dimanche 21 août 2016

Eddie Arnavoudian : Baku 1905 - Savagery in the Caucasian family - Part One / Bakou 1905 - Sauvagerie en famille au Caucase - I





Patrouille de Cosaques près des champs de pétrole de Bakou, vers 1905
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Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - I
par Eddie Arnavoudian
Groong, 23.03.2015


L'année 2015 marque le 100ème anniversaire du génocide ottoman Jeune-Turc perpétré contre le peuple arménien et dont les conséquences catastrophiques - au plan national, territorial, politique, social, économique et démographique - se font encore sentir aujourd'hui, principalement au sein de la Troisième république d'Arménie, non viable et affaiblie. Mais 2015 est aussi l'anniversaire d'une autre catastrophe historique, le 110ème des événements appelés par erreur "les pogroms de Bakou en 1905," lesquels composent en fait une éruption de massacres mutuels arméno-azéris à travers le Caucase, devenu depuis le berceau des Etats arménien, azerbaïdjanais et géorgien.   

Reconstituant méticuleusement les événements de 1905 qui anéantirent des communautés entières d'Arméniens et d'Azéris, l'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), rectifie une vision partiale, selon laquelle il s'agit de "pogroms azéris, soutenus par le régime tsariste, visant les Arméniens sans défense." Son analyse irréfutable et imparable montre qu'à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan et dans tout le Caucase, les Azéris comme les Arméniens se sont rendus coupables de crimes mutuels. Si les atrocités furent, dans un premier temps, encouragées et facilitées par le pouvoir tsariste, elles furent ensuite perpétrées, et ce sans merci, par les dirigeants nationalistes respectifs, au service des ambitions de leurs élites.

Si l'analyse, le débat et la mémoire en 2015 se focalise à juste titre sur le génocide Jeune-Turc contre les Arméniens dans leurs terres ancestrales à l'ouest et l'empire ottoman, il serait erroné de ne pas prendre simultanément en considération la tragédie de 1905 dans le Caucase. L'héritage et les leçons de ces deux événements continuent de façonner l'avenir de l'Arménie comme celui de tous les peuples du Caucase et d'Asie Mineure. 1915 et 1905 ont tous deux été fatals à la formation de nations démocratiques dans la région; tous deux illustrent l'impossibilité d'entités étatiques et nationales exclusives, fondées sur l'ethnie, tandis que leur analyse laisse entrevoir des solutions démocratiques plus honorables. Par ailleurs, en commémorant 1915, nous devons garder à l'esprit qu'un péril imminent visant l'Etat arménien émane à chaque instant non seulement de la Turquie, mais aussi des classes dirigeantes et des ultranationalistes azerbaïdjanais qui, prêts à une nouvelle guerre au Karabagh, ont aussi en ligne de mire Erevan, le lac Sevan et le Zanguezour.

L'anniversaire de 1905, et de 1915, exige des Arméniens, des Azéris et aussi des Turcs de reléguer une sentimentalité détestable, de faire taire un chauvinisme braillard, d'abjurer mythologie historique chauvine, préjugés et haines, et d'abandonner une posture outragée sur la barbarie supposée de "l'autre." Dans le complexe des relations azéri-arméniennes, nul n'est saint, ni pécheur. Bien qu'entaché de préjugés répugnants (note 2), l'ouvrage de Simonian nous propose un terrain sur lequel Arméniens et Azéris peuvent se regarder en face en toute sincérité.

I. Vérités amères... Le chapitre inaugural de massacres réciproques        

Les affrontements arméno-azéris de 1905 éclatèrent dans le cadre plus large de la résistance des Arméniens aux mesures de répression tsaristes de 1903 visant la mouvance nationale au Caucase et des bouleversements sociaux qui accompagnèrent la première révolution russe de 1905. Ce qui devint une impitoyable conflagration débuta en fait par une agression mortelle contre la communauté arménienne de Bakou mise en œuvre grâce à une alliance commode, bien que provisoire, entre pouvoir tsariste et élites azéries. Les autorités tsaristes, comme elles le firent dans tout l'empire, suscitèrent conflits et pogroms entre communautés dans le but de faire dérailler la révolution politique et sociale en cours. Les classes dirigeantes azéries se prêtèrent à ce jeu, désireuses de profiter de cette opportunité pour porter un coup fatal à leurs concurrents arméniens, fût-ce par des massacres.

Les Arméniens ne restèrent pas longtemps des victimes impuissantes. Suite aux premières victimes et sous l'égide de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), pour l'essentiel, ils réagirent de même en se livrant à des représailles meurtrières contre des communautés azéries innocentes et aussi des responsables du régime tsariste, pour la plupart exécutés. Agressions, représailles et contre-représailles créèrent un climat infernal fait de soif de sang, un festival incontrôlable de sauvagerie tel qu'on n'en avait pas vu jusqu'alors. A la fin de l'année :

"Il ne s'agissait plus seulement de massacres et de tueries d'Arméniens, mais aussi de Turcs." (p. 343)

Cet état de fait est confirmé par Mikael Varantian, historien officiel de la F.R.A., qui écrit que "dans la mère-patrie," se référant ici au Caucase, "d'un bout à l'autre, les Turcs incendient, pillent, assassinent et les Arméniens font de même." (note 3)

1905 devint un tournant, un "coup fatal" porté à "des siècles de coexistence" qui, "couvrant de honte" le territoire, "inaugura un siècle de crimes sans fin" (p. 98), dont nous sommes encore témoins. Rappelons que cette catastrophe historique ne fut pas le fait de masses désorganisées ou incontrôlées, ni le résultat des seules provocations d'un pouvoir tsariste cynique. Elle fut provoquée par les ambitions rivales et les calculs politiques d'un triumvirat de dirigeants tsaristes, azéris et arméniens, en quête chacun d'hégémonie régionale. Nous reviendrons à leurs objectifs et à leurs ambitions, mais livrons tout d'abord un panorama de la terre exsangue qu'ils laissèrent derrière eux.

Une première série d'affrontements, du 6 au 9 février, s'ouvrit par des pogroms anti-Arméniens à Bakou, qui comptait alors une nombreuse communauté arménienne, dont une partie avait amassé de grandes richesses grâce à l'industrie pétrolière. Le terrain avait été soigneusement préparé. Quelques jours plus tôt, alors que les tensions étaient déjà vives, la police tsariste fit courir le bruit que c'était un officier arménien à ses ordres qui avait porté le coup de feu fatal à un prisonnier azéri, lequel avait échappé à leur surveillance. Ce fut là un acte incendiaire qui donna aux élites azéries un prétexte pour lancer la populace contre les quartiers arméniens. Une cinquantaine d'Arméniens furent assassinés le premier jour. Leurs appels au secours restèrent vains.

"Les maisons des Arméniens étaient livrées aux flammes, mais aucun pompier ne surgissait, pas le moindre soldat ou policier, et lorsqu'ils arrivaient, ils étaient 'en retard.'" (p. 83)

Justifiant cette inaction, le gouverneur Nakachidze, de sinistre mémoire, qui sera plus tard exécuté, ira jusqu'à déclarer : "Je ne peux rien faire ! Je n'ai pas de troupes !" (p. 53-57). Pendant ce temps, les communications téléphoniques des Arméniens avec le siège de la police avaient été aussi coupées. Là où elles étaient intactes, les secours se faisaient encore attendre. Un riche Arménien, Lalayev, supplia, mais en vain. Blessé par balles, alors qu'il sortait en rampant de sa demeure en flammes, deux officiers tsaristes observaient d'un regard approbateur la scène, alors qu'il était "littéralement haché menu" (p. 92). Ailleurs, "la police fournit de l'essence aux émeutiers brûlant les habitants chassés de chez eux" (id.).

Dès les premières pages, Simonian se démarque du racisme collectif anti-Azéris :

"Une part importante de la population turque de Bakou vit dans ces massacres une tragédie sans nom [...] De nombreux Arméniens survécurent avec l'aide des Turcs. Les Arméniens qui vivaient dans des biens possédés par des Turcs (note 4) leur furent particulièrement reconnaissants. La majorité des propriétaires turcs ne permit pas aux émeutiers d'entrer chez leurs locataires arméniens." (p. 113)

Le pouvoir tsariste, les magnats azéris du pétrole et l'intelligentsia azérie sont accusés d'avoir activé et dirigé des bandes minoritaires d'émeutiers, alors que :

"La majorité de la population musulmane pacifique témoigna devant ce massacre une même horreur que les chrétiens." (p. 92)

De fait, Simonian ajoute que le nombre d'Azéris ayant aidé les Arméniens à survivre "fait honte aux soi-disant amis chrétiens [russes] des Arméniens" (p. 113-115). Bel hommage rendu à la simple solidarité humaine, qui demeure possible entre les peuples !

Il n'est pas nécessaire de rappeler en détail les souffrances des Arméniens. Depuis plus d'un siècle, nous commémorons et nous pleurons nos morts. Mais il convient de noter qu'en dépit de l'évidence, les historiens azéris nient que des centaines d'Arméniens furent assassinés avec une sauvagerie innommable, leurs biens, leurs richesses et leur bétail pillés, leurs proches brûlés vifs et chassés de chez eux. Sur tout ceci, Simonian livre des preuves terrifiantes (p. 116-117 - épuration de Bakou; 196-200 - Nakhitchevan; 202-203; 205; 210-211; 362-363 - Mikent; 363-5, 372; 432; 450; 547) !

Mais qu'en est-il des souffrances indicibles que nous avons infligé à nos voisins azéris, du meurtre criminel de nos frères et de nos sœurs du Caucase ? Les Arméniens sont prompts à effacer le tout de leur conscience et de leur discours. Bravant le préjugé, Simonian rapporte sans fard les crimes des Arméniens, "se livrant autant que les Azéris à leurs démons, tuant de toutes parts" (p. 454).

II. Histoire d'un crime arménien

S'il ne répugne pas à décrire la violence des Arméniens, Simonian tente sordidement de la faire passer pour de l'autodéfense, l'expliquant comme une réaction forcée, tragique, mais inévitable, à un mal plus grand encore. Tromperie que dément son propre récit et ses statistiques. Le 9 février, "après cinq jours de combats," "les parties en conflit chiffrèrent leurs pertes," témoignant des "graves dommages" portés à une ville qui "jusqu'alors comptait une population mixte," désormais divisée en "quartiers arméniens et turcs exclusifs" (p. 116). Les Arméniens dénombrèrent 205 morts et 121 blessés. Les victimes azéries ne furent pas négligeables. "Au quatrième jour [...] [les Azéris] disparurent des quartiers arméniens, occupés qu'ils étaient à recueillir leurs morts" (p. 89) - soit 111 au total, outre 128 blessés (p. 92). 97 magasins arméniens et 41 azéris furent aussi saccagés. Les Azéris furent-ils tous tués, les armes à la main ? Les magasins azéris constituaient-ils tous des fortifications militaires devant être prises pour cibles ? Le récit des événements suivants laissent entendre que les Azéris, eux aussi, comptèrent d'innocentes victimes.

Tandis que les affrontements s'étendent de Bakou à Erevan, au Nakhitchevan, au Karabagh, au Zanguezour et aussi en Géorgie, des sources arméniennes contemporaines relatent d'innombrables "actes arméniens de sauvagerie." Dans son ouvrage, Simonian assume sans complexe le rôle de défenseur de la F.R.A., répétant le caractère soi-disant auto-défensif de ses opérations. "Représailles agressives," tel est le slogan conducteur du principal commandant des opérations arméniennes de la F.R.A., Nigol Touman. Lequel exige sans broncher de ses hommes qu'ils répondent "œil pour œil," "exhortant sans relâche ses combattants à infliger une "vengeance immédiate," avec "dix victimes pour chaque Arménien tué" (p. 67, 245).

La formule "Représailles agressives" s'avéra non dissuasive. Elle accumula une vengeance qui dégénéra en massacres de représailles au hasard, en pillages et en incendies délibérés. Un bilan des affrontements des 24 et 25 mai livre ce panorama :

"Suite aux combats, tous les villages peuplés d'Azéris et d'Arméniens furent réduits en ruines, leurs habitants subissant de lourdes pertes. Les affrontements s'accompagnaient de pillages. [Ces] pratiques condamnables intégrèrent désormais le mode de vie de la population rurale arménienne." (p. 240)

Durant l'été :

" Le Caucase fut un véritable champ de bataille [...] où deux peuples se livrèrent un combat sans merci et féroce, tentant de s'anéantir mutuellement." (p. 312)

Pogroms et représailles se transformèrent en une guerre civile dans laquelle tueries, pillages et incendies étaient utilisés par toutes les parties.

Lorsque, en juin 1905, le village azéri d'Ushi fut pris, les Arméniens tuèrent au moins 150 habitants et en blessèrent 180 autres, avant de se lancer à l'attaque et de "brûler 9 villages voisins, peuplés d'Azéris" (p. 244). Au Nakhitchevan, les Arméniens se joignirent aux forces russes lors du "pillage et [de] l'incendie" du village de Tchahri, laissant "ses rues jonchées de plus de 170 cadavres d'Azéris" (p. 354). Parallèlement aux raids meurtriers opposant les villages, Arméniens et Azéris se mirent à traquer et à tuer les voyageurs, en particulier aux nœuds ferroviaires, "une "forme de vengeance absurde" qui "coûta des centaines de vies innocentes" (p. 245). Une boucherie ignoble empilait les corps.

A Chouchi, 40 Arméniens furent tués et 68 blessés. Mais les Arméniens massacrèrent 500 Azéris et firent encore plus de blessés (p. 373). Un mois plus tard, pour venger le meurtre sadique de 6 Arméniens originaires de Mirashallou, des "Arméniens fous de rage" attaquèrent le village azéri de Kilaflou et "massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains." Ces "têtes brûlées," écrit Simonian, "n'avaient soif que de sang et des crimes impardonnables furent ainsi perpétrés" (p. 396-397). Un témoin oculaire arménien regrette : "L'Arménien est sali, mais des enfants ont été écorchés, l'Arménien est déshonoré, mais des femmes ont été mises à mort." (p. 397)

Dans la seconde moitié d'octobre, lorsque 30 Arméniens furent tués lors d'affrontements dans le Zanguezour, "des groupes d'Arméniens en armes réagirent en liquidant plus de 200 Azéris, avant d'aller détruire d'autres villages et des dizaines de hameaux" (p. 410-411). Un regain de violences à Bakou fit 270 victimes azéries et 130 victimes arméniennes. Un mois plus tard, en réponse à la politique déclarée de Djivanchir d'"être sans pitié avec tout Arménien tombant entre vos mains," des Arméniens "pénétrèrent dans deux villages en se livrant à des actes de barbarie [...], tuant impitoyablement de tous côtés" (p. 453-4). Pendant ce temps, près de Goris, "Ghizirin Galouste prit d'assaut au petit matin le village (azéri) de Kyurtlari, qu'il détruisit, pilla et livra aux flammes" (p. 465).

Lancer unilatéralement des verdicts de culpabilité ne serait que falsification. D'innocents Arméniens furent massacrés. Mais les forces arméniennes, dirigées par la F.R.A., ont massacré d'innocents Azéris. De fait, les statistiques montrent que le total des victimes azéries fut bien supérieur (p. 234, 237, 244, 372, 379, 410, 551, 554, 643) ! Tous ces crimes se déroulèrent sous le regard vigilant des autorités tsaristes (p. 39). Quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Arméniens par des Azéris. Et quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Azéris par des Arméniens.

III. De la révolte sociale au massacre nationaliste

A travers la Russie et ses vastes colonies, les relations sociales, de classes et nationales atteignirent un point critique en 1905 pour exploser en une révolution démocratique anti-tsariste à l'échelle d'un continent. Pour la couronne russe, l'aristocratie foncière et une classe capitaliste en pleine expansion, comme pour les privilèges coloniaux tsaristes, le défi était mortel, compte tenu notamment d'un Etat impérial déjà affaibli par la défaite militaire de 1904 face aux Japonais. La structure même de l'empire, ses privilèges féodaux, ses possessions coloniales et les pouvoirs de sa classe capitaliste se trouvaient mis en question.  

La vague révolutionnaire atteignit aussi le Caucase, pierre angulaire du pouvoir impérial, abritant les gisements pétroliers de Bakou, des plus lucratifs, moteurs du capitalisme russe. Importante route commerciale, le Caucase constituait aussi un rempart contre tout empiètement hostile et un tremplin potentiel pour une expansion vers l'empire ottoman, la Perse et le Moyen-Orient. Or, à Bakou, Tbilissi et Erevan, comme dans les mines d'Alaverdi et de Kapan, dans les entrepôts de Gumri et le long du réseau ferroviaire caucasien, des milliers de travailleurs de toutes nationalités luttaient pour leur liberté, des salaires plus élevés et de meilleures conditions de vie, alors que les manifestations paysannes éclatèrent, notamment à Lori et Haghpat. Ils furent rejoints par les étudiants à Tbilissi et Erevan, Bakou, Etchmiadzine et ailleurs dans le Caucase.

Il serait erroné d'exagérer l'ampleur du mouvement social et populaire dans le Caucase, chose coutumière à l'historiographie soviétique. Pour des raisons de développement économique et social, il ne saurait être comparé avec celui de la Russie. Pourtant, même modeste, il vit s'épanouir un potentiel d'unification de nationalités diverses, luttant ensemble pour une vie meilleure, un potentiel qui n'était pas le bienvenu aux yeux des classes dirigeantes russes. A Bakou, rarement mais trop souvent encore pour les magnats du pétrole et les autorités tsaristes, travailleurs arméniens et azéris s'organisèrent mutuellement, publiant même un journal bilingue. Dans les mines de Kapan, les tentatives pour inciter à des hostilités entre Arméniens et Azéris échouèrent, dirigeants arméniens et azéris se donnant l'accolade lors d'un rassemblement public. Le long du réseau ferroviaire, ouvriers géorgiens, arméniens et russes collaborèrent pour résister (note 5).

Il y avait là en germe un mouvement révolutionnaire élaboré grâce aux efforts conjoints de nombreuses nationalités régionales. Sombre perspective aux yeux des dirigeants de l'empire russe, ces derniers entreprirent de diviser pour régner, une stratégie pour laquelle ils avaient un lest tout prêt dans le Caucase. Si l'empire prit ses responsabilités, l'histoire et le développement social et économique avaient préparé le terrain à une lutte fratricide.

"[...] Le territoire était un lieu idéal pour susciter des antagonismes intercommunautaires, avec une dizaine de nationalités différentes à différents niveaux de développement, aux intérêts et aux ambitions fréquemment opposées [...] Dans de telles conditions, il était beaucoup plus facile de monter les uns contre les autres." (p. 40)

La démographie nationale complexe, en damier, de la région, le mélange de populations et de communautés à une époque de prise de conscience nationale grandissante et l'émergence de mouvements nationalistes, dont les élites économiques se livraient une concurrence féroce, le tout ouvrait un boulevard au pouvoir colonial.

Pour ramener à l'ordre le mouvement, les gouverneurs tsaristes, utilisant agents officiels et officieux, police, armée, presse et bandes de Cent-Noirs, s'employèrent méticuleusement à pousser les nationalités à se combattre. Des tracts fabriqués de toutes pièces apparurent dans les communautés azéries, accusant les Arméniens d'avoir tué des Azéris. De riches Azéris recevaient des lettres les prévenant d'un assassinat imminent par des Arméniens. Des tracts en langue turque se firent alors jour, exhortant les Azéris à se venger. Lorsque les hostilités éclatèrent, les autorités tsaristes laissaient faire, indifférentes, ou encourageaient tel ou tel camp, selon qu'il répondait à leurs desseins.

Outre le fait de briser le mouvement révolutionnaire, le pouvoir russe nourrissait un autre objectif urgent, à savoir amoindrir le capital arménien. "Dans le Caucase, [la Russie] considérait les Arméniens comme les principaux coupables menaçant la stabilité intérieure" (p. 39) et "s'opposant à la mainmise tsariste." La presse russe soutenait que les milieux d'affaires arméniens nourrissaient des ambitions politiques en vue d'un Caucase autonome, dans lequel ils règneraient en maîtres :

"Dans une période définie, la production actuelle et future de la région deviendrait un monopole arménien. Ce qui inquiète grandement les fabricants russes au Caucase et le capital russe en général. Ils critiquent le gouvernement pour ne pas avoir réussi à 'mettre au pas' la concurrence dans le Caucase, à savoir assurer la domination du capital russe."                           

Le régime tsariste prit donc des mesures pour frapper simultanément le mouvement révolutionnaire et le capital arménien, afin de soumettre ce dernier, notamment dans les gisements pétrolifères de Bakou, où le capital russe faisait office de concurrent envieux (p. 42). Auprès des classes dirigeantes azéries, le tsarisme comptait un partenaire de choix.           

Notes

1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
2. L'ouvrage de Simonian n'a d'intérêt qu'à un seul titre : les faits qu'il relate. A part cela, ce n'est qu'un méli-mélo de pseudo-marxisme, de chauvinisme et de mythologie nationaliste romantique, auquel préside une odieuse déshumanisation du peuple azéri. Tout à son entreprise idéologique principale, à savoir faire l'apologie de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), Simonian perd toute contenance dans sa présentation de la population azérie. Il la décrit à plusieurs reprises comme moins qu'humaine, des sauvages non civilisés, un peuple sans jugement dirigé par des barbares, un peuple sans culture n'ayant passé son temps qu'à verser une mer de sang et à se livrer au pillage. Dans le discours de Simonian, le paysan azéri est présenté comme une masse haineuse, violente et ignorante, aisément manipulée par les élites économiques et intellectuelles azéries (p. 47, 51). Quant aux violences arméniennes, il livre une explication révoltante - c'était là une réaction regrettable, mais inévitable, incontournable, imposée aux Arméniens, en dépit de leur caractère meilleur, par une barbarie azérie primitive (p. 155, 161-2, 453), qui ne pouvait être enrayée que par cette autre barbarie arménienne obligée, malgré elle. Le flot de cet égout intellectuel est sans fin (p. 189, 190, 201, 202).
3. Mikael Varantian, H.H. Tachnagtzoutian Badmoutioun [Histoire de la Fédération Révolutionnaire Arménienne], Paris : Imprimerie de Navarre, 1932. Vol. 1, p. 390. [NdT]
4. Avant l'émergence en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, sans nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de cette région étaient 'Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
5. Pour plus de détails, lire avec précaution l'ouvrage d'H. Mouratian, L'Arménie durant les années de la Première révolution russe de 1905 (1905-1907), [Erevan], 1964, 260 p. [en arménien - NdT].     

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, en Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2016
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