samedi 29 octobre 2016

Taner Akçam confirme l'authenticité des archives Andonian lors d'une conférence explosive sur son nouveau livre / Akçam Confirms Authenticity of Andonian Papers in Explosive Talk about New Book





Taner Akçam confirme l'authenticité des archives Andonian lors d'une conférence explosive sur son nouveau livre
par Alin K. Gregorian


BELMONT, Mass. - Le professeur Taner Akçam a donné une conférence explosive, le 10 octobre dernier, sur ses conclusions sans appel quant à l'authenticité d'un des premiers ouvrages sur le génocide arménien, dû à un survivant, Aram Andonian.

Le livre d'Andonian, Medz Vojire [Le grand crime] est la cible d'attaques incessantes par la Turquie depuis sa publication au début du siècle dernier. Un ouvrage publié en 1983 par deux soi-disant chercheurs turcs souleva une telle polémique que même la plupart des chercheurs arméniens hésitèrent à s'y reporter.

Andonian fut arrêté le 24 avril 1915 et, durant son incarcération, fut envoyé dans un camp de concentration à Meskéné, où il rencontra une première fois Naïm Effendi (Bey), un officier. Il survécut à ce camp et rencontra à nouveau Naïm à Alep en 1918. A cette époque, Naïm se montra compatissant envers les souffrances des Arméniens et remit à Andonian plusieurs télégrammes et documents qui montraient à quel haut niveau de chaîne de commandement conduisirent les ordres d'extermination des Arméniens.

Il publia son ouvrage dans les années 1920 en France, où il s'était installé.

Le livre d'Akçam, Naim Efendi'nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları [Les Mémoires de Naïm Bey et les télégrammes de Talaat Pacha], paru en Turquie deux jours seulement avant sa conférence à la First Armenian Church de Belmont, prend à bras le corps les détracteurs. Il aborde chaque point soulevé dans l'ouvrage des "chercheurs" turcs, Şinasi Orel et Süreyya Yuca, qui soutiennent de la manière la plus convaincante la thèse selon laquelle le livre d'Andonian serait une imposture.

Un des points les plus importants qu'a souligné Akçam est que toutes les recherches qu'il a entreprises ont eu lieu aux Archives nationales et militaires d'Ankara, une source que le gouvernement et le peuple turc ne sauraient éluder.

"Les archives ottomanes constituent l'une des sources essentielles, je l'ai toujours dit," a-t-il ajouté.

De fait, précisa Akçam, son ouvrage lui fut suggéré, à l'origine, par les autorités turques. "Dans les années 1990, le Premier ministre Mesut Yılmaz m'a dit : 'Vous êtes historien, travaillez là-dessus !' Je le dis pour ma défense en toute innocence," glissa-t-il pour la plus grande joie du public.

Autre aide majeure pour Akçam, le recueil compilé par le Très Révérend Krikor Guerguérian, prêtre catholique et survivant du génocide arménien, qui possède l'une des plus vastes collections de matériaux sur le génocide arménien. Comme l'a rappelé Akçam, Guerguérian fut un pionnier dans l'étude du génocide arménien. En 1965, ce chercheur autodidacte publia une analyse détaillée du texte d'Andonian, en le soumettant à des vérifications.

La thèse négationniste repose sur trois éléments : Naïm Bey n'a jamais existé; il n'existe pas de mémoires, puisqu'une personne qui n'existe pas ne peut en écrire; et les soi-disant télégrammes de Talaat Pacha, de même que ces prétendus mémoires, ont été inventés par Andonian.

Bien que Guerguérian (alias Kriger), chercheur réputé, ait publié en 1965 une étude détaillée des matériaux d'Andonian et que Vahakn N. Dadrian ait fait paraître en 1986 une longue réponse à Orel et Yuca, la communauté scientifique internationale avait globalement cessé d'utiliser ces mémoires et ces télégrammes en tant que sources fiables. A ce jour, les allégations visant Andonian étaient restées sans réponse, composant la pierre angulaire du négationnisme.

Naïm Effendi propose son aide

Naïm Effendi recopia secrètement à la main de nombreux documents ottomans (peut-être pour détourner les accusations en cas de répercussions pour l'extermination de masse). Naïm vendit sa collection à Andonian, qui entreprit de les publier en arménien. Une traduction anglaise et française s'ensuivirent. Akçam note toutefois que la seule édition sérieuse est l'arménienne, la traduction française étant honnête tout au plus, alors que l'anglaise est truffée d'erreurs.

52 copies manuscrites d'archives ottomanes et 21 documents originaux figurent dans le livre. Les documents étant chiffrés (selon un code numérique), Andonian publia aussi la clé relative à ces documents.

Les télégrammes émanant de Talaat Pacha, qui ordonne expressément l'extermination des Arméniens, sont les plus compromettants. Un ordre, qu'Akçam montra, et vérifié dans son ouvrage, est daté du 22 septembre 1915. L'ordre concerne l'élimination de tous les droits pour les Arméniens sur le sol turc, comme le droit de vivre et de travailler, qui "est éliminé. Il ne doit en rester aucun, pas même le nourrisson dans son berceau; le gouvernement en assume toutes les responsabilités."

Un par un, Akçam reprit les trois principaux arguments d'Orel et Yuca.

Le point central des négationnistes est que la personne dénommée Naïm Effendi n'existe pas. Akçam affirme que ses recherches démontrent que Naïm fut réellement officier et que plusieurs documents des archives ottomanes le prouvent.

De fait, précisa-t-il, il découvrit tout d'abord un document sur Naïm Bey dans les Archives de l'Armée Turque à Ankara, paradoxalement dans le cadre d'un recueil en huit volumes, publié en 2007 afin de réfuter les thèses arméniennes. Il se trouve dans le septième volume, qui concerne une enquête sur des officiers de l'armée. Le texte rapporte qu'au printemps et à l'été 1916, le camp de concentration de Meskéné connut un nombre plus important qu'à l'ordinaire d'évadés, qui gagnèrent tous Alep. Le ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, lança cette enquête pour comprendre comment les prisonniers s'étaient enfuis. Dans cette enquête il est fait mention d'un certain "Naïm Effendi, 26 ans, originaire de Silifke," ancien officier de liaison à Meskéné, chargé plus tard des entrepôts à Alep.

Autre télégramme, l'ordre adressé par Talaat de tuer Krikor Zohrab, écrivain et parlementaire, porte la même signature. Ce télégramme se trouve actuellement à la Bibliothèque Boghos Nubar à Paris.

Au bas du document figurent les signatures de Mustafa Abdullah, gouverneur d'Alep, et d'Abdulahad Nuri, directeur du Bureau des Déportations. Le nom de Naïm Effendi apparaît à deux reprises. Dans la première note, il est écrit "Demander avec un communiqué officiel Naïm Effendi," alors que le second précise : "A conserver Naïm Effendi."

Akçam poursuivit en énumérant de plus en plus de documents présents dans le livre d'Andonian, dont des télégrammes émanant de Talaat qui se plaint que les consulats américains obtiennent des informations secrètes relatives aux événements en territoire ottoman.

Certains documents compromettants, listés par Andonian, furent photographiés et préservés pour la postérité par Guerguérian. "Ils ont disparu," a relevé Akçam.

Les "démystificateurs" turcs se servent des contradictions entre le texte d'Andonian et le matériau de Guerguérian pour prouver que les documents sont des faux. Un des motifs majeurs de ces contradictions, nota Akçam, est qu'Andonian n'a pas utilisé tous les matériaux à sa disposition, jugeant certains d'entre eux moins importants.

Certaines pages furent, en outre, adressées par Andonian au Patriarche d'Istanbul, Zaven Ier Der Eghiayan, qui avait poursuivi en justice Abdülhamid II. Ces poursuites n'aboutirent jamais et "nous ignorons où se trouvent ces passages et ces documents," a précisé Akçam.

Les deux principaux arguments, avancés par les négationnistes, poursuivit Akçam, ne tiennent donc plus. "Ils accusent la communauté arménienne d'un crime en falsifiant et en manipulant l'histoire," déclara-t-il. "A eux de ravaler leur orgueil et de s'excuser."

L'historien poursuivit en s'attaquant à l'accusation selon laquelle Naïm Bey était un joueur, ayant pour habitude d'accepter des bakchichs. Il expliqua que, dans ce but précisément, il a passé au peigne fin les archives ottomanes durant près d'un an sur une dizaine de sujets différents.

A l'aide d'un diaporama, il montra certaines lettres et dépêches, qui visaient l'élimination de familles spécifiques, comme les Hazarbétian, les Amiralian, les Çaglassian et les Dischekenian. "Il existe des documents ottomans comportant ces mêmes noms, ainsi qu'un télégramme émanant de Talaat" dans les archives turques, a-t-il noté.

Opérant une autre vérification à partir de l'ouvrage d'Andonian, Akçam a découvert des documents émanant d'un certain Soghomon Kuyomyan ou Soghoman Effendi, qui était lié à un député nommé Nalbantian. Nalbantian fit appel auprès de Talaat et d'autres députés pour la sécurité de ses proches. "Talaat ordonna à Soghomon de rester à Alep" pour sa propre sécurité, mais, en dépit de cela, des officiers l'envoyèrent à Deir-es-Zor, où il trouva la mort avec sa famille.

"L'information relative à Soghomon figure dans les archives turques," a précisé Akçam. "Il s'agit exactement de la même histoire."

D'autres documents ont montré, "avec des dizaines d'entrées corroborantes dans les archives ottomanes," les ordres émanant du gouverneur d'Alep et de Talaat relativement au transfert d'enfants arméniens orphelins d'Alep à Sivas et à Istanbul, massacrant les enfants arméniens à Meskéné, Raqqa et dans les environs, chassant d'Alep les employés arméniens du chemin de fer et leurs familles, et veillant à laisser les morts gisant publiquement le long des routes de déportation, etc.  

Akçam a de même consacré beaucoup de temps à démystifier les objections techniques avancées par les négationnistes, concernant le type de papier utilisé par les officiels ottomans, ainsi que les codes des messages chiffrés. Par exemple, a-t-il précisé, les auteurs turcs qui nient le travail d'Andonian laissent entendre que la clé particulière, qu'il cite pour déchiffrer les lettres, n'était pas utilisée durant les années qu'il cite. Or, grâce à sa rigueur et à ses recherches minutieuses, Akçam a découvert de nombreux exemples qui corroborent le travail d'Andonian.  

En résumé, a-t-il conclu : "Rien ne nous conduit à mettre en doute l'authenticité [de ces documents]." De fait, a-t-il ajouté, les arguments à leur encontre sont "totalement absurdes. Ce sont des foutaises !"

"Il est prouvé sans le moindre doute que les documents de Naïm Effendi sont des plus authentiques," a-t-il déclaré.

Akçam rendit aussi hommage au professeur Vahakn Dadrian qui prit la défense d'Andonian en 1986.

Il fit l'éloge de Naïm Bey pour "avoir témoigné une telle sympathie concernant les Arméniens."

Akçam travaille actuellement à la traduction anglaise du livre, qu'il espère voir paraître dans un an ou deux.

Titulaire de la chaire Robert Aram, Marianne Kaloosdian and Stephen and Mariam Mugar d'Etudes sur le génocide arménien à l'Université Clark, Akçam est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont The Young Turks' Crime Against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2012).                         

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Traduction : © Georges Festa - 10.2016