoires de Meline Toumani, There Was and There Was Not, jouent sur la formule bien connue par laquelle commencent les contes populaires arméniens [Gar ou chgar] afin de suggérer les modalités par lesquelles une mémoire niée et différée perturbe la certitude historique. Contrairement à Cheterian, Toumani livre un témoignage intime, autobiographique sur la pathologie du déni du génocide, chamboulant les fonds d'archives, entravant reconnaissance et restitution, contrecarrant ainsi le processus de guérison collective au sein de la sphère publique.

Lire l'essai historique de Cheterian en contrepoint des mémoires personnels de Toumani permet une étude de cas saisissante des vicissitudes liées à la relation du génocide arménien et de ses conséquences. Sans surprise, Cheterian et Toumani décrivent de nombreux personnages, événements et scènes similaires qui sont, pour de nombreux Arméniens et chercheurs sur le déni du génocide par la Turquie, devenus des stations de croix familières. Cheterian et Toumani analysent, par exemple, l'effacement des sites culturels, des noms de lieux et des droits de propriété arméniens, en s'intéressant en particulier au statut protégé par l'Unesco de la cathédrale Sainte-Croix d'Aghtamar et à l'échec du projet visant à restaurer celle-ci pour en faire un musée laïc en 2007. Notons, entre plusieurs autres similitudes, que tous deux revisitent la polémique entourant Sabiha Gökçen, l'emblématique aviatrice turque et homonyme de l'aéroport international Sabiha Gökçen d'Istanbul, qui en 2007 s'est révélée être la fille adoptive arménienne de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république de Turquie moderne. Et enfin, Cheterian comme Toumani s'intéressent à l'échec des efforts diplomatiques d'Hillary Clinton en 2009 pour aider la Turquie et l'Arménie à parvenir à un accord bilatéral.

Faire dialoguer les deux ouvrages révèle néanmoins des différences éloquentes dans l'approche, l'importance accordée à la politique et l'aspect personnel. Contrairement à Cheterian, qui livre un récit historique relativement simple, Toumani passe son récit personnel au filtre d'une subjectivité délibérée. Elle commence par ses angoisses enfantines, passant ses étés au Camp Hayastan, fondé par l'Armenian Youth Federation [Fédération de la Jeunesse Arménienne] et l'Armenian Revolutionary Federation [Fédération Révolutionnaire Arménienne] (F.R.A.) qui composent le Hay Heghapokhagan Dachnaktsoutioun [Parti Dachnak]. Là, elle est exposée à un régime obsessionnel de nationalisme arménienne, de commémoration du génocide et de demandes de restitutions. Cet agenda pesant la conduira, assez paradoxalement, à fuir la politique de reconnaissance du génocide menée par la diaspora. "A mes yeux," écrit-elle, reconnaissance "en est venu à signifier que je ne pouvais plus rester plantée à assister à un rassemblement arménien, car il me semblait que, que ce soit une lecture de poésie, un concert, ou même une compétition sportive, cela concernait toujours, en fin de compte, le génocide." Dans un article paru en 2014 dans The Nation, elle soutient que "l'obsession [des Arméniens] sur 1915 est en train de nous détruire. Une logique émotionnelle me semblait débile; j'ai pensé que j'avais besoin de la géopolitique pour aborder ce sujet. Or ce sujet, fondamentalement, est émotionnel." Dans un texte paru ensuite dans le New York Times sur Komitas, ce musicien et survivant arménien traumatisé par les événements de 1915, le mot "génocide" n'apparaît pas. "En vérité," écrit-elle, "ce choix est de moi [...] Génocide a une consonance clinique, comme une définition de manuel scolaire pour un composé chimique ou une maladie. [...] Génocide sonne comme lobbying et politique."

Mal à l'aise, elle aussi, avec la terminologie du génocide, Toumani raille néanmoins la géopolitique du refus de qualifier les événements de 1915 de génocide, comme, par exemple, lorsque Barack Obama lui substitue hypocritement l'euphémisme Medz Yeghern ou "Grande Catastrophe,"  pour éviter une réaction de l'Etat turc. Mais, finalement, la propre ambivalence de Toumani s'égare du côté d'un agenda quelque peu narcissique, fait de découverte de soi et d'individualisme indépendant : en arrivant à se défendre, symptomatiquement peut-être, contre la violence traumatisante de 1915. "Je suis allée en Turquie et j'ai écrit ce livre," conclut-elle, "parce que j'essayais de comprendre comment l'histoire, l'identité, mon clan, et mon sentiment d'obligation à cet égard, me définissaient, j'avais envie de comprendre qui j'étais en dehors de cette obligation - et qui, le cas échéant."

Si les mémoires de Toumani déblatèrent sur la géopolitique et l'héritage psychique du déni du génocide, elle livre cependant d'intéressants aperçus sur les vicissitudes consistant à revisiter la Turquie contemporaine de son point de vue personnel en tant qu'Américaine d'origine arménienne. A son actif, elle donne des exemples parlants de micro-agressions que subissent les Arméniens au quotidien, où le simple fait de mentionner son héritage arménien suscite le commentaire habituel "Olsun" [C'est comme ça]. "Sans arrêt," explique Toumani, quand je disais aux gens que j'étais arménienne, ils me répondaient simplement : 'Olsun.' Olsun, on y arrivera ! Olsun, c'est pas ta faute ! Olsun, donc tu viens d'un peuple traître et moche, qu'est-ce que tu y peux ?" De même, elle donne le point de vue d'un initié sur les contradictions culturelles qui composent le discours arménien en Turquie, comme ces commentaires sur l'assassinat de Hrant Dink émis dans l'émission télévisée Popstar Alaturka par Bülent Ersoy, une icône transsexuelle L.G.B.T. ("Je refuse totalement ce slogan 'Nous sommes tous Arméniens' ! Si c'était juste 'Nous sommes tous Hrant,' cela exprimerait notre unité. Mais je ne suis pas chrétienne, donc même si on me ligotait, je ne dirais jamais que je suis Arménienne... Je suis musulmane et je mourrai musulmane"), ou les tensions qui ont éclaté entre les équipes arméniennes de Glendale et d'Istanbul, lorsqu'elles se sont affrontées sur le terrain du Stade Républicain Vazken Sarkissian à Erevan, lors des Jeux Panarméniens de 2007. Dans ces moments-là, le récit personnel de Toumani livre de fascinants aperçus sur le quotidien des Turcs et des Arméniens en Turquie. Mais, pour éclairants et amusants qu'il soient, ses mémoires sont finalement inégaux quant à la politique de la diaspora concernant la reconnaissance du génocide.

Tout aussi gênant, elle tend à atténuer l'impact et l'engagement politiques de personnalités comme Hrant Dink et Taner Akçam. Comparé à l'historicisme consciencieux de Cheterian, Toumani ancre leurs combats politiques en Turquie dans le récit de ses échanges personnels avec eux. Militant politique de longue date et éditeur du très lu journal bilingue turco-arménien Agos, assassiné en 2007, Dink est présenté comme un père de famille qui, écrit-elle, "avait lu et apprécié l'article que j'avais publié dans The Nation." Aspect non négligeable, Toumani limite les détails de sa biographie de Dink au fait d'avoir grandi dans un orphelinat géré par l'Eglise protestante arménienne et d'avoir connu sa future femme Rakel dans une colonie de vacances. "Des années plus tard," écrit-elle, "tous deux fervents chrétiens, ils aidèrent à reconstruire cette colonie de leurs propres mains. Ils ont eu quatre enfants et un deuxième petit-fils était en route." 

Dans Open Wounds, Cheterian transcende la présentation admirative de Dink, père de famille, par Toumani, livrant un récit détaillé de son engagement en faveur de la colonie de vacances de Tuzla. Il consacre un long développement à faire l'historique des vexations de l'Etat turc vis-à-vis du pasteur Guzelian, en charge de ce camp, dont son arrestation en 1979 et les tortures qu'il subit. Tout aussi important, Cheterian lie la position de Dink sur ce camp à son "autre influence formatrice," à savoir son engagement politique auprès de ses condisciples du Pensionnat Tibrevank, que Cheterian présente comme "un vivier d'idées socialistes et de sociétés secrètes communistes." Même si Dink prit finalement ses distances vis-à-vis d'organisations inspirées par la révolution maoïste comme l'Armée de Libération des Travailleurs et des Paysans de Turquie (T.I.K.K.O.), il n'en fut pas moins emprisonné suite au coup d'Etat militaire de septembre 1980 et torturé lors d'un internement de plus de 45 jours. De même, alors que Toumani décrit principalement l'effet dévastateur que l'assassinat de Dink a eu sur elle, Cheterian livre un récit bien documenté des événements et de la politique qui conduisirent à cet assassinat, ainsi que de la polémique entourant l'implication d'agents de ce qu'il est convenu d'appeler "l'Etat profond," tels que Kemal Kerincziz et Veli Kuçuk dans ce meurtre, attribué par ailleurs à une bande d'ultranationalistes. Pour sa part, Toumani se focalise sur l'arrestation d'Ogün Samast, faisant vaguement allusion à "un réseau de gens - dont certains liés aux services secrets et aux forces de sécurité turques - qui étaient derrière cet assassinat."

De même, Toumani livre une présentation plutôt désinvolte de l'universitaire turc Taner Akçam qui, selon ses propres termes, "a fui la Turquie dans les années 1970, suite à des démêlés en tant que militant politique." A nouveau, le point de repérage de Toumani semble assez autocentré, considérant l'isolement d'Akçam de ses compatriotes turcs comme un reflet de son propre rapport tendu à la communauté de la diaspora arménienne : "Le genre d'isolement que je ressens dans ma vie, pas vraiment par hasard," écrit-elle. Alors que Cheterian nous livre une biographie convaincante d'Akçam, de son engagement radical, remontant à son admiration précoce pour Deniz Gezmiş, fondateur de l'Armée de Libération du Peuple de Turquie (T.H.K.O.), à sa direction du journal Devrimci Gençlik [Jeunesse Révolutionnaire], à son arrestation et sa détention dans la prison centrale d'Ankara, sa condamnation à 750 ans de prison (réduite ensuite à 8 ans, grâce aux pressions d'Amnesty International), sa fuite finale de la prison d'Ankara en creusant un tunnel, qui conduira à son émigration via Aïntab vers Alep, puis Munich, où il est de nouveau arrêté comme immigré clandestin, obtenant plus tard l'asile politique. Cheterian détaille en outre le retour d'Akçam en Syrie, suite à la répression militaire de 1980 qui visa les militants gauchistes. Il y organisa le Front Uni de Résistance Contre le Fascisme en lien avec Abdullah Oçalan, le fondateur du Parti des Travailleurs du Kurdistan (P.K.K.). Et enfin, Cheterian analyse en quoi les recherches d'Akçam sur le génocide arménien l'ont amené à moins s'intéresser au marxisme révolutionnaire et davantage à la campagne pour les droits de l'homme en Turquie même.

La recherche historique nuancée de Cheterian sur le génocide arménien n'est toutefois pas exempte du traumatisme de cet événement en tant que tel. De fait, il inaugure son livre par un aveu parlant : "Jamais je n'avais songé à écrire un livre sur le génocide arménien. La simple lecture de cette histoire m'était insupportable. Enfant, grandissant dans un pays en guerre, je n'avais pas envie d'être associé à des survivants de massacres. Adulte, même si je travaillais dans des zones de conflit à faire des rapports et à analyser guerres et révolutions, j'essayais autant que possible d'éviter de lire et d'écrire sur le génocide."

Contrairement à Toumani, Cheterian s'emploie moins à renvoyer à son intérêt personnel dans le cas arménien, qu'à un engagement commun pour évaluer "le prix que nous avons payé collectivement et les conséquences d'avoir accordé l'impunité à un crime d'une telle ampleur."

Open Wounds nous propose ainsi un résumé lisible des événements qui conduisirent à 1915 : échec des tentatives de réformes de l'empire ottoman qui débutèrent avec l'édit du Tanzimat en 1839, édit impérial de réforme de 1856, Constitution de 1876, menant aux massacres hamidiens de 1894-96, à ceux d'Adana en 1909, et à la solution finale de l'épuration ethnique de masse, planifiée et appliquée par le Comité Union et Progrès (C.U.P.). De même, il retrace la situation de l'Arménie au sein de l'empire ottoman, remontant aux débuts de l'ère moderne, via la formation du parti social-démocrate hentchak en 1887 et de la Fédération Révolutionnaire Arménienne-Dachnak nationaliste en 1890, ainsi qu'aux liens étroits existant au début entre l'intelligentsia arménienne et la direction du C.U.P., qui décidera ensuite de les exterminer. Cheterian s'intéresse particulièrement au discours officiel turc sur les événements de 1915, les récits rétrospectifs de la République de Turquie sur les massacres durant les décennies suivantes, les tentatives contemporaines de l'Etat pour étouffer le récit largement médiatisé des massacres au début du 20ème siècle. En outre, il documente la persistance d'une "industrie du déni" en Turquie, visant à nier et à discréditer les présentations historiques du génocide, rappelant la politique continue de reconnaissance et de déni du génocide pratiquée au Congrès des Etats-Unis et à travers le monde. Il apporte aussi de pénétrants aperçus sur le "réveil" du travail de mémoire parmi ceux que l'on appelle les "crypto-Arméniens," descendants de survivants du génocide à l'intérieur de la Turquie, dont l'héritage familial fut effacé pour prix de leur assimilation au sein de l'Etat turc moderne.

Cheterian ne répugne pas à faire état d'un aspect plus dérangeant de l'héritage du génocide, où la quête de justice, niée au fil des générations, aboutit à la violence des représailles, à la vengeance et au terrorisme de la part d'organisations comme l'Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie (A.S.A.L.A.) et les Commandos de Justice du Génocide Arménien (J.C.A.G.). Ces deux groupes prennent leur source dans le complot longtemps tenu secret, suite à la Première Guerre mondiale, visant à assassiner les dirigeants du C.U.P. Baptisé "Opération Némésis," du nom de la déesse antique de la justice rétributive, ce complot a aussi inspiré l'ouvrage du dramaturge et comédien Eric Bogosian, Operation Nemesis: The Assassination Plot that Avenged the Armenian Genocide, paru en 2015. Bogosian évoque ses souvenirs d'enfance, écoutant les récits de son grand-père qui échappa au génocide en se cachant dans un champ de blé avec sa mère, tandis que les Turcs réduisaient en cendres leur village. "Mon grand-père," rappelle Bogosian, " me disait toujours : 'Si jamais tu croises un Turc, tue-le !'"

Mi-boutade, mi-sérieux, le désir de vengeance de son grand-père fit toutefois impression sur l'enfant, une impression dont la latence s'étalera jusqu'à la maturité de Bogosian. A l'instar d'autres Américains d'origine arménienne de sa génération, comme Peter Balakian, Bogosian a grandi dans une relation ambivalente avec le traumatisme de ses grands-parents d'avoir survécu au génocide. "J'ai compris très jeune," écrit-il, "que j'étais un 'Arménien,' et que cela signifiait que ma famille, comme d'innombrables autres familles arméniennes, avait perdu ses êtres chers aux mains des Turcs. [...] Des choses horribles s'étaient passées dans le 'Vieux pays,' mais il y avait une déconnexion entre ce carnage et mon existence agréable d'adolescent de banlieue [...] En débutant ma carrière d'auteur et d'acteur, je me suis abstenu de mettre en avant mes origines. Je n'avais pas envie d'être étiqueté comme acteur 'ethnique' exotique, et si je voulais écrire sur la condition humaine, je préférais parler du monde que je connaissais, les banlieues arborées de la Nouvelle-Angleterre, puis les rues de New York, et pas les rudes plaines d'Anatolie, dont je n'avais aucune expérience directe. L'histoire arménienne que j'ai découverte à travers les récits de mon grand-père n'était pas mon histoire."

L'héritage renié du génocide rattrape toutefois Bogosian, près de quarante ans plus tard, lorsqu'il découvre, au hasard de ses lectures, l'assassinat de Talaat Pacha en 1921 par Soghomon Tehlirian. Soupçonnant une toile de fond secrète derrière le récit officiel d'un Tehlirian tireur isolé, il se met à enquêter sur cette affaire, tel un scénario taillé sur mesure pour une superproduction d'Hollywood. "J'avais finalement découvert un sujet arménien," commente-t-il, "me poussant à me dépasser comme écrivain et à commémorer mon cher grand-père."

L'ouvrage de Bogosian relève en partie de l'histoire et en partie du roman. Il s'ouvre par un bref aperçu de "L'essor de l'empire," couvrant les principales batailles et tensions religieuses entre les anciens territoires arméniens et l'empire ottoman naissant, du 1er siècle de notre ère au 19ème siècle; dans le chapitre 2, Bogosian s'intéresse au règne d'Abdülhamid II et à sa résistance au mouvement en faveur de la réforme constitutionnelle du Tanzimat, promulguée par les "Jeunes-Ottomans," précurseurs des Jeunes-Turcs, revisitant les tensions entre les forces kurdes hamidiennes et l'armée turque, qui conduiront aux massacres des Arméniens en 1894, 1895 et 1896. Relatant l'occupation de la Banque Impériale Ottomane par la Fédération Révolutionnaire Arménienne dachnak, le scénariste qu'est Bogosian revient toutefois au premier plan, sa rhétorique rejoignant les conventions discursives du roman d'action. Relatant l'impasse qui s'ensuivit entre les occupants de la F.R.A., les troupes du sultan Abdülhamid et les militaires britanniques - chargés de la sécurité des capitaux européens dans cette banque -, Bogosian note qu'"Abdülhamid cligna des yeux et mit fin aux hostilités. Ce fut un affrontement triangulaire." Ainsi, la Turquie Orientale, écrit-il, "ne ressemblait pas au Far West américain, où régnaient famine, maladies et anarchie." Dans ces bad-lands, Bogosian évoque avec admiration le parti dachnak émergent, "une organisation terroriste réellement dangereuse," qu'il cite dans le chapitre d'ouverture de la seconde partie, intitulé "Tehlirian part en guerre," comme un élément clé précurseur de la vengeance ourdie par l'Opération Némésis après 1915.

Entretemps, Bogosian livre un récit fait d'intrigues et de vengeance digne de la série Mission impossible. Ce faisant, Bogosian compare le projet personnel de Tehlirian consistant à sauver les orphelins de guerre arméniens de la conversion forcée à l'islam au récit de Fethiyé Çetin, Le Livre de ma grand-mère, qui figure aussi dans les sections consacrées aux descendants crypto-arméniens par Cheterian et Toumani dans leurs exposés sur la Turquie actuelle. Suite à l'armistice de Moudros en 1918, Tehlirian devient comme orphelin, mais prêt à se venger : "Ne pouvant retrouver sa mère, ni sa famille, Tehlirian trouvera sa vengeance." Arrivant à Constantinople, "Tehlirian," pour reprendre le style hyperbolique de Bogosian, "a 22 ans et est à quelques semaines seulement de son premier meurtre." Bogosian renvoie ici à la traque et à la liquidation d'Haroutioun Méguerditchian, qui collabora avec les Turcs lors de la rafle et du meurtre des intellectuels arméniens en 1915. Le style narratif cinématographique de Bogosian dissocie la traque de Méguerditchian par Tehlirian dans les rues de Constantinople et l'histoire plus large de l'agenda international de la F.R.A. visant à "solder la dette" des crimes de guerre du C.U.P. C'est ainsi que, sous les auspices de la "Mission Spéciale" [Hadoug Kordz] de 1919, conçue lors du 9ème Congrès de la F.R.A. à Erevan, et de l'"Opération Némésis," lancée à Boston un an plus tard par un groupe affilié à la F.R.A., un "Fonds Spécial" [Hadoug Koumar] sera créé pour recruter, équiper et activer un "Corps Spécial" [Hadoug Marmin] de tueurs d'élite, chargé d'exécuter les assassinats planifiés des dirigeants du C.U.P., ainsi qu'une foule de gouverneurs, commissaires et commandants militaires turcs.

Tissant un récit digne d'Ian Fleming ou de John Le Carré, Bogosian retrace le passage à Paris de Tehlirian, où il lui est demandé secrètement par lettre de se rendre à New York, puis Boston, où il est admis, après vérifications, au sein d'un "univers d'espions" international. Des photographies et les itinéraires récents de cibles comme Talaat, Enver et Djemal sont présentés à Tehlirian; il reçoit comme nom de code "Simon Tavitian" et est renvoyé en Europe via Le Havre. De retour à Paris, muni d'un nouveau passeport et d'une fausse carte d'étudiant, Tehlirian arrive à Genève pour recevoir des instructions sur une mission qui le conduira à Berlin en décembre 1920 "en chasse de Talaat." "Tel un aigle sur son aire," note Bogosian dans son chapitre 6, intitulé "La Chasse," "Tehlirian est en quête du moindre signe de sa proie," tuant finalement sa "prise" quelques mois plus tard en mars 1921, en plein jour, sur Hardenbergstrasse. Les parallèles historiques et les paradoxes éthiques liant les meurtres des "chasseurs arméniens" et ceux de leurs "victimes" ottomanes n'échappent pas entièrement à Bogosian. "La F.R.A., comme le C.U.P.," écrit-il, "étaient des organisations clandestines n'ayant aucun scrupule à utiliser la violence pour parvenir à leurs buts. Elles n'étaient ni démocratiques, ni tout-à-fait légales, dépendant du secret et de la hiérarchie pour des opérations en douceur. Résultat, chaque partie reconnaissait dans celle adverse un code commun, fait de violence et de clandestinité méthodique. Raymond Kévorkian, vénérable historien du génocide arménien, l'explique ainsi, lorsqu'il s'entretint avec moi à Paris : 'Vous devez comprendre. Les dachnaks et les ittihadistes étaient comme des amants qui se haïssaient désormais.'"

Une différence de taille entre le C.U.P. et la F.R.A., naturellement, était que le premier tentait de cacher à l'opinion son génocide prémédité, tandis que la seconde recourait au terrorisme pour attirer l'attention du monde entier sur le procès de Tehlirian. L'objectif de la F.R.A. était de médiatiser l'assassin comme "un instrument de vengeance" pour les crimes du C.U.P. perpétrés contre tout un peuple.

Bogosian utilise les minutes du procès et les recherches pionnières de chercheurs comme Tessa Hofmann à la manière d'un thriller judiciaire. Il livre un récit saisissant de la "corde raide" sur laquelle marchent Tehlirian et le ministère public allemand, traitant, d'une part, les faits immédiats de cette affaire et, d'autre part, le spectacle de la reconnaissance du génocide que le procès mit sous les yeux de l'opinion internationale. Finalement, la F.R.A. l'emporta à deux titres, parvenant à tenir secrète l'Opération Némésis tout en rendant publics des témoignages oculaires détaillés sur les massacres des Arméniens par des "témoins en or" comme le docteur Johannes Lepsius, le général Otto Liman von Sanders et Grigoris Balakian. Finalement, le juge et le jury, influencés par l'opinion unanime des médecins pour qui Tehlirian souffrait d'un traumatisme historique sans précédent et était convaincu de la justesse de sa vengeance, acquitta Tehlirian du meurtre.

Dans la troisième et dernière partie de son livre, Bogosian hésite entre livrer un récit fiable sur les autres assassins de l'Opération Némésis, comme Archavir Chiragian, Haroutioun Haroutiounian, Yervant Foundoukian, Missak Torlakian et Archag Yezdanian, et un roman alimentaire à sensation faisant appel, reconnaît-il, à "l'imagerie d'un film d'action." Lorsqu'il relate les assassinats qui suivirent, le caractère verbal du récit de Bogosian se fait presque obsessionnel, lorsque, par exemple, il répète l'expression "abattu" à trois reprises sur quatre pages, et qu'il présente des tueurs tels que Chiragian comme "un combattant né," "vigoureux," et "sûr de lui" : un homme qui "savourait la lutte" à l'aide d'"une technique meurtrière plus élégante." Ce type de rhétorique pesante rend problématiques les tentatives de Bogosian pour prendre ses distances au plan historique vis-à-vis de la violence du terrorisme arménien. Bogosian s'abstient de condamner des actions terroristes comme le meurtre en 1973 par Gourguen Yanikian de deux diplomates turcs, qu'il avait attirés à l'Hôtel Biltmore de Santa Barbara, sous prétexte de leur restituer un tableau volé dans le palais du sultan, un siècle plus tôt. Mais il présente aussi les partisans de Yanikian, qui formèrent le Groupe Gourguen Yanikian, puis l'Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie (A.S.A.L.A.), dans des termes quelque peu sympathiques et résolument détonnants : "De jeunes hommes de la Californie du Sud et du Liban, furieux de voir oubliée la tragédie de leurs grands-parents assassinés, se reconnurent mutuellement, tandis que leur colère collective était contenue dans une poudrière faite de rage refoulée." Bogosian documente les destructions de l'A.S.A.L.A. et de son homologue, l'Armée Révolutionnaire Arménienne, ou Commandos de Justice, en partie planifiées et en partie manquées, comme lors de l'attentat à la bombe accidentel à l'aéroport d'Orly en 1983. Il note aussi les liens de l'A.S.A.L.A. avec l'Organisation pour la Libération de la Palestine (O.L.P.) et d'odieux personnages comme Abou Nidal, inspirateur de l'ultraviolent Fatah - Conseil Révolutionnaire, plus connu sous le nom d'Organisation Abou Nidal. Il reconnaît que "le fait de tuer des gens sans lien direct avec la tragédie [du génocide] est révoltant" et qu'au plan politique, le terrorisme de l'A.S.A.L.A. a eu l'effet politique sur les diplomates turcs de "renforcer leur détermination de ne jamais admettre le 'soi-disant génocide.'" Or son étude fait remonter clairement ces crimes plus récents précisément à la violence de l'Opération Némésis, dont les assassins sont célébrés en des termes héroïques : "En tant que saints guerriers, ils considéraient leur champ d'action comme spirituel, et non politique. Ils avaient pour tâche d'exiger un minimum de justice."

Distinguant les motifs et les raisonnements présidant à ces meurtres par vengeance, Bogosian se rabat sur des fondements éthiques quelque peu suspects : "Nous vivons dans un monde," conclut-il, "où nous tentons d'assurer une cohérence de l'Etat de droit. Le concept de "droit' l'exige. Or les hommes et les femmes de l'Opération Némésis ne le pouvaient pas. Ils en appelaient à une justice plus haute, dernière. Celle qui existe quelque part, entre ciel et terre."

A son actif, Bogosian propose un exposé lisible sur l'Opération Némésis et son héritage : à la fois convaincant et nourri d'une intrigue aux multiples rebondissements. Et pourtant, en particulier dans les circonstances que nous vivons, nous voyons dans ces idéalisations troublantes de la violence sanglante - menant à quelque "paradis" - la face commune d'un champ d'action qui servira d'appui aux Etats terroristes et à leurs cellules à travers la planète.                                                                                                               

Mis à part les fantasmes de châtiment héroïque de Bogosian, l'accès le plus saisissant et authentique dont nous disposons sur les événements de 1915 reste les récits des témoins oculaires; livrés par les survivants mêmes du génocide arménien. Ces récits de première main sont préservés dans des archives de témoignages vidéo compilés par des organisations comme le Zoryan Institute for Contemporary Armenian Research and Documentation [Institut Zoryan pour la Recherche et la Documentation Arménienne Contemporaines], ou dans les correspondances rassemblées, par exemple, par le Vicomte Bryce dans son ouvrage classique, The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-16, ou encore dans les mémoires de personnalités comme Grigoris Balakian, Armen Anush, Shahen Derderian, l'ambassadeur américain Henry Morgenthau, et bien d'autres. Complément indispensable à ces archives, Goodbye, Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide, de Karnig Panian. Publié lors du centenaire par les Presses de l'université de Stanford, cette nouvelle traduction en anglais, par Simon Beugekian, des mémoires de Panian, parus en 1992, composés à l'origine en arménien occidental, est cadrée par une introduction et une postface précises au plan historique dues à Keith David Watenpaugh, codirecteur du programme Human Rights Collaboration à l'université de Californie.

Le récit que livre Panian de l'extermination de toute sa famille - de la déportation vers la région de Deir-es-Zor, dans le désert syrien, et le camp de mort près de Hama, à sa survie et sa soumission à la turcisation forcée dans l'orphelinat d'Antourah, de sinistre mémoire - est d'une pertinence frappante, comparé aux témoignages similaires d'enlèvements et de trafics d'enfants qui caractérisent tant de récits familiaux de ceux que l'on appellent les crypto-Arméniens, rapportés par Cheterian et Toumani. Comme le souligne finement Watenpaugh, le périple de Panian illustre un critère moins débattu, et pourtant clé, de l'article2, section E, de la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, à savoir : "Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel; [...] Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe." Dans la même veine, l'orphelinat d'Antourah fut planifié à l'origine par Djemal Pacha dans le cadre du régime nationaliste du C.U.P., désireux d'effacer les histoires familiales des Arméniens chrétiens et de les acculturer à la langue et à l'identité des Turcs ottomans. En tant qu'institution moderniste, Antourah devint l'expérience malencontreuse d'une pédagogie visant une réforme civile, conduite par Halide Edip Adivar, qui avait été formée aux Etats-Unis. Mais, dans le vécu de Panian, le régime quotidien exigé des maîtres était à des années-lumière de la pédagogie Montessori dont se vantait Edip. Plus médiévale que moderne, la discipline à Antourah était aussi perverse que brutale : les jeunes garçons arméniens qui parlaient arménien ou qui se croisaient à la prière (dont Panian lui-même) étaient roués de coups jusqu'à en perdre connaissance, soumis à des dizaines et des centaines - littéralement - de coups de bâton sur la plante des pieds. Même si le lieu n'était pas aussi dur que les camps de mort de Deir-es-Zor, la famine et la maladie étaient les autres spectres qui présidaient au quotidien d'Antourah. "A cette époque à Antourah," se souvient Panian, "il était si facile de mourir et si dur de survivre."

Avec des détails atroces qui rivalisent avec ceux de survivants de la Shoah comme Tadeusz Borowski, Panian témoigne des conditions inhumaines de survie à Antourah. Grappillage, vol et nécro-cannibalisme hantaient l'esprit des pensionnaires d'Antourah : "Les gamins qui volaient des légumes dans les champs ramenaient parfois les ossements d'autres orphelins morts, que les chacals déterraient des tombes peu profondes. Ils les réduisaient en poudre et les buvaient dans de l'eau. Notre faim nous rendait fous de désespoir, elle nous déshumanisait [...] Souvent, on ne savait pas quel genre d'ossements on récupérait, on ne se souciait même pas de savoir ce que c'était. On était tombés à ce niveau-là."      

Ce genre de scènes macabres présente la survie de Panian comme un destin désespéré et paradoxal, ayant échappé à la "vision apocalyptique" d'Hama, faite de soif, de maladies et de mort, qui frappa dans une succession implacable sa mère, sa sœur, son frère, ses grands-parents et ses amis. Ces pertes et ces coups sans nombre portés à l'humanité enfantine de Panian, le conduisent rétrospectivement à se tromper, à juste titre, au regard du discours réparateur - contextualisant l'empreinte du traumatisme à l'aide, d'une part, de souvenirs sereins idéalisant la communauté arménienne commémorée d'avant le génocide, et de l'autre, d'attentes héroïques placées dans le parcours à venir de ses pairs survivants. Avant 1915, la vie dans les cerisaies familiales dans l'empire ottoman est présentée comme un "jardin d'Eden," où le grand-père de Panian passe les dimanches à l'église à célébrer "la gloire de Dieu." De même, Panian commémore sa mère comme "l'incarnation de l'amour et de la joie."

Après le génocide, Panian a en charge la responsabilité de vivre par procuration les réussites refusées à ses camarades qui n'ont pas survécu. "Nous devions devenir des gens respectables," soutient-il, "et rétablir l'honneur de notre nation [...] Désormais, nous devions travailler aussi dur que possible pour refaire nos vies brisées." Suite à la libération d'Antourah et à son sauvetage par le Near East Relief, Karnig Panian passa le reste de son existence à tenter de réparer les ravages d'Antourah. En tant que proviseur-adjoint et enseignant de longue date au Djemaran, le lycée arménien de Beyrouth, Panian devint finalement un de ces "gens respectables," dont le parcours fut refusé à ces milliers d'orphelins qui ne survécurent pas au génocide.

Publiés lors du centenaire, chacun de ces quatre ouvrages apporte une contribution indispensable aux archives du génocide arménien. Mais le fait de revisiter ces archives, bien que nécessaire, ne conduit pas finalement à une cure réparatrice des maux du passé traumatique, un passé qui reste, pour reprendre l'image du pape François, une plaie béante. En dénonçant la violence de la déformation, du désaveu et de la négation du génocide, Cheterian, Toumani, Bogosian et Panian entrevoient des vérités qui sont authentiques, décisives et historiquement irréfutables. Ils s'attaquent aussi à l'énigme, selon la formule de Toumani, du "Il était et il n'était pas" : ce que l'on peut savoir et ce qui demeure radicalement inconnaissable dans le sillage du traumatisme. Possédés par les fantômes de la vengeance ou les spectres d'une perte indicible, chacun d'eux témoigne du retour de la mémoire traumatique, quand histoire et mémoire convergent, mais pas séparément.

[Walter Kalaidjian est professeur, titulaire de la chaire d'anglais à l'université d'Emory (Atlanta, Géorgie).      

____________

Traduction : © Georges Festa - 07.2016