samedi 19 novembre 2016

David Sarafian - Interview



 © http://www.arpafilmfestival.com


Une histoire d'amour et de persévérance
Entretien avec David Sarafian
par Gregor Zupanc
Asbarez, 24.10.2016


LOS ANGELES (Festival international du Film de l'ARPA) - David Sarafian est un grand cinéaste arménien du 20ème siècle et du tournant de ce siècle. Une rétrospective de ses films a eu lieu lors du 60ème anniversaire de la Cinémathèque Française à Paris. En 1999, une sélection de ses œuvres fut présentée à Berlin. Son film, Lost Paradise, livre une réflexion grandiose sur l'identité arménienne. Ce film a été présenté au Festival International du Film de l'American Film Institute (AFI), il y a 24 ans. Sarafian revient cette année à Los Angeles avec son nouveau film, Hot Country, Cold Winter (titre arménien original : Bagh Yérguir, Tsourd Tsemér). Le gala d'avant première aura lieu à l'Egyptian Theatre, le 4 novembre, à 19 heures 30.

Hot Country, Cold Winter est un chef-d'œuvre ayant pour thème l'amour et la ténacité d'un couple arménien face à l'adversité.

- ARPA International Film Festival (AIFF) : M. Sarafian, vous avez attendu près de 25 ans pour dévoiler votre second film. Comment vous sentez-vous, maintenant que l'œuvre est achevée ?
- David Sarafian : 25 ans ? Ils ont passé en un clin d'œil ! D'un autre côté, tant de choses sont arrivées et ont changé dans l'intervalle. J'ai travaillé sur d'autres projets, comme cette série documentaire sur l'histoire et la culture arméniennes pour la télévision allemande, ou mes expositions artistiques. Mais je n'ai pas attendu. Pendant toutes ces années, je n'ai cessé de travailler sur ce film, même quand j'étais occupé ailleurs. Il n'y a pas eu un jour, sans exception, où je n'ai pas travaillé à ce projet au moins quelques heures. N'en parlons plus... C'est comme un musicien qui joue de son instrument tous les jours. Peut-être est-ce là le secret par lequel le musicien et sa musique parlent directement à notre âme. Tous les autres arts se contentent d'espérer un jour avoir le même effet que la musique. Si mon film touche l'âme de ses spectateurs, ça prouve alors que ces heures de travail sans nombre n'auront pas été vaines.     

Bien sûr, Hot Country, Cold Winter traite tout d'abord de la vie dans des temps durs. Aujourd'hui, pour beaucoup de gens, il est difficile de comprendre les circonstances inhumaines que notre peuple a connu. En tant que race, nous persévérons et nous trouvons les moyens de nous relever et de continuer à vivre. Le personnage principal du film, Tigran, déclare : "Quand les conditions d'existence deviennent insupportables, les gens perdent rapidement leur visage humain. Depuis des années, nous vivons dans des conditions insupportables et, Dieu merci, nous sommes restés humains."

Ce sujet est vrai non seulement pour les Arméniens, mais pour tous les peuples à travers le monde.

Comment je me sens, maintenant que le film est achevé ? Une fois le mixage sonore peaufiné, je me suis réveillé un matin avec l'envie d'aller au studio, en réalisant que je n'avais plus rien à faire. J'ai vécu "avec" ce film pendant des années et maintenant je me retrouve tout seul. Comme si ma femme me quittait après toutes ces années, même si je n'ai jamais vécu ça.

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : L'art est votre passe-temps ?
- David Sarafian : Non, ce n'est pas le cas. Je me suis déjà posé cette question et ma réponse a été : "Les beaux-arts sont ma langue première, la cinématographie celle que j'ai étudiée." Mais j'ai beaucoup étudié et maîtrisé cette langue qui consiste à réaliser des films. Voyez-vous, l'anglais sera toujours la langue première d'un Anglais germanophone, même si son allemand est impeccable. Je suis issu d'une famille d'artistes et j'ai grandi dans l'atelier de mon père. J'ai toujours été entouré d'artistes. Mon grand-père, Sarkis Sarafian, fut directeur artistique du premier film sonore arménien et l'un des fondateurs des studios Armenfilm. Mon père, Souren Sarafian, est un grand artiste. Mon neveu, Souren Sarafian Junior, est un artiste arménien contemporain tout à fait remarquable, dont les œuvres sont exposées en Italie, en France, en Allemagne, en Australie. Son fils, Armen, dessine lui aussi. Nous préparons en ce moment une exposition intitulée "5 Générations," organisée en Chine.

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : Apparemment, votre œuvre fera aussi l'objet d'une exposition ici.
- David Sarafian : Oui, mais je crois que nous nous éloignons du sujet.

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : Votre vie est comme ça... Revenons au thème du film. Lost Paradise, votre premier film, un exemple authentique d'une famille arménienne. L'histoire se passe dans une banlieue sur les contreforts d'une montagne face au Mont Ararat. Ce film a été salué en raison de son impact fort sur les spectateurs. Qu'est-ce qui vous inspiré depuis la réalisation de ce film ?
- David Sarafian : Tout d'abord, ce film exprime une réflexion sur l'art classique. Et puis, bien sûr, ma collaboration avec mon directeur de la photographie, Achot Mkrtichian. Et aussi les discussions avec notre aîné, le grand Gevorg Thovmassian, qui interprète le personnage principal. Lui aussi a vécu les mêmes circonstances décrites dans le film, après avoir été témoin des massacres en Turquie. Toute l'histoire du film a pour cadre les années 1980. Aucune séquence n'aborde le génocide en tant que tel, mais Jean Rouch, créateur du cinéma-vérité et président de la Cinémathèque Française, m'a dit un jour : "Ton film Lost Paradise constitue la réflexion la plus forte sur le génocide arménien dans le septième art, même si je connais et j'apprécie Nahapet de Malian et Mayrig de Verneuil. Toutes mes félicitations, David !"

Ces déclarations ont été enregistrées et sont consultables à la bibliothèque de la Cinémathèque Française. Quel plus bel éloge ? Quant à la première de Lost Paradise à Los Angeles, ce fut inoubliable. Le film fut présenté au Monica Theatre et fit l'objet de nombreux articles dans Variety, Hollywood Reporter, LA Reader et autres revues. Votre ville tient une place essentielle dans ma carrière et mes films. Maintenant, imaginez simplement ce que signifie pour moi la première aux Etats-Unis, cette année, de Hot Country, Cold Winter, à Los Angeles au Festival du Film de l'ARPA !

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : Hot Country, Cold Winter est un film sur l'amour et une famille arménienne solide contre vents et marées. Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?
- David Sarafian : Mon expérience personnelle ! Et aussi les gens qui ont aidé à concrétiser ce film. Yana Drouz, Achot Adamian, Armen Khachatrian, Achot Mkrtichian, Vardan Sedrakian, Mikayel Antonian, Gayané Hakhnazarian, Souren Hakhnazarian, Oleg Gousev, Alekseï Yourovski, Anna Drozhenko, Levon Karapétian, Hmayak Rosdomian, Assatour Demirjian... Arrêtez-moi, sinon je vais énumérer tous mes collaborateurs ! Ils sont plus de 80 et jamais je n'oublierai un seul nom.

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : Bravo ! Bravo ! A votre avis, quels sont les symboles les plus reconnus et originaux dans la culture arménienne ? Pourriez-vous préciser quel a été l'impact de votre pays d'origine sur vous et ce qui a influencé la réalisation de vos films ?
- David Sarafian : Je ne crois pas qu'un symbole puisse être original et bien connu à la fois. A mon avis, et je ne suis pas le seul, le Mont Ararat est le symbole arménien le plus reconnu et le plus courant. Le Mont Ararat se trouve en Turquie. Un symbole original ? Pour moi, c'est Erevan vidée de ses habitants en 1973 lors du match de foot de l'équipe Ararat, et puis ces 100 000 personnes qui sortent du stade Hrazdan et font à nouveau revivre la ville. Mais regardez. Nous n'avons pas notre Mont Ararat, aujourd'hui nous n'avons pas cette foule de 100 000 personnes quittant le stade et nous n'avons pas d'équipe championne comme l'Ararat.

Mais tout ça vit en chacun de nous, dans notre âme. Personne ne pourra nous l'enlever. C'est notre force. Dans Lost Paradise, le vieux Mkhitar déclare : "Mon petit-fils peut oublier ce qu'il n'a pas vu." Nous connaissons cette sensation de manque de ce que nous n'avons jamais vu. Nous savons comment nous souvenir de ce que nous avons vu et perdu. C'est cela qui a eu un impact sur moi et mes films. J'aimerais dire un mot de cette lumière qui se répand au matin depuis le sommet de l'Ararat pour ensuite inonder ma ville. J'ai cette image dans Hot Country, Cold Winter. Cette lumière exerce aussi son influence sur moi et mes films. Voilà pourquoi, peut-être, ce film, malgré ses zones obscures, est aussi irradié de lumière. Je ne suis pas le seul à le penser.

-  ARPA International Film Festival (AIFF) : Assisterez-vous à la première de Hot Country, Cold Winter à Los Angeles ? Pourriez-vous nous dire un mot de ce que vous ressentez sur ce retour, 25 ans après ? Comment voyez-vous Los Angeles ?
- David Sarafian : Je suis enthousiaste et très heureux à l'idée de voir des amis que je n'ai pas vus depuis des années. L'image que j'ai de Los Angeles a aussi quelque chose à voir avec la lumière. C'était en juin 1992, mon premier soir à Los Angeles, on m'a montré les illuminations de la ville. Les gens pensaient que je serais impressionné. Je leur ai dit : "C'est superbe, mais un soir à Erevan c'est pareil !" Un habitant m'a dit : "C'est impossible !" A mon retour, Erevan n'était plus illuminé comme avant. C'est ça qui a déterminé le sujet de mon film. Aujourd'hui, ma ville resplendit à nouveau. On verra si, cette fois, je serai d'accord avec les habitants pour qui Los Angeles est la ville la plus illuminée au monde.

- ARPA International Film Festival (AIFF) : Votre film est considéré comme un classique, à part, aux côtés de ceux d'Ingmar Bergman, Federico Fellini et Andreï Tarkovski. Quand et comment êtes-vous tombé amoureux du cinéma ?
- David Sarafian : Merci pour le compliment ! Quoi qu'il en soit, je reste modeste. Ces films sont des repères, des légendes que j'admire. J'en citerai quelques autres qui ont joué un rôle essentiel dans la maturation de mes goûts et de mon style cinématographiques : Luis Buñuel, Satyajit Ray, Akira Kurosawa. La Nouvelle Vague française, Artavazd Péléchian. Et deux autres, peut-être les plus importants à mes yeux : Buster Keaton et Charles Chaplin. J'ai probablement appris d'eux l'essentiel et je continue à apprendre. Je m'autoriserai peut-être une comédie, finalement.

Vous m'avez demandé quand je suis tombé amoureux du cinéma. J'avais 4 ans quand, pour la première fois, mon grand-père Sarkis m'a emmené dans son studio de cinéma. Je me souviens très bien de ce jour-là. On peut y voir le tout début. A 11 ans, j'ai dit à mon père que je voulais être réalisateur. A 14 ans, j'ai commencé à lire L'Art du cinéma de Lev Koulechov et l'Histoire générale du cinéma de Georges Sadoul. Vous ne pouvez pas vous imaginer ! Je pense maintenant seulement à ces relations amoureuses : 4 ans la première fois, la deuxième fois à 11 ans et la troisième à 14. C'est drôle, non ?

- ARPA International Film Festival (AIFF) : Finissons. Merci de m'avoir accordé cet entretien et pour votre humour. Nous attendons maintenant votre comédie.
- David Sarafian : Rappelez-vous que plus de 20 ans ont passé en un clin d'œil. Blague à part, cette fois-ci, on n'attendra pas plus de deux ans. Après tout, je n'ai pas tant de temps devant moi. Je ne vais pas vivre jusqu'à 200 ans !                

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Traduction : © Georges Festa - 11.2016