dimanche 13 novembre 2016

Arpine Konyalian Grenier - Malgre Sangre, When The Word Meets Itself / Malgre Sangre, quand le mot s'accorde



 © Otoliths, 2011


Malgre Sangre, quand le mot s'accorde
par Arpine Konyalian Grenier


Mon père, orphelin survivant de Konya, mena une existence faite de travail et de prières, ce que je fais, à ma manière, comme auteure de poésie. Ora et labora. il est ici une part de volonté, très semblable à ce qui guide l'"exaptation" (adaptation en expansion), un concept assez récent, mû par la qualité et la générosité. Il annonce l'évolution via l'adaptation, mais aussi via une volonté et un effort actif et conscient, sans la singularité du "je" éphémère, de la personne, de la nation, de l'électron voué au chaos. Le souffle évolue en conséquence, de même la culture et l'identité. S'il n'y avait pas l'amour, ou la morale, dit-on.

shed skin for shed blood for shed spite
despite the Armenian
American or not

meaning to dream to lost object to gaze so unlikely
a human theme but corpse still baring
mother seed on a still point
- confusion

[peau neuve contre sang versé contre rancune ouverte
malgré l'arménien
américain ou pas

donner sens au rêve à l'objet perdu au regard si improbable
thème humain mais cadavre qui découvre encore
la semence maternelle au point mort
- confusion]

Je suis une Arméno-Américaine originaire de Beyrouth, au Liban, où toute une variété de religions, de langues et de nationalités coexistent/aient dans un mélange rare de simultanéité orientale et d'individualisme occidental. Je n'ai pas de langue maternelle, car ma langue maternelle m'a perdue. J'implose au sein de cette perte, en quête du chaos nourrissant le monde des langues, suite à une dérivée du passé, du temps et de l'histoire abolis, du fait de ce qui échappe ou survit à la désintégration de l'expérience. Comme auteure de poésie, je recherche la polytonalité métalinguistique de l'expérience, en construisant (et non en décrivant) un espace aux limites du sens : au bord comme si, au-dessus duquel il y a sens et articulation, au-dessous duquel il n'y a rien sauf le cri d'un pouvoir linguistique amoindri mû par la nécessité d'être uni au moi, tout en étant aligné avec "l'autre." J'entends trois mots seulement de Rûmi - hamdim, pistim, yandim - je suis créé (honoré ?), patiné (chevronné ?), consumé (achevé ?). Lui aussi était de Konya; il n'était pas orphelin.

orphaned tenacity and patience the additional
lurking to be registered while light slowly
if it were ordinary language terrain
life riding over
one bears witness to
with the body and place of an absent body
disclosing addressing negotiating
for breath

[une ténacité et une patience orphelines outre
la menace d'être enregistré tandis que la lumière lentement
tel le terrain d'une langue banale
la vie qui s'écoule
témoigner
avec le corps et le lieu d'un corps absent
dévoilant s'adressant négociant
pour respirer]

Sinon, les règles du déni comme dépendance irrésolue, et les valeurs esthétiques de croître tandis qu'art et culture s'effacent. La peur freine notre sagesse et la culpabilité altère notre sens de l'orientation; le monolithe hégémonique qui s'ensuit exacerbe la distance entre les cultures, suscite pression, colère, tragédies, bouc émissaire.

the last colony's eradicated
sing do not recite

the pull of the sun endorses heart
liturgy alternates the hour

inward and outward the techne
between being and charity
parrhesic in nature

[éradiquée l'ultime colonie
chante ne récite pas

l'attraction du soleil avalise le cœur
liturgie qui fait se succéder les heures

au-dedans au-dehors la technè
entre exister et charité
parrhésique par nature]

La poésie rend possible une langue, renouvelle une culture qu'aveugle sa portée. Avec la poésie, les mots et les phrases s'accordent sans s'opposer, en continu, entiers, libres de tropes genrés, à l'instinct. Jamais nous n'avons été créés, à jamais nous sommes lumière, en dépit de nos ténèbres.

dab into the red and draw limbs lacerated from the
climb
stray roots and wrinkles

then spare the grounds in black boxes with no labels
for supper we'll plough soft land for muscle

the endothelial (wo)man wakes
s/he has orange hair

rancid roses of crystal in it

hello coughs out the sutures s/he's clutched for years
stuck to the inside of everyman

hello! s/he looks up

light panels on the ceiling simple-soldier gray
the bloody face in rapture

[tamponne dans le rouge et trace des branches lacérées
par l'escalade
racines et plis erratiques

puis recueille les terres dans des boites noires sans étiquettes
pour dîner nous labourerons terre molle contre muscles

l'ho(fe)mme endothélial(e) s'éveille
elle/il a des cheveux oranges

aux eaux rances de cristal

salut toussement elle/il s'agrippe depuis des années
pris au-dedans de tout un chacun

salut ! elle/il lève les yeux

panneaux lumineux au plafond simple soldat gris
face sanglante en extase]

Plus de plâtre pour les fissures, plus d'histoires, de silence, de bafouilles, de protagonistes, d'antagonistes ou de narrateurs, mais pour ceux qui participent et le terrain évolutionnaire re-formant des esprits centrés sur l'impermanence et l'insignifiance de tout ce qui est humain, de tout excepté le besoin de contact simplement parce que -
do I need an interface?
pieces of human that I am

software software please
touch this heart perk
this essential

my lens against your compassion
so many pieces color of self

l'histoire de retrouvailles

[ai-je besoin d'une interface ?
ces fragments d'humain qui me font

logiciel logiciel s'il te plaît
touche ce cœur accessoire
cet essentiel

mon objectif contre ta compassion
tant d'éléments la couleur du moi

l'histoire de retrouvailles]

Nous, les humains expatriés, nomades, exaptant sans pré tention, con jecture; con templatifs, con vivencia. Une traduction se produit lors de l'énonciation, tandis que le "mot" s'accorde. Le doute est opératoire, tout comme la solidarité.

you and me computationally irreducible
the sun's epinoia I am glad to tell
the kings the queens blanked

[toi et moi irréductibles au plan statistique
epinoia du soleil que je suis heureuse de révéler
aux rois aux reines occultés]

Celan qui écrit : "[...] Il est des roses en la demeure [...] où ils frappent à mort mon père et ma mère : qu'est-ce qui a fleuri là, qu'est-ce qui fleurit là ?"

Les oiseaux ont le rythme, les chimpanzés ont des catégories; l'humain a les deux. L'humain est poésie.

[Chercheure indépendante et poète, Arpine Konyalian Grenier est l'auteure de quatre recueils : St. Gregory's Daughter (University of La Verne Press, 1991); Whores from Samarkand (Florida Literary Foundation Press, 1992); Part, Part, Euphrates (NeO Pepper Press, 2007); The Concession Stand: Exaptation at the Margins (Otoliths, 2011). Œuvres récentes parues dans le Journal of Poetics Research, Big Bridge, Word/for/Word et Barzakh. Elle vit et écrit à Los Angeles.]    

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Traduction : © Georges Festa - 11.2016