lundi 14 novembre 2016

Sévane Garibian, dir. - La mort du bourreau. Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse / La muerte del verdugo. Reflexiones interdisciplinarias sobre el cadáver de los criminales de masa



 © Miño y Dávila Editores (Buenos Aires), 2016 - Editions Petra (Paris), 2016


Videla, Milošević, Pinochet... Que faire de leurs cadavres ?
Entretien avec Sévane Garibian
par Norma Domínguez
Swissinfo.ch, 10.11.2016


[La muerte del verdugo. Reflexiones interdisciplinarias sobre el cadáver de los criminales de masa [La mort du bourreau. Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse], paru le 10 novembre dernier à Paris dans sa version française (Editions Petra) et en espagnol à Buenos Aires (Miño y Dávila Editores), sous la direction de Sévane Garibian, aborde la question dérangeante de l'héritage des génocides.]

- Swissinfo.ch : Comment et quand est née la nécessité de réaliser cette œuvre collective, La mort du bourreau ?
- Sévane Garibian : L'idée m'est venue en 2011 suite aux morts très médiatisées d'Oussama ben Laden et du colonel Kadhafi. En étudiant les défis fondamentaux posés par ces fins de vie si singulières, j'ai pensé qu'il y avait là un travail intéressant et nécessaire à faire sur ce thème. Nécessaire, en fait, à deux titres : premièrement, parce que la mort des bourreaux (au sens anglais de "perpétrateurs") pose des questions cruciales qui traversent le temps; ensuite, parce que ces questions restent aujourd'hui inexplorées ou l'ont peu été par les sciences humaines. Il y avait réellement une "lacune à combler."

- Swissinfo.ch : En lisant le passage sur le corps du dictateur argentin Rafael Videla, plusieurs questions surgissent, dont certaines s'opposent : pouvons-nous ou avons-nous le droit de nous demander que faire du corps de cet homme qui a fait disparaître tant de corps ? Sa famille a-t-elle le droit de disposer de ses restes ?
- Sévane Garibian : Nous pouvons, et nous devons, poser la question de savoir quoi faire de ce corps si particulier, précisément parce qu'il s'agit d'un criminel de masse, à l'origine d'une politique d'Etat de disparitions forcées.

De fait, sa mort a suscité spontanément et immédiatement toute une série de questions très importantes au sein de la société civile argentine, et pas seulement dans l'esprit des enquêteurs ! Rappelez-vous le débat autour du sort final de ce corps... Le plus important était de savoir où enterrer ce cadavre si embarrassant, tout en sachant que le défi consistait à respecter la dignité de ses victimes et éviter de créer un lieu de sépulture pouvant se transformer en lieu de culte.

J'ai choisi de commencer le livre par la lettre célèbre du journaliste argentin Jorge Köstinger, adressée à la famille de Jorge Rafael Videla, deux jours après le décès. Ce n'était pas anodin : cette lettre résume tout et, quant au fond, répond à votre question. En démocratie, il ne s'agit évidemment pas de priver la famille des restes d'un mort, quel qu'il soit, y compris un criminel contre l'humanité. Autrement dit, la meilleure manière de lutter contre l'arbitraire et la violence est de se refuser à les reproduire.

- Swissinfo.ch : Ce livre est dense et ses auteurs proviennent de disciplines et de lieux divers. Comment construire une vision commune face à un thème aussi complexe que celui-ci ?
- Sévane Garibian : Cet ouvrage réunit des spécialistes en droit, histoire, anthropologie, sociologie, psychologie et littérature. Notre vision n'est pas ce qui nous rassemble. Ce qui nous rassemble ce sont les questions posées par chacune de ces morts qui se produisent, néanmoins, dans des contextes différents. Quand et comment le bourreau est-il mort ? Que faire de ses restes ? Que faire de son "héritage," de la mémoire de ses crimes et de ses victimes ?

Chacun de nous réfléchit librement sur le cadavre des criminels de masse et leur postérité à partir de sa propre discipline et du traitement d'un cas spécifique, en prenant en compte ces trois questions clé.

- Swissinfo.ch : Lors d'un entretien que nous avons réalisé pour swissinfo.ch, il y a quelques années, nous m'aviez dit : "Etre survivant signifie l'échec du projet génocidaire." Que signifie "le corps" ou "le sort du corps" du bourreau ?
- Sévane Garibian : Premièrement, la survie de la victime, comme la mort du bourreau, marquent l'échec, la limite ou la fin de la politique génocidaire ou criminelle. Deuxièmement, la majorité des études dans le domaine des "Genocide and Mass Atrocities Studies" se concentrent sur le sort des victimes.

Plus récemment, un programme européen de recherches, dirigé par l'anthropologue Elisabeth Anstett et l'historien Jean-Marc Dreyfus, auquel j'ai eu l'honneur de participer, a ouvert un nouveau champ d'investigation dédié aux corps (morts) des victimes. L'hypothèse était la suivante : le traitement et le sort de ces corps livrent une clé d'analyse supplémentaire des violences de masse et de leur impact. Dans La mort du bourreau, j'ai voulu inverser la perspective en prenant en compte le fait que le traitement et le sort des cadavres des criminels de masse constituent aussi une clé riche et intéressante.

- Swissinfo.ch : Est-ce la même chose de parler des morts d'Hitler, de Videla, de Milošević, de Pinochet ou de Saddam Hussein, lorsqu'on essaie d'appréhender son propre héritage ? Est-il possible de penser qu'à partir de leurs morts et/ou de leurs corps l'on peut "obtenir" un "patrimoine" de la mémoire ? Ne court-on pas le risque de les mythifier ?
- Sévane Garibian : L'impact et les effets des crimes de masse sont multiples et transgénérationnels. C'est indéniable. Les modalités de la mort du bourreau, le traitement post-mortem de son corps et la question de la patrimonialisation face aux exigences de justice et de réparation, constituent des objets essentiels d'étude. Travailler ces questions permet justement de mieux comprendre, tout en démythifiant. A l'inverse, l'absence de travaux critiques et de questionnements sur ces sujets peut alimenter un mythification aveugle.

[Restos humanos e Identificación : violencia de masa, genocidio y el "giro forense," autre ouvrage sur le même thème à paraître en 2016 aux éditions Miño y Dávila (Buenos Aires), codirigé par Sévane Garibian, Elisabeth Anstett et Jean-Marc Dreyfus.]              

[Chercheure en justice pénale internationale, justice transitionnelle et droits humains, Sévane Garibian est issue d'une famille rescapée du génocide arménien. Elle a étudié en Egypte, en France, en Argentine, en Espagne et en Suisse.
Elle est professeure boursière du Fonds National Suisse (FNS) à la Faculté de Droit de Genève, tout en occupant une chaire à l'université de Neuchâtel.
Elle dirige en outre le programme scientifique "Right to Truth, Truth(s) through Rights : Mass Crimes Impunity and Transitional Justice," financé par le FNS, visant à interroger le droit à la vérité et sa mise en œuvre dans des contextes d'impunité de crimes de masse.]
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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 11.2016

Site des éditions Petra : https://www.editionspetra.fr/
Site des éditions Miño y Dávila : http://www.minoydavila.com/