mardi 22 novembre 2016

Rupen Janbazian - An Unstated Promise: Armen Marsoobian's 'Memory Project' / Une promesse tacite : le "Projet Mémoire" d'Armen Marsoobian



 © I.B. Tauris & Co Ltd, 2015 - Birzamanlar Yayıncılık, 2016


Une promesse tacite : le "Projet Mémoire" d'Armen Marsoobian
par Rupen Janbazian
The Armenian Weekly, 12.02.2016


C'est dans les années 1980 que deux oncles d'Armen T. Marsoobian se sont mis à collecter des photographies, des mémoires et des lettres de famille - tout ce qu'ils pensaient pouvoir aider à reconstituer l'histoire de leur famille. "Ils ont essayé d'assembler le tout pour raconter l'histoire de la famille - une histoire fascinante qui englobe tant de pans de l'histoire de notre peuple," explique Marsoobian. Au début du 20ème siècle, les membres de sa famille furent témoins du génocide arménien. Et à travers leurs mémoires, il est évident qu'ils luttèrent pour faire en sorte que "les gens réalisent ce qui est arrivé aux Arméniens."

Lorsque ce matériel accumulé fut confié à Marsoobian à la mort d'un de ses oncles, il décida d'assumer la tâche de révéler au monde l'histoire de sa famille. "Même si mon oncle ne m'a jamais demandé explicitement de mener à bien ce projet, j'ai vraiment le sentiment d'achever quelque chose qu'ils ont commencé. Pour moi, c'est important de donner la parole à toute cette génération. D'une certaine manière, je m'acquitte d'une obligation morale - d'une promesse tacite. Ma motivation première, en quelque sorte," poursuit-il.

Il y a presque trois ans, Marsoobian, professeur et directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University, décida qu'il valait peut-être mieux relater l'histoire de sa famille via des expositions photographiques. Il avait aussi l'impression que cette histoire pouvait être une façon de présenter à la population de la Turquie l'histoire plus vaste de la présence arménienne dans ces terres avant et pendant le génocide arménien.

C'est ainsi qu'en avril 2013, Marsoobian lança ses expositions au DEPO d'Istanbul, un centre réputé pour accueillir des projets collaboratifs et des échanges culturels et artistiques très divers, situé dans un ancien entrepôt de tabac de quatre étages, dans le quartier stambouliote de Tophane. Depuis, il a organisé des expositions dans d'autres régions de Turquie, y compris à Ankara et Diyarbakır. Mais c'est peut-être son exposition d'octobre 2013 dans la ville de Merzifon (Marsovan), non loin de la Mer Noire en Turquie, qui fut la plus significative.

"C'était très gratifiant de l'amener là [à Merzifon], car c'était comme un retour au pays," explique Marsoobian. Sa famille fut contrainte de quitter la ville en 1921 - et quittera définitivement la Turquie en 1922. "Outre les souvenirs atroces de cette période, il en existe bien d'autres, merveilleux. En sorte que, d'une certaine manière, l'exposition était une façon de ramener ces photographies chez elles," explique-t-il, présentant sa décision d'y organiser une exposition comme enrichissante pour lui au plan moral et émotionnel.

"Les expositions - du moins, celles que j'ai organisé en Turquie - comportent beaucoup de matériel textuel accompagnant les photographies," précise Marsoobian. Ces textes présentent un récit familial, tout en contextualisant ce qui se passait vraiment dans la région à cette époque. "Ils reconstituent véritablement la trajectoire de la famille des années 1870 jusqu'à son départ de Turquie et son arrivée en Grèce en 1923," explique-t-il. Les expositions de Marsoobian ne sont pas simplement des images accompagnées de légendes; il y a, de fait, beaucoup à lire. "J'ai eu la chance de travailler avec des gens en Turquie, qui ont traduit mes textes en turc. Il y a une véritable composante éducative - il ne s'agit pas simplement de regarder des images," déclare-t-il.

Bien que ces expositions soient des plus personnelles, Marsoobian souligne aussi l'aspect politique lié au fait de montrer ces photographies en Turquie. A ses yeux, ces expositions revêtent un objectif politique évident, lié à ce qu'il appelle "ouvrir le débat et le dialogue" au sujet de la présence arménienne en Turquie - un chaînon manquant de l'histoire de la Turquie, d'après Marsoobian.  

"Beaucoup de gens dans cette société ignorent totalement cela, vu la manière avec laquelle la politique éducative nationale efface la présence des Arméniens. Je suis très heureux quand des gens sont si étonnés en découvrant les photographies de leurs villes, de leurs localités, et de voir à quel point ils savent peu de choses sur le niveau culturel et éducatif de cette communauté [arménienne], qui n'existe plus."

D'après Marsoobian, les expositions sont bien accueillies - du moins, dans ses échanges personnels. "Il y a eu quelques écrits et publications négatives. Très récemment, l'exposition d'Ankara [en novembre 2015] a suscité peut-être la réaction la plus négative," explique-t-il.

La réaction négative, à laquelle il fait allusion, visait en partie la municipalité de Çankaya, car, pour la première fois, l'exposition se tenait dans un centre artistique municipal. Çankaya est considéré comme la "municipalité du centre-ville" d'Ankara; c'est là où l'essentiel du pouvoir turc - le Parlement, la résidence du Premier ministre et de nombreux bâtiments du gouvernement - est concentré.

"Le maire de Çankaya est membre du CHP [Parti Républicain du Peuple], il a donc été très critiqué dans la presse de l'AKP [le Parti Justice et Développement au pouvoir actuellement], comme dans la presse plus nationaliste. Le maire a été aussi critiqué dans les réseaux sociaux, du fait de cette exposition," poursuit Marsoobian. Suite à cette campagne de presse et à ces attaques, le bureau du maire a publié une déclaration prenant ses distances vis-à-vis de l'exposition, précisant qu'il n'en approuvait pas nécessairement le contenu.

La presse turque ne s'est pas toutefois montrée aussi critique dans son ensemble. "De fait, Taraf [un quotidien national] a consacré un article en première page [à ces expositions], utilisant dans le paragraphe liminaire le mot turc signifiant génocide arménien - Ermeni soykırım - sans utiliser de guillemets, ce qui, en 2013, était une grande première !" souligne-t-il.            

Marsoobian continue de recevoir des réactions de la part de gens ayant personnellement visité ses expositions. "Rien qu'aujourd'hui, j'ai reçu un courriel d'un habitant d'Ankara, qui ne livre pas son identité, mais qui a trouvé l'exposition 'impressionnante.' Il m'écrit, entre autres : '[...] Vos remarques sont très objectives; indubitablement, vous racontez leur histoire de manière honnête et sincère. Merci d'informer les gens au sujet des minorités - sensibiliser est essentiel à une meilleure connaissance et vous le faites très bien.' Et [le courriel] s'achève en disant qu'ils aimeraient me rencontrer la prochaine fois que je viens à Ankara," confie-t-il.

Ankara compte peu d'Arméniens, mais certains de ceux qui sont restés dans la région sont venus voir son exposition. "Ils étaient tout simplement ravis que cela puisse se faire et ouvertement; à bien des égards, ils [les Arméniens] sont obligés de vivre discrètement dans de nombreuses régions de Turquie," explique-t-il.

Les expositions de Marsoobian ne se limitent pas à la Turquie. Il a présenté plusieurs versions de ses expositions à travers les Etats-Unis, à Londres et à Erevan. "Le thème est le même, mais le concept des expositions peut varier en fonction du lieu." Bien qu'une date n'ait pas encore été fixée, Marsoobian espère organiser une exposition à Watertown, au Massachusetts, dans les mois prochains. "Nous étions prévus à l'origine en novembre 2015 à l'ALMA [Armenian Library and Museum of America]; mais c'était devenu impossible au plan logistique avec toutes les autres expositions que j'organise. J'espère que nous pourrons rapidement fixer une date en automne 2016," précise--t-il.

Dans son nouveau livre, Fragments of a Lost Homeland: Remembering Armenia, publié en mai 2015, Marsoobian redonne vie à cette vaste collection de matériaux de famille, qui restitue la survie de ses ancêtres, envers et contre tout, lors du génocide arménien. A l'aide de mémoires, carnets, lettres, photographies et dessins, il raconte leur histoire.

"L'essentiel pour moi, c'est peut-être que ce travail soit rendu accessible à la population turque," déclare-t-il. La traduction en turc de l'ouvrage a été achevée l'été dernier et il espère que la version turque paraisse au printemps. "Ça fait complètement partie de ce que j'appelle mon 'projet mémoire.' Notre histoire doit atteindre la population de Turquie."

C'est ainsi que son album bilingue turco-anglais de photographies, Dildilian Brothers: Photography and the Story of an Armenian Family in Anatolia, 1888-1923, est paru en Turquie aux éditions Birzamanlar le mois dernier.

La publication de ses ouvrages ne met apparemment pas un point d'orgue au "projet en cours," pour reprendre ses termes, de Marsoobian. Il projette une exposition à Izmir. Quand on lui demande pourquoi avoir choisi cette ville en particulier, Marsoobian explique que la ville est plus cosmopolite que d'autres régions de Turquie, et donc plus ouverte à ce genre d'exposition. "Le lieu est propice, géré par une mairie plus progressiste. Les expositions n'ont rien à voir avec Izmir, puisque ma famille n'avait aucun lien direct avec elle. Mais Izmir - comme beaucoup des nôtres le savent - comptait une importante communauté arménienne, réduite à néant durant la Guerre d'indépendance," poursuit Marsoobian. "Je me suis fixé pour mission d'emmener cette exposition dans toutes les villes qui possédaient une importante population arménienne avant le génocide."

Deux villes, Sivas (Sébastia) et Samsun, sont en lien avec sa famille, bien que cela puisse s'avérer problématique, en raison de ce qu'il appelle une montée du nationalisme dans ces régions. "Même si je m'y suis rendu, en ayant noué des contacts là-bas, ce sera difficile. On verra bien. C'est un projet à long terme. Comme je dis, j'appelle ça mon 'projet mémoire,' et ça va continuer !"

"Dans un sens, j'essaye de contribuer modestement à influencer la mémoire collective des citoyens turcs. Nous devons être prudents. Connaître l'histoire là-bas compte plus que pouvoir simplement promouvoir la cause arménienne. J'ai envie de les amener à commencer à y réfléchir, au fait que cette histoire leur est refusée. J'ai envie qu'ils comblent les vides."       


[Rupen Janbazian est l'éditeur de The Armenian Weekly. Ses écrits portent principalement sur la politique, les droits de l'homme, la communauté, la littérature et la culture arméniennes. Il a effectué des reportages en Arménie, en Artsakh (République du Haut-Karabagh), en Turquie, au Canada, aux Etats-Unis et en Arménie Occidentale. Il a exercé des fonctions dirigeantes au plan local et national au sein de l'Armenian Youth Federation  (AYF) du Canada et de l'association Hamaskaïne de Toronto, tout en siégeant comme administrateur de l'Armenian National Committee (ANC) de Toronto. Janbazian enseigne aussi l'histoire arménienne et anime des ateliers d'écriture à l'ARS Armenian Private School de Toronto, parallèlement à son activité de traducteur.]
___________

Traduction : © Georges Festa - 11.2016