vendredi 28 octobre 2016

Arakel de Tabriz : Histoire / 'The History' by Arakel Tavrizhetsi / Առաքել Դավրիժեցի, Պատմուտյուն



 Arakel Davrizetsi, Histoire de l'Arménie, Amsterdam : Voskan Yerevantsi, 1669
http://www.nlr.ru/eng/exib/Armenia/catalog_1.html
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Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz]
Histoire
Erevan : Sovetagan Grogh, 1988, 592 p.

par Eddie Arnavoudian
Groong, 29.02.2016


Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz] (vers 1590-1670) achève le cycle des grands historiens classiques arméniens. Clôturant l'époque médiévale, son Histoire s'inscrit dans la même veine que celle de son seul prédécesseur notable, Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] (1378-1446) (1). Couvrant les soixante premières années du 17ème siècle, l'effondrement social, démographique et économique de l'Arménie historique constitue de même chez Arakel de Tabriz un thème dominant. Or Tabriz est aussi notre premier historien moderne. Marquant un tournant dans un long continuum de 500 ans, fait d'un démantèlement constant des infrastructures de la société arménienne en Arménie historique occupée, il annonce une première étape dans l'émergence d'une nation arménienne moderne, combinant aujourd'hui encore au sein d'un ensemble unique, bien que profondément fracturé, l'expérience de la vie arménienne dans la mère-patrie et en diaspora.

L'axe le plus frappant chez Tabriz demeure cependant le récit de la déportation en masse des Arméniens, au début du 17ème siècle, sous le règne du chah Abbas Ier, vers l'Iran, autre coup de massue, pourrait-on dire, porté à la formation de la nation arménienne en Arménie historique. Le transfert en Iran de la population entière de la ville de Djoulfa marqua là un point final. Un pôle économique essentiel, susceptible de faire naître une élite économique autochtone, essentielle à toute nation, fut rayé de la carte. Dans La Nouvelle-Djoulfa iranienne, et ailleurs par la suite, des élites économiques en diaspora, bien que soutenant souvent un développement national émergent, le firent tout en subissant de fortes contraintes et en étant mues par des intérêts éloignés de la mère-patrie, implantées et forgées en terre étrangère et dépendantes d'Etats étrangers.

Constituant un second récit englobant, l'histoire du renouveau culturel, sous l'égide de l'Eglise au 16ème siècle, illustre elle aussi la venue d'une ère moderne, dans laquelle un processus de réveil national en Arménie historique, avec l'Eglise en son centre, se déroule parallèlement à une diaspora arménienne croissante et à ses redoutables élites économiques, qui lui donnent vigueur, tout en dépendant de celles-ci. Trait déterminant de la modernité arménienne, un soutien à ces réformateurs du 16ème siècle, qui luttent contre une hiérarchie ecclésiastique corrompue, est apporté par des marchands de la diaspora, trop heureux de faire de généreux dons à leur prêtre et à leur évêque, en échange de leurs bénédictions en affaires - tout en posant toujours leurs conditions d'Arméniens en diaspora.

A l'époque qui suit Tabriz, alors même que la patrie arménienne se développe avec sa dynamique particulière, les élites de la diaspora, toujours soumises à l'autorité d'un Etat étranger, exerceront une influence décisive et déformante sur la nature et le sens d'un développement national moderne, issu à la fois de la mère-patrie et de sa diaspora.

I. La déportation d'un peuple

L'Histoire de Tabriz est d'une dimension régionale, dépassant de loin les frontières de l'Arménie. Mais elle est surtout captivante en tant que "récit des souffrances en Arménie" "provoquées par le chah Abbas" (p. 17). Désireux de rétablir un Etat iranien en proie au désarroi, au recul et au déclin, Shâh Abbas Ier, premier occupant du trône de la nouvelle dynastie safavide, lance un défi à l'ennemi héréditaire ottoman de l'Iran, qui occupe désormais le Caucase et l'Arménie Occidentale.

Les dévastations et les pillages, les déprédations, incendies et déportations en masse qui s'ensuivent durant la guerre visant à rétablir à nouveau la primauté de l'Iran, font de l'Arménie un désert et un cimetière sanglant. Un bouleversement social et économique terrible, aggravé par une catastrophe naturelle, provoque une famine si grave qu'elle conduit à son tour à des actes fréquents de cannibalisme (p. 78-79). Ainsi, écrit Tabriz :

"Notre nation [est] dispersée, massacrée, enchaînée et réduite à la misère par des pillards, des trafiquants d'esclaves et des percepteurs d'impôts." (p. 17)

L'Iran a beau, cette fois-ci, avoir tiré le premier lors d'un conflit vieux de près de cinquante ans entre les empires iranien et ottoman, le peuple arménien n'a désormais, comme auparavant, le choix qu'entre deux barbaries. Tabriz s'estime :

"[...] dans l'impossibilité d'énumérer tous les maux qui se sont abattus sur le pays" [...], "du fait des deux puissances impériales, l'une venue de l'ouest, l'autre de l'est." [...] Il ne peut que relever ceux qui dénombrent les étoiles dans les cieux et qui ont créé tant de gens victimes de ces bêtes féroces ayant forme humaine." (p. 71-72)

Soucieux, à l'instar de Thomas de Metsop, de ses ouailles arméniennes, Arakel de Tabriz reconnaît qu'ils ne sont pas les seuls à souffrir de ce fléau, mais que les Géorgiens, les Juifs, les Assyriens, les musulmans, en particulier ceux sunnites, ainsi que d'autres groupes, en sont aussi victimes (p. 41, 43, 84).

Les années 1600-1610 sont toutefois déterminantes pour les Arméniens, s'agissant de leur déportation en masse vers l'Iran. Déracinement et migration forcée constituent et restent à l'avenir aussi une conséquence catastrophique de la guerre, que notre époque qualifie par euphémisme de "dommage collatéral." Mais, cette fois, ce fut plus. Ce fut une opération militaire et économique planifiée, tenant à la fois d'une politique de la terre brûlée et d'un coup d'accélérateur porté à la puissance commerciale et économique de l'Iran.

Après s'être emparés d'une province ou d'une région, les chefs militaires iraniens promulguent des édits afin de vider villes, villages et foyers, en sorte que :  

"Lorsque les Ottomans arrivent, ils ne découvrent qu'une terre déserte, sans nourriture ni provisions, que ce soit pour leurs hommes ou leurs animaux. En l'absence de nécessités de base, les forces ottomanes se retrouvent dans une situation difficile." (p. 41)

Pour être sûrs que cette "situation difficile" soit la plus invalidante, pénible et coûteuse possible,

"De toutes parts la population est chassée des villes et des villages, tous les bâtiments, toutes les maisons sont livrées aux flammes. Les réserves de blé, de céréales, d'herbages et autres sont elles aussi détruites par le feu." (p. 43)

Utilisés lors des premières batailles comme boucliers humains, "contraints d'aller au front affronter le feu et le sabre" et "fauchés des deux côtés" (p. 33), une armée iranienne victorieuse rassemble alors les Arméniens en masse, les conduisant à "Erevan, puis de là en Perse," "non seulement depuis telle ou telle province," mais "nombre d'entre elles" (p. 41).

Tout en mettant les Ottomans en grande difficulté, la destruction par le feu des foyers arméniens remplit un autre objectif. Il s'agit de précipiter les masses déportées dans un "tel désespoir" que "jamais ils n'envisagent de rentrer" en Arménie, la main-d'œuvre arménienne ainsi transférée devant servir en Iran les ambitions économiques du chah. Shâh Abbas Ier entend qu'en Iran :

"Les populations déportées deviennent pour toujours de fidèles contribuables, serviteurs et paysans." (p. 41)          

Le joyau, au plan économique, sera la population de Djoulfa [Djougha], cette "vaste et fameuse" cité arménienne "des plus opulente," située alors en Arménie sous occupation ottomane. Pôle économique et commercial, reliant alors continents et empires d'est en ouest, Djoulfa constituait avec ses marchands et négociants arméniens le cœur potentiel d'un développement économique autochtone, un développement des plus essentiel à tout processus inhérent à la formation d'une nation. Avide de la réussite économique de Djoulfa, alors au service de la vie économique de l'empire ottoman, Shâh Abbas Ier déplace toute sa population, telle quelle, vers les frontières iraniennes, davantage sûres. Il dévoile son ambition économique lorsqu'il rejette ces Iraniens qui se plaignent de ce que les Arméniens déplacés bénéficient de privilèges indus :     

"Ce n'est qu'à grands frais, qu'au prix de grands efforts et d'une organisation sans pareille que je suis parvenu à les conduire dans ce pays. Or je ne les ai pas amenés ici dans leur intérêt, mais pour que notre terre puisse être mise en valeur, que notre nation grandisse." (p. 62)

Pour "développer sa nation," le chah met fin à un pôle autochtone du développement national arménien ! Dès lors, le capital arménien, à la fois considérable et impressionnant, se concentre essentiellement en diaspora, à La Nouvelle-Djoulfa, puis à Tbilissi, à Bakou, à Istanbul, à Moscou, dans l'Inde lointaine et au-delà. Dans la mère-patrie, à l'inverse,

"Quasiment à l'instant, la terre riche et féconde des Arméniens [...] se transforme en ruines, en un désert," "dépeuplée et réduite à néant." (p. 52-53)

II. L'homme d'Eglise passionné par ses ouailles

Arakel de Tabriz est un homme d'Eglise, non un héraut de la démocratie. Or, à en juger par l'affection inédite dont il fait montre envers les petites gens, l'on pourrait dire qu'il nourrit une passion toute démocratique à l'égard de ses ouailles. Le tableau qu'il livre de leurs souffrances amères, de leur calvaire et de leur misère est empreint d'une empathie touchante. Lorsqu'il s'emporte contre Shâh Abbas, ce qui lui arrive souvent, ce n'est pas tant en raison des coups portés par ce triste sire à l'Eglise ou aux élites, que de sa cruauté envers le peuple.

Nous rappelant les déportations qui lancèrent le génocide arménien de 1915, nous découvrons des "soldats sans pitié, poussant des gens sans défense dans l'Arax." Les corps de "ceux qui ne pouvaient nager, les faibles et les infirmes, les jeunes garçons, les jeunes filles et les nourrissons recouvraient la surface du fleuve, amenés par vagues tel du bois sec au printemps." Beaucoup "franchissent, mais bien plus nombreux ceux qui se noient." (p. 45-46) La souffrance et le chagrin des habitants de Djoulfa sont tout aussi déchirants. Conduits en Iran, "pleurant leurs foyers, leurs églises, [...] les cimetières et les tombes de leurs ancêtres," ils subissent "des cavaliers persans [...] se saisissant de tout ce qui est agréable à leurs yeux, que ce soit une femme, une jeune fille, un garçon ou quelque bien." (p. 55-60)

Maints historiens arméniens classiques antérieurs ont décrit avec force l'horrible fléau de l'invasion étrangère et de la conquête. Mais aucun ne soutient la comparaison avec Tabriz, quant à l'importance qu'il accorde aux malheurs des petites gens, le ton passionné avec lequel il évoque la situation des pauvres, des faibles et des plus anciens. Dans sa fureur, il emprunte la langue au vitriol utilisée par ses prédécesseurs, corrosifs quant à la réputation des cruels envahisseurs arabes en Arménie. En raison de ce qu'il fait au peuple, Tabriz dénonce Shâh Abbas, ce "monstre issu des profondeurs," nourrissant "tel un serpent" une hostilité envers les Arméniens, "tout d'amertume," "jaloux" de leur fortune et de leurs richesses dont il rêve de s'emparer "à l'aide de promesses mensongères" et d'"offres illusoires." Et ce n'est là qu'un simple extrait, entre mille !

Pour tenir face aux machines de guerre iranienne et ottomane, pour se préserver de la déchéance et de la désintégration, le peuple arménien, ce "troupeau sans berger," est alors :

"[...] en quête désespérée d'un autre Moïse [...] Mais il ne s'en trouve aucun." (p. 45)

Sans Moïse à l'horizon, l'Arménie, à l'époque où Tabriz écrit, devient, selon ses propres termes, la "véritable Arménie," réduite à une simple province, le Siounik ! Expliquant pourquoi des religieux réformateurs concentrent leurs efforts dans le Siounik, il écrit :

"Il était plus opportun d'y bâtir retraites et centres monastiques, car c'est là la véritable Arménie. C'est là où l'on trouve une population [arménienne] dense, de nombreux monastères et villages." (p. 226)

Même s'il n'y eut pas de Moïse arménien et que l'Arménie fut réduite à la "véritable Arménie," la première moitié du 16ème siècle produisit néanmoins une génération de militants de l'Eglise arménienne qui lutteront avec succès pour organiser et inspirer une Eglise alors moribonde. Ravivant du même coup une époque de lumières qui contribua notablement à l'avenir de la nation.

III. Une Eglise à nouveau en désarroi...

Près de deux siècles après le rétablissement historique, par Thomas de Metsop, du siège de l'Eglise dans son lieu originel à Etchmiadzine, Tabriz donne à voir une institution en proie de nouveau à un cruel désarroi. Le pourrissement sévit de toutes parts, de la paroisse de village au siège d'Etchmiadzine. "Plongé dans les ténèbres d'une ignorance profonde," le clergé laisse les fidèles vivre "comme à l'époque païenne." Une "nation arménienne," désormais "ravagée par l'ignorance," délaisse ses anciens ouvrages de sagesse "gisant abandonnés," "tels des troncs d'arbres, [...] sombrant dans la cendre et la terre." (p. 203) Des centres réputés d'enseignement ont fermé leurs portes, tandis qu'églises et monastères tombent en ruines. Avec "ses coupoles et ses murs qui s'écroulent, ses fondations percées et entourées de monticules d'ordures" (p. 241), même Etchmiadzine est désertée par son catholicos qui lui préfère sa luxueuse résidence à Erevan ou tout autre sinécure au sein de l'aristocratie séculière.

Tout en "continuant à se qualifier de prêtres," le clergé a "perdu toute légitimité à ce titre." Ferveur religieuse, canon, traditions ne comptent pour rien, tout en assurant de confortables revenus. Prêtrise et Eglise sont devenues une "carrière gratifiante" (p. 229), une entreprise commerciale.

"Certains prêtres se font grands propriétaires, d'autres se prostituent et sont bigames. D'autres encore s'allient à des seigneurs étrangers, se faisant les complices du mal. Réduits à des hommes ordinaires, ils s'entichent de commerce et d'agriculture. Ils ont abandonné l'Eglise et les masses. En fait, ils ne se soucient même plus d'aller prier à l'église et les cloches des églises sonnent rarement pour appeler la population à la prière." (p. 229)

La situation est plus sombre encore au sommet. Afin de rembourser des dettes considérables, contractées pour financer leur existence profane dégénérée, les dirigeants de l'Eglise bradent les bijoux de famille, "dilapidant richesses, calices, argenterie et toute chose héritée du passé." Corrompus "par l'ambition et l'appât du gain," évêque et archevêque :

"Lorsqu'ils se joignent au peuple [...] sont escortés de serviteurs du souverain et de soldats étrangers dont ils tirent une force d'oppression qu'ils considèrent comme leur étant due. Et tandis que le catholicos conforte sa place à l'aide d'argent et de pots de vin, les évêques et les prêtres ignorants qu'il ordonne font eux aussi de même. Ces hommes ignares, inutiles, adorateurs de ventres, ivres en permanence, flânent du matin au soir, entourés de musiciens tels des seigneurs profanes, sans cesse occupés à badiner et persifler." (p.229)

Dépouillé ici de toute prétention d'ordre théologique ou spirituelle, Tabriz révèle un côté social de l'Eglise, montrant un clergé qui collabore avec les oppresseurs étrangers du petit peuple et qui subsiste grâce aux profits retirés de l'exploitation, de la vénalité et du parasitisme (p. 262-263).

S'il fustige sans concession les chefs de l'Eglise, Tabriz ne perd jamais de vue les racines plus profondes de la crise en Arménie. Les coups portés par d'innombrables "bandits et ennemis" étrangers ont provoqué "chaos et ruine," faisant "disparaître actions vertueuses et bon ordre des terres arméniennes" (p. 199). Pour autant, et c'est là une leçon pour notre temps, Tabriz n'exonère pas la hiérarchie de ses responsabilités. Le travail de sape de la seule instance organisée, en mesure de protéger les communautés arméniennes d'une assimilation totale, est le résultat de la "prodigalité" même des dirigeants de l'Eglise. S'il y eut sûrement d'autres facteurs, comme les "exigences des percepteurs" et "d'autres motifs encore," dettes et désarroi" furent "la conséquence de leurs agissements" (p. 20).

Le tableau de cette véritable Sodome et Gomorrhe au sein même de l'Eglise arménienne n'est cependant que le prélude au récit d'un admirable renouveau, recourant aux images d'un cancer agressif rongeant l'Eglise, permettant d'apprécier la portée et l'efficacité de ces réformateurs tant loués par Tabriz.

IV. Une époque de lumières pour la nation arménienne

Se concentrant sur leurs ancrages en Arménie Orientale et dans le Siounik en particulier, "l'Arménie véritable," pour reprendre les termes de Tabriz, durant près de trois décennies d'efforts sans relâche, des hommes d'Eglise comme Sarkis, Ter-Guiragos, Movses, Pilibos, Parsegh, autodidacte remarquable, et bien d'autres, rétablirent radicalement la situation de l'Eglise. En 1615, Sarkis et Guiragos recréent un centre monastique dans le Siounik, dédié à l'étude et à l'instruction. Organisé quasiment comme une communauté égalitaire, d'une discipline rigoureuse et des plus prolifique au plan intellectuel et culturel (p. 203-204), il fut "le germe" de nombreux autres. A son tour, Monseigneur Pilibos rouvre

"[...] le monastère d'Hovanavank à Etchmiadzine qui produira de grands hommes, des prêtres, des évêques et des religieux. Des monastères abandonnés de longue date sont à nouveau emplis de moines, tandis que villes et villages sont desservis par des prêtres. Des églises à moitié en ruines sont rénovées et de nombreuses autres construites." (p. 257)

Tout en se focalisant sur "l'Arménie véritable," Pilibos est très conscient des menaces qui pèsent sur la stabilité de l'Eglise, dues aux dissensions et aux conflits d'influence incessants qui font rage parmi les évêques et les prêtres sur ces frontières constamment fluctuantes des Etats ottoman et iranien, entre lesquels l'Eglise arménien déploie son vaste réseau. Pilibos consacre beaucoup d'énergie et de temps à Istanbul et en Arménie Occidentale à négocier, à tracer des limites et à empêcher des prêtres de se disputer le revenu de leurs paroisses et paroissiens (p. 262-264). Entre autres bonnes actions, il instaura une harmonie entre les clans les plus accapareurs d'élites parasites.

Tabriz estime néanmoins à juste titre que l'action entreprise au 17ème siècle inaugure une ère nouvelle de "lumière pour le peuple arménien" (p. 201). Ayant rétabli en partie tradition et ordre, et grâce à l'action d'un cadre nouveau de prêtres éduqués, s'employant à reconstruire et à faire revivre leurs paroisses, à rénover et à rebâtir des églises, à l'occasion désormais, utilisant fréquemment la pierre au lieu du bois, et à ouvrir des écoles (p. 251), l'Eglise en tant qu'institution, jusqu'alors vulnérable et vacillante, se raffermit et se stabilisa. En raison de cette victoire, Pilibos se voit accorder une place de choix parmi les réformateurs.

"Il se dressa telle une forteresse robuste autour de la nation arménienne [...] [puis] en chassa ses adversaires et ses ennemis, fussent-ils hommes d'Eglise, laïcs, natifs du pays ou étrangers, [...] quelque célèbres fussent-il." (p. 270)

Il y a du vrai dans ce panégyrique car l'action de ces réformateurs s'avéra d'une importance historique plus grande que celle qu'ils eussent pu imaginer. Proportionnellement à la solidité de l'Eglise, les communautés arméniennes qu'ils dirigeaient s'affermirent. Mieux organisée pour protéger les paroisses arméniennes lui rapportant un revenu, l'Eglise s'assura par là même, au sein même de l'Arménie historique, le contrôle d'un espace arménien plus durable, essentiel à la formation d'une nation à venir.

Conscient des avantages liés à des communautés arméniennes efficacement dirigées, l'Etat iranien (et ottoman) était disposé à les tolérer et même, dans une certaine mesure, les protéger contre les ravages incessants, l'assimilation et la désintégration qui les menaçaient et auxquels Tabriz se montre des plus attentif. Contrairement au régime du coadjuteur Melkiset [Melchisédech] Ier de Garni, profondément endetté et incompétent, une Eglise réformée était en mesure de collecter les impôts impériaux et de rembourser les dettes d'une manière plus professionnelle. Et ce, tout en étant plus fiable, en ayant à charge des ouailles arméniennes à la fois passives et obéissantes !

La tolérance iranienne et ottomane à l'égard de l'Eglise arménienne et de ses communautés répondait toutefois à d'autres motifs plus essentiels. Ces communautés ne survécurent pas au sein de ces empires en raison des vertus inhérentes ou du courage tenace de l'Eglise, ni du fait que l'Eglise était nécessaire avant tout comme percepteur des impôts ou bras séculier au sein de ces Etats. Si l'Eglise bénéficia de privilèges et même d'une certaine autonomie interne, c'est en raison du rôle économique inestimable des communautés arméniennes, notamment en diaspora, pour les deux empires.

L'Eglise constituait une fonction publique et administrative pour des communautés qui comptaient une importante classe de marchands et d'artisans, sans lesquels les élites ottomanes et iraniennes ne pouvaient agir, mais qui néanmoins ne pouvaient s'intégrer aisément au sein des structures et des relations sociales, politiques, économiques, à la fois féodales et militaristes, propres aux Etats ottoman et iranien. L'existence séparée continue de communautés arméniennes, chrétiennes ou non musulmanes, était une condition nécessaire à la prospérité et au développement de ces empires.

Paradoxalement, mieux ces communautés s'organisaient en interne, mieux s'en portaient l'empire et le développement de la nation arménienne ! Même si elles tiraient profit d'empires étrangers, les communautés arméniennes plus solides, nées du mouvement réformiste au 16ème siècle, contribuèrent de manière décisive à l'avenir d'une nation arménienne moderne. Ce sont ces mêmes communautés qui formeront le socle de la nation moderne.

Incontestablement, cette nation moderne est née de la symbiose entre une patrie et une diaspora ayant à son actif de multiples et brillantes réussites économiques et culturelles. Rappelons simplement le premier livre imprimé en arménien à Venise en 1512, la première Bible imprimée à Amsterdam en 1668, ou encore l'ouvrage de Tabriz, imprimé en 1669. Rappelons aussi les formidables réalisations suivantes de la Congrégation des Pères mékhitaristes à Venise et Vienne, dont le fondateur naquit en 1670, l'année où Tabriz décéda. Et les pôles culturels de premier ordre qui se formeront à Istanbul et Tbilissi !  

Pour admirable que fut cet épanouissement culturel en diaspora, et pour admirable que fut son apport au renouveau national, ils n'eurent abouti à rien, tout comme la renaissance de l'Arménie plus généralement, s'ils n'avaient pas eu de fondements dans une "Arménie véritable," sur lesquels s'appuyer. Sans ce socle, une nation arménienne moderne était inconcevable.

Ce socle était cependant marqué par les relations à partir desquelles il se développa et évolua. Déterminant l'histoire moderne de l'Arménie, les caractéristiques de ces relations sont évidentes dans l'Histoire de Tabriz; les relations entre les réformateurs de l'Eglise et les élites économiques de la diaspora, et les Etats occupants étrangers, dont les deux premiers dépendaient et qui travaillaient le plus souvent en tandem.

V. Le prêtre, le marchand et le pouvoir impérial

Lorsque les contreforts internes soutenant l'Eglise basculèrent, le groupe de prêtres en lutte, cher à Tabriz, se tourna vers la classe naissante des marchands arméniens de la diaspora avec lesquels, comme il en témoigne, ils entretenaient des liens très proches. Se substituant au prêtre et au seigneur, c'était désormais le prêtre et le marchand de la diaspora qui vinrent à l'Eglise prier pour la plus grande gloire de Dieu et des affaires. Contacts et relations allèrent jusqu'à la lointaine Istanbul et Smyrne, où Pilibos rencontra et se lia d'amitié avec Anton Bogos Çelebi (p. 267), éminent représentant de la nouvelle et riche élite arménienne au service de l'économie et de l'Etat ottoman. Plus près de chez eux à Tabriz, les marchands arméniens, qui entendaient les prêches des réformateurs, étaient, écrit Tabriz, si "apaisés au plan spirituel" (p. 211) qu'outre le fait d'"adresser leurs bénédictions à Dieu" pour de tels hommes, ils leur fournissaient d'importants moyens financiers et économiques pour la reconstruction de l'Eglise.

Or ce soutien s'accompagna d'une dépendance sans merci. Les marchands de la diaspora bâtirent leur fortune à travers tout le territoire des empires iranien et ottoman, en collaborant souvent directement avec ces Etats et quasiment toujours en dehors de l'Arménie historique. Par conséquent, ils ne s'intéressaient guère ou aucunement, que ce soit au plan social ou économique, à la mère-patrie et ne se souciaient pas d'y développer quelque fondement économique viable à l'attention de la formation possible d'une nation indépendante. Prospérant tout en coexistant avec le pouvoir ottoman et iranien, l'élite de la diaspora imposa de strictes limites à tout soutien au développement national de la mère-patrie. Ce fut le rôle non seulement de l'Eglise, mais aussi de toutes les autres forces qui émergèrent à ses côtés pour participer au processus du développement national.

Les élites économiques de la diaspora n'auraient rien permis qui troublât la paix des empires lesquels, tout en procurant aux marchands arméniens de la diaspora un accès à la richesse, exploitaient et décimaient sans vergogne le petit peuple dans la mère-patrie. Aux limites imposés au rôle national de l'Eglise par les élites de la diaspora, l'on peut ajouter le fait qu'avec le développement du financement de l'Eglise par la diaspora, le clergé autochtone fut moins enclin à moderniser une production économique dans ce qui constituait alors de vastes domaines lesquels, une fois développés, auraient pu contribuer à enraciner d'importantes conditions préalables à la formation d'une nation. De fait, par la suite, l'histoire de l'Eglise au 19ème siècle est constellée d'exemples d'ecclésiastiques éclairés, dont l'admirable Karékine Servandziantz, qui tentera d'inverser cette évolution.

Biaisé par l'absence de soutiens économiques internes, le renouveau national fut entravé encore par une Eglise qui, outre sa dépendance à l'égard des richesses de la diaspora, demeurait elle aussi prisonnière d'un syndrome de dépendance à l'égard d'Etats étrangers, qui conditionnait son existence depuis l'effondrement du dernier Etat arménien. Pour renverser le régime corrompu de Melchisédech Ier, les réformateurs n'eurent d'autre choix que de se tourner vers Shâh Abbas (p. 216-218), à qui ils se présentent dans une attitude servile, persuadés apparemment que, sans son aval, ils n'ont guère de chances de réussite. Le chah saisit cette opportunité. Accorder sa bienveillance à ces réformateurs servirait à merveille l'Iran et contribuerait à apaiser et à faciliter les relations avec les communautés arméniennes exilées en Iran. Tout en contenant la propension des Arméniens à se tourner vers ses adversaires ottomans.

Réfrénée par les élites de la diaspora, l'Eglise était elle aussi prête à se rogner les ailes, en adaptant et en réduisant ses ambitions sociales et nationales, afin de satisfaire à la relation privilégiée qu'elle aussi avait instituée avec les puissances occupantes. Pour prix de son rôle au service et de contrôle de communautés si lucratives au plan économique pour l'empire, l'Eglise avait acquis d'importants droits sociaux et économiques. Redoutant de les perdre, à l'instar des marchands de la diaspora, l'Eglise restreindra elle aussi l'ambition des réformateurs, de peur de contrarier l'auteur de ses privilèges. Aussi se fera-t-elle moins réactive aux épreuves, aux doléances et aux intérêts de ses paroissiens. Il y eut bien sûr des exceptions parmi les courants plus radicaux de l'Eglise, mais ces derniers n'eurent pas d'incidence sur l'évolution générale du mouvement national.

Dépendants du capital de la diaspora et piégés par des Etats étrangers, les réformateurs du 16ème siècle, même s'ils enregistrèrent un admirable renouveau culturel et s'ils bâtirent de puissants soutiens organisationnels au service de la vie arménienne, ne purent et n'allèrent pas plus loin pour élaborer quelque vision ou ambition politique indépendante. A l'avenir, même si le mouvement national produisit une sorte de programme politique, il reposa sur des appels aux Etats étrangers afin de résoudre les problèmes de la nation arménienne.

Néanmoins, pour tout cela, les réformateurs chers à Tabriz méritent les éloges dont il les comble. Car, outre le socle communautaire qu'ils aidèrent à préserver, ils contribuèrent à accroître la longévité d'une Eglise qui, au regard de la formation nationale, représentait, plus qu'un refuge spirituel, une vaste réserve de matériau culturel, artistique, intellectuel et linguistique qui sera mis en œuvre lors de l'édification de la nation arménienne aux 18ème et 19ème siècles.

VI. Conclusions - Un signe pour notre avenir

La postérité ne s'est guère montrée amène pour Arakel de Tabriz. Les adeptes de l'arménien classique dénigrent souvent sa langue toute simple qui, enrichie d'expressions et de termes populaires, frise parfois le discours populaire. Les modernistes sont souvent exaspérés par ses excès hagiographiques, ses récits flamboyants de miracles, ses démonstrations de superstition et les descriptions véritablement surréalistes de famine et de cannibalisme qui se lisent tel un roman d'horreur à bon marché. A leur tour, critiques littéraires et historiens se montrent à l'occasion méprisants pour les imperfections d'ordre structurel, les incohérences chronologiques et narratives, reprochant même à Tabriz d'avoir créé guère plus qu'une mauvaise anthologie, intégrant de nombreux matériaux repris à d'autres. Les nationalistes, eux aussi, risquent d'être déçus.

En dépit des affirmations contraires, Tabriz ne laisse aucunement paraître quelque grande ambition patriotique. Son Histoire n'opère pas de lien entre son "Arménie véritable" et un passé ancien, fait d'un Etat indépendant, comptant de grands féodaux tels les Mamikonian ou les Bagratouni [Bagratides]. Sa conception du fait national arménien, par ailleurs, se limite et se définit en grande partie par son affiliation avec l'Eglise arménienne. L'Arménie comme entité sociopolitique distincte n'est que très vaguement présente. Lorsqu'il évoque ces religieux réformistes pressés d'assumer des fonctions dirigeantes au sein des communautés arméniennes, il est frappant de constater que les noms qu'ils cite se trouvent au Kurdistan, en Turquie, en Géorgie et en Iran, mais jamais en Arménie (p. 234, 243, 247).

Pour autant, aucun des péchés supposés ou réels d'Arakel Tabriz ne le condamne à la damnation ! Un métal précieux reste précieux, fût-il visible uniquement à travers les veines d'un matériau plus ordinaire, sinon corrompu. Comme toujours, ce que nous héritons du passé requiert des efforts au niveau intellectuel et imaginaire, si l'on veut véritablement l'assimiler.

L'Histoire de Tabriz est un récit impressionnant, au plan artistique et intellectuel, de la catastrophe que furent les déportations de Shâh Abbas Ier, d'autant qu'il est animé d'un humanisme passionné. Fruit de souvenirs personnels et de nombreux témoignages, il fait figure de polémique convaincante à l'encontre des falsificateurs de l'histoire, pro-chah Abbas et pro-Ottomans. Le tableau déchirant qu'il livre des souffrances du peuple arménien aux mains de ces deux empires constitue une riposte des plus nécessaire à ceux qui soutiennent que les Arméniens tirèrent profit de ces Etats tyranniques. Mettant en pièces les odieuses tentatives d'humanisation de Shâh Abbas à l'occasion du 400ème anniversaire de la fondation de sa dynastie, Tabriz nous rappelle les atrocités perpétrées à l'encontre du peuple et toutes ces nations soumises, qui furent à la base de la renaissance de la monarchie iranienne !

Le texte de Tabriz livre en outre un premier aperçu au plan historique. Rétrospectivement, il complète le tableau de la désintégration de la vie arménienne de l'Antiquité à l'âge classique en Arménie historique. S'agissant de l'avenir, il pointe les traits majeurs du développement national de l'Arménie moderne - le renouveau d'une "Arménie véritable" coïncidant avec l'essor national, non territorial, de la diaspora, au plan social, économique et même démographique, qui pèsera lourdement sur l'existence arménienne. Nullement exhaustif, Tabriz est néanmoins le premier historien important à considérer l'histoire arménienne dans la mère-patrie et en diaspora en tant qu'aspects différents d'une même expérience nationale. Après lui, aucun historien ne pourra écrire une histoire intègre du peuple arménien sans aborder son expérience dans la mère-patrie et en diaspora.

Quoi qu'il en soit, Tabriz détaille plusieurs aspects de la vie arménienne en Iran, à Istanbul et même en Pologne. Notons qu'un chapitre entier, que d'aucuns supputent d'une main étrangère, est consacré aux Arméniens de Pologne, luttant contre les tentatives pour les assimiler. Les efforts de l'Europe pour figer et éliminer une existence arménienne indépendante furent d'évidence aussi intenses que ceux du chah ! Concernant la Pologne, Tabriz tape clairement dans le mille. Ulcérées, les autorités polonaises interdirent son Histoire ! Paradoxalement, alors que l'Europe chrétienne réussit à assimiler ses communautés arméniennes, la diaspora en Orient survécut à une vive oppression, se développant et créant des foyers de vie et de culture arméniennes.                                                                                  

N'oublions pas, en outre, cette Histoire dans sa dimension régionale, où certains voient une source primaire inestimable au regard des guerres irano-ottomanes et la Cour iranienne au 17ème siècle. L'A. livre d'importantes informations sur l'empire ottoman, ses dissidences et force notations sur le peuple géorgien, soumis lui aussi à des massacres et des déportations. Démontrant une connaissance de la guerre, de l'architecture, de l'art et des peintres au 17ème siècle, les aperçus qu'il nous donne de la vie, de la civilisation et de la culture d'alors sont rehaussés par le tableau des catastrophes naturelles qui affligent le pays, des grands incendies et des tremblements de terre, des famines et des actes de cannibalisme. Autant d'éléments qui aideront les historiens modernes à développer une vision plus complète de cette époque.

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Modeste, Arakel de Tabriz reconnaît dans son épilogue qu'il a été desservi au plan académique, qu'il a manqué, de par son grand âge, de courage et d'énergie pour écrire cette Histoire, qu'il a dû commettre sur la seule insistance de ses supérieurs. En dépit de sa modestie, ce vénérable religieux a produit un ouvrage qui, saisissant des aspects essentiels de la vie arménienne de l'Antiquité au Moyen Age et à l'ère moderne et contemporaine, représente un éloquent témoignage sur cette époque.  

Notes

1. Voir Eddie Arnavoudian, "Tovma Medzopetsi's Chronicle of the Final Destruction of Armenia," Groong, 03.06.2013 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20130603.html; trad. française par Georges Festa, http://armeniantrends.blogspot.fr/2013/12/tovma-medzopetsi-thomas-de-metsop-et-sa.html

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 10.2016.
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